Le cycle 'Les Balkans' présenté du 29 au 30
novembre dernier à La Cité de la Musique est
une invitation sans précédent à découvrir
certaines des merveilles de la culture folklorique, à
la fois urbaine et rurale des pays de l'Est.
Première destination la Serbie, et plus précisément
le village de Kovilj en compagnie de l'Ensemble Koviljski
Bohemi. Le quartet de musiciens était visiblement
impressionné par la grandeur de la salle de concert.
Parés de leurs plus beaux habits, ils jouent et chantent
un répertoire traditionnel connu d'une bonne partie
du public, les poussant à taper dans les mains et chanter
avec le groupe. Les airs souvent mélancoliques portés
par des arrangements festifs résonnent avec l'irrésistible
vibrato des chants slaves. Véritable trouvaille des
programmateurs, cet ensemble de papys serbes est doté
d'un charme fou qui réchauffe le cur des personnes
présentes. L'Ensemble Koviljski Bohemi, peu habitué
aux feux de la rampe, termine l'air physiquement éprouvé
mais surtout ravi de l'accueil.
Pasko (de son vrai nom Zivojin Miljkovic) est habité
par un amour sans fin pour la musique 'archaïque' (au
sens noble du terme) de son pays. Avec son groupe Arhaika,
il investit la scène d'un coup de cornemuse. Multi-instrumentiste
spécialisé dans les instruments à vent,
Pasko troque habilement la cornemuse pour une petite flûte
'frula' puis une clarinette
De superbes mélodies
instrumentales s'enchaînent avec les chants de l'ensemble
en cur polyphonique plein d'entrain et d'énergie.
Certains airs sont clairement ceux dont les compositions de
Bregovic s'inspirent. Les musiciens, issus de plusieurs générations
et réunis autour de leur passion commune pour leurs
traditions et le répertoire Opanak font ressentir au
public le plaisir qu'ils ont à jouer. Pasko, qui n'était
pas venu à Paris depuis 1974, est visiblement ému.
Après l'entracte, Bora Dugic, flûtiste
d'une élégance impeccable et maître incontesté
de la 'frula' monte sur scène. Virtuose et flamboyant,
il tire de riches émotions de son instrument. Accompagné
d'une version réduite d'Arhaika, enrichi d'une contrebasse
et d'une batterie. Les compositions et arrangements, pour
la plupart signés par l'artiste, laissent libre cours
au talent des musiciens qui s'adonnent à des solos
inspirés. Une performance d'un rare panache qui enchante
le public.
20 heures, la tradition de la Moldavie prend place sur scène.
Sârba pe bataie se lance dans l'interprétation
du répertoire de danse " A cordes et à
cris ". A l'image des suites de danses anciennes, les
musiques s'enchaînent en trois parties. Une première
lente, suivie de deux autres beaucoup plus dynamique. Constantin
Lupu en maître d'uvre au violon, égraine
les mélodies qu'il a minutieusement récoltées
durant des années dans les campagnes. Il est accompagné
par Mitica Stephan Anton au tambour et surtout le doyen des
musiciens présent pour ce week-end, Constantin Nigel
au cobza, une sorte de luth très peu usité aujourd'hui.
Ce dernier qui gratte furieusement son instrument malgré
ses 80 ans passés, a un poignet d'une vivacité
peu commune et un joli timbre de voix.
A la manière de la trompette de Dizzy Gylespie, son
pavillon s'élance vers le ciel pourtant Jelu Covaci
joue du violon. Le violon-trompette n'est pas à proprement
dit un instrument traditionnel de Roumanie, il a été
inventé en Angleterre courant du XXème siècle,
mais les paysans tsiganes l'ont adopté pour sa sonorité
à la fois puissante et nasillarde qui garde la douceur
de son ancêtre en bois. Accompagné par Siminic
Guti au tambour, l'interprétation de Jelu Covaci impressionne.
Entre mélodies soutenues, envolées joyeuses,
un violoniste classique passe donner un coup d'archet et les
différences des instruments se font encore plus claires.
La soirée est véritablement lancée sous
le signe de la virtuosité.
Ce n'est pas Emil Mihaiu et son ensemble Ardealul,
littéralement La Transylvanie, qui vont déroger
à la règle. Dès les premières
notes, ce groupe composé de Kalman Urszui au violon
alto et d'Aladar Pusztai à la contrebasse, caresse
le tympan à l'aide de la chaleur des violons tsiganes.
Emil Mihaiu, musicien à l'allure bonhomme, au style
classique et enjoué conduit la danse. Derrière
ses épaisses lunettes qui lui permettent de voir encore
un peu le public, son il paraît briller. Son talent
et son aisance s'imposent à la salle qui en redemande,
tapant des mains et des pieds comme un seul homme.
De petite taille, l'air robuste, Vasile Soporan fait son entrée
sur scène. Chanteur à la voix puissante et aux
danses énergiques et acrobatiques, il rejoint le groupe
pour quelques morceaux lyriques.
A l'extérieur le Balkan Café s'est constitué
au niveau de la Rue musicale. Des centaines de personnes entourent
le groupe Stari Djeram, qui tout en se promenant maintient
l'ambiance traditionnellement festive de Vojvodine.
Dimanche l'auditorium de la Cité de la Musique déborde
rapidement des fans du maître clarinettiste Ferus
Mustafov. Ce tsigane extravagant de la Macédoine
joue de plusieurs instruments, mais c'est à la clarinette
qu'il voue un culte. Il la manie avec amour et la maîtrise
entièrement, créant des sons inimitables avec
une technique et une dextérité époustouflante.
Son répertoire construit de compositions personnelles
d'inspiration balkanique dans toute sa splendide diversité,
marie le traditionnel avec le moderne, laissant apparaître
son intérêt pour le jazz. L'accompagnement de
synthé et guitare électrique peut paraître
moins réussi pour une oreille occidentale, mais le
charisme et le talent de Mustafov l'emportèrent largement.
C'est sous les acclamations du public et avec beaucoup de
mal qu'il dû quitter la scène.
Pour clore ce week-end, les spectateurs étaient invités
à une veillée rituelle bulgare appelée
le Sabor. Ce rituel d'origine païenne est interprété
par une troupe de musiciens acteurs regroupant parmi les plus
grands instrumentistes autour de Hughes de Courson, le metteur
en scène. Quatre femmes aux voix sublimes et cinq hommes
aux talents multiples. L'excellence des chants féminins,
alliée à la flûte, la cornemuse, le tambour
et le tambura transporte les spectateurs plusieurs centaines
d'années en arrière. A une époque où
le Christianisme n'existait pas encore, cette fête servait
à placer le village sous la protection d'un esprit.
S'enchaînent chants, danses et musiques. Theodosii
Spassov, flûtiste hors pair s'amuse avec le public,
lui faisant répéter des rythmes qu'il utilise
pour jouer, puis reprend son instrument et commence une démonstration
de la précision de son souffle. Sa flûte n'a
alors plus de bec ou de corps, Theodosii créé
des mélodies avec toutes les partie de l'instrument,
laissant à l'audience une impression de contrôle
total. L'ensemble est mis en scène avec finesse, chaque
étape de la veillée étant compréhensible
sans une parole. La fin du spectacle est marquée par
une véritable standing ovation. Le horo est une réussite,
une gigantesque farandole se forme dans toute la salle pour
accompagner les musiciens et finir en beauté ce week-end
de musique et de découverte.
Marushka et Arnaud Cabanne |