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La Nuit hindoustanie
de 20h au petit matin



La Cité de la Musique nous offre une nuit pleine de promesses, un chapelet d'émotions, une nuit du raga. Durant près de douze heures, neuf des meilleurs musiciens et chanteurs d'Inde du Nord vont nous faire vivre les étapes magiques de cet art subtil.
Démarche essentielle de la musique d'Hindoustani, le raga, qui signifie " ce qui est coloré ", émeut, ravit.. C'est une science qui suit des règles précises où le respect structurel et le développement musical sont aussi importants que la notion d'improvisation.
Le musicien doit allier des qualités techniques irréprochables sans cesse bousculées par son imagination.
Les artistes qui vont se succéder pendant cette nuit vont nous prouver leur parfaite maîtrise de ces principes mais aussi nous démontrer la diversité et la modernité de cette riche tradition.

Ali Ahmed Hussain Khan, shehnai
Après avoir passé un long moment à accorder la tampura et le santour de ses compagnons, Ali Ahmeed Khan laisse échapper la plainte mélancolique de son shenai, ce hautbois indien qui résonne dans chaque temple de Benarès. A ses côtés, les habitués des concerts parisiens de musique indienne reconnaissent la silhouette familière de l'agent artistique Christian Ledoux qui manipulera les touches et le soufflet de l'harmonium. Hussan Hader, lui, va faire vibrer les cordes légères du santour ou donner la réplique au maître avec son propre shenai. Ensemble ou en alternance, avec une grand complicité, ils déroulent un chemin de lumière. Les deux musiciens ont réussi à dompter toutes les subtilités tonales de leurs instruments et, du grave à l'aigu, il est parfois difficile d'admettre qu'il s'agit du même instrument.
Après l'alap, partie dans laquelle le raga se développe sans percussions, Suben Chaterjee dénoue la protection de tissu de ses tablas pour rejoindre les deux acrobates. Il leur donne le tala (rythme) nécessaire au bon développement de cet allègre raga. Ils nous font passer par de fins détours, parfois la mélodie s'évanouit presque puis réapparaît en une flamboyante envolée et le raga se clôt sur un sentiment de joie légère.

Swati Natekar
Contrainte de rester à Bénarès pour résoudre un problème de santé, la célèbre Girija Devi s'est fait remplacer par la jeune Swati Natekar. Née à Jabalpur la chanteuse, initiée par sa mère au Ghazal, a démarré sa carrière à un très jeune âge et collabora, entre autre maître, avec Zakir Hussain. Elle vit maintenant depuis plus d'une décennie à Londres, où elle vient de sortir un album de sa composition, intitulé Dhanar, The rainbow, dans lequel elle puise ce soir pour ce récital. Elle s'accompagne elle même au tampura mais, malgrè des qualités vocales et expressives évidentes, ne réussit pas tout à fait à nous faire oublier le grand art de celle qu'elle remplace. Vous pouvez découvrir la carrière et la musique de Swati Natekar sur son site : www.swatinatekar.com/

Entre chaque raga le public déambule dans la Cité de la Musique. Dans la cafétéria il peut déguster du thé, de la bière indienne, des samosas ou du biryani, tout en regardant des documents exceptionnels projetés sur un grand écran. Des films des années 30 nous permettent de découvrir la musique des maîtres d'alors : Kumar Ghandarva, Sukawoust Hussan, Habib khan ou encore Malika Pathraj avant que nous retournions nous installer sur les moelleux fauteuils ou de judicieux coussins disposés à même le sol.

Dhruba Ghosh, sarangi
Dhruba Ghosh est un jeune maître du sarangui, ce spectaculaire violon aux troublantes effluves. Le musicien indien résidant en Belgique est un virtuose sensible. Entre les cajoleries de son archet et les glissements de ses doigts sur le manche, il tapote les cordes de sa main gauche. Ses carresses sont parfois des effleurements et ses glissandos des chutes vertigineuses suivies d'élévations fantastiques. Il extrait de son instrument des plaintes, des cris et des murmures qui traitent la douleur et l'extase avec une même sincérité. Quand il veut changer la tonalité de son sarangui, il réajuste ses cordes avec une précision millimétrique qui transforme cet exercice utile en élégante ornementation. Le joueur de tabla qui l'accompagne, Partha Sarathi Mukherjee, est loin d'être un simple faire valoir. Lors de ce raga, comme quelques heures plus tard avec le sitariste Shujaat Husain Khan, il fait figure de contrepoint rythmique parfait aux inventions mélodiques du maître de sarangui. Il accompagne avec énergie et subtilité la chevauchée splendide des notes et lorsque le raga atteint son paroxysme final, ces musiciens hors pair reçoivent du public une acclamation triomphale.

Buddhadev Dasgupta, sarod
Après cette performance époustouflante, Buddhadev das Gupta met un peu de temps à installer sa poésie. Le jeu du vieux maître de sarod est pourtant leste et unique et c'est en prenant de la vitesse qu'il dévoile son envergure. L'entrée en lice du véloce joueur de tabla Sandip Bhattacharya aide Buddhadev das Gupta à atteindre les phrases virtuoses qui lui donnent sa réputation. Peu à peu les deux musiciens font corps et la densité de leurs échanges augmente. Ils finissent par atteindre une vélocité phénoménale sans jamais cesser de délivrer leurs notes avec une précision extrême. Comme tous les artistes l'ustadt reçoit des fleurs des mains d'une hôtesse de la Cité de la Musique, bouquet qu'il remet à son percussionniste.

Lalith J. Rao, chant khayal
Lalith J Rao se produit ce soir en France pour la première fois de sa carrière. Cet événement lui tient particulièrement à cœur, car Paris est la ville où vivent son oncle et sa tante depuis 50 ans et, depuis peu, son propre fils. Soutenue par le sarangui de Dhruba Ghosh et les tablas aériens de Gourang Kodical, la voix de Lalith J. Rao atteint rapidement un ciel habité par des dieux bienveillants. Son chant se développe tout en douceur. Ses mains, qui trahissent une belle énergie, accompagnent ses fines volutes, semblant même parfois les provoquer. La voix de la chanteuse de Kayal nous envoûte : lorsqu'elle répète une phrase, elle lui donne mille sens en variant l'accentuation, les attaques ou les déliés. La chanteuse se donne entièrement à la musique mais cette femme, que l'on sent généreuse, sait aussi laisser une belle place à ses partenaires. Lors de la seconde partie du récital le pas est plus rapide et ne cesse de s'intensifier offrant l'occasion aux percussionnistes de réaliser quelques prouesses.
Le premier concert français de Lalith J Rao tourne à l'événement et les témoins que nous sommes ne sont pas prêts de l'oublier.

Shujaat Husain Khan, sitar
Le sitar est très certainement l'instrument le plus connu de la culture indienne. L'unique représentant de cette discipline est le septième maître d'une famille où chaque descendant rentre dans l'histoire de la musique hindoustanie. Shujaat Husain Khan n'a pas seulement retenu l'enseignement de ses ancêtres il en offre aussi une synthèse inventive et totalement moderne. Son jeu, tout comme sa voix, est emprunt de fluidité et de finesse. Partha Sarathi Mukherjee, qui l'accompagne aux tablas, est discret, précis et efficace. Même à grande vitesse les musiciens expriment la douceur. Si parfois les climats qu'ils développent évoquent autant leur tradition que la musique contemporaine, ils sont d'une musicalité et d'une inventivité rares. www.shujaatkhan.com/

Gundecha Brothers, chant dhrupad
Les frères Gundecha sont d'éminents adeptes du style vocal Dhrupad Gharana autour duquel ils ont créé un institut à Bhopal. Deux d'entre eux sont assis au centre et le troisième, qui est joueur de pakhavaj, est installé à leur droite. Le chant visite avec audace les basses extrêmes puis remontent en sinusoïdales vers les aigus. Par courtes onomatopées ou longues phrases tenues, les deux vocalistes se relayent ou s'unissent sans heurts, leurs voix savent se compléter comme elles peuvent se fondre l'une à l'autre. Lorsque le rythme arrive, le frère percussioniste peut alors démontrer son immense talent. Ses doigts rebondissent sur les peaux tendues de sa double percussion que la légende soupconne d'avoir donner naissance, une fois scindée en deux aux célèbres tablas. Lors de la partie finale la mélodie est plus franche et les deux chanteurs vocalisent à l'unisson.

Nityanand Haldipur, bansuri
Asad Ali Khan,
rudra-vina
A 4h30 le délicieux programme nocturne comprend encore deux prestations, mais la fatigue nous gagne et nos forces nous empêchent d'assister aux ragas du flutiste bansuri Nityanand Haldipur et du joueur de rudra-vîna Asad Ali Khan. Concerts que l'on présume tout aussi délicieux et régénérants que les sept moments de grâce que nous venons de vivre.

Benjamin MiNiMuM