Le temps d'un week-end la Cité de la Musique s'habille du vert du trèfle irlandais. Non pas que les murs et les plafonds aient été repeints. Mais la salle de concerts, l'amphithéâtre et la rue musicale, transformée en pub pour l'occasion, accueillent des artistes en provenance du pays de James Joyce. Brendan Begley est le descendant d'une illustre famille de musiciens traditionnels. Avec son accordéon à boutons, il interprète des polkas, des jigs, des slides qui ont fait danser plusieurs générations d'irlandais. Ce soir il est accompagné de son groupe Beginish. Le guitariste, Gavin Ralston, le violoneux Paul o'Shaughnessy, le flûtiste Paul Mc Grattan et le joueur de bouzouki Noel O'Grady forment une équipe solide qui chaloupe allégrement. Alternant les ambiances les instruments se groupent parfois par deux, flûte, bouzouki ou violon guitare, mais unissent leur force pour un final endiablé.
Depuis une quinzaine d'années, Kila apporte à la musique irlandaise des horizons qui lui étaient inconnus. Ce groupe fondé autour des frères O'Snodaigh mélange hardiment violons, accordéon et cornemuse aux percussions africaines. Ils déploient ainsi une énergie qui évoque une danse tribale, proche de la transe. Tous les musiciens sont multi instrumentistes et il ne se passe pas un morceau sans que l'un ou l'autre ne change d'instruments. Dynamique et inattendu ce groupe est une vraie surprise.
Vendredi et samedi soir le programme est identique dans la salle des concerts. Trois groupes emblématiques vont se succéder puis se retrouver pour une dernière partie d'anthologie. Le groupe de l'accordéoniste, violoniste Sharon Shannon est constitué de sa sur Mary au banjo, à la mandoline ou au violon, d'un guitariste différent chaque soir, vendredi il s'agit de Donogh Hennesy du groupe Lúnasa et d'une invitée Pauline Scanlon, jeune chanteuse dont la voix nous remémore celle de Joni Mitchell à ses débuts. Le set est enlevé, les arrangements sont légers et l'humeur est joyeuse. Scotich, polkas et ballades se succèdent avec bonheur. Sharon nous apprend que sa sur s'est récemment mariée et l'on sent que pour le groupe la fête n'est pas vraiment terminée.
Lúnasa est un des groupes favoris des irlandais. Les 5 musiciens qui le composent sont de fins techniciens. Leur répertoire inclus de nombreux morceaux traditionnels, bretons ou irlandais, et des uvres contemporaines comme celles du français Pierre Bensusan. Précis et agiles les musiciens ne se déparent pas de leur gaieté et n'hésitent pas à dédicacer leur morceau " The weeding " à Mary Shannon.
Le groupe Altan sillonne les scènes des pays celtes depuis vingt ans et s'est soudé autour de leur chanteuse Maighread Ni Dhomnail. Ce soir Donal Lunny, directeur artistique de ce week-end irlandais est venu leur prêter main forte. Après une ouverture a capella, les musiciens donnent le meilleur d'eux même sous les yeux gourmands de Sharon Shannon tapie dans un coin de la scène. Ils sont véritablement heureux de partager cet instant, qui à mi parcours prendra des allures de joute virtuose. Pour le rappel, les trois groupes de la soirée, ainsi que les Kane Sisters se réunissent et pendant ces minutes d'anthologie nous n'avons même plus besoin de fermer les yeux pour se croire dans une taverne dublinoise.
Samedi après-midi dans l'amphithéâtre alors que le public principalement composé d'enfants et de leurs parents, les trois " Armagh Rhymers " assis sur des chaises jouent une mélodie entraînante s'aidant d'une guitare et d'un concertina, la percussion est une figurine de bois qui saute sur une planche. Quand tout le monde est installé les artistes se présentent et font monter des enfants pour interpréter les différents personnages de " l'histoire du gigantesque navet ". Perpétuant ici une coutume de conte chanté et dansé qui ravit les petits irlandais depuis l'antiquité. Ponctuant leur récit de mélodies simples les Armagh Ryhmers sont habillés de costumes colorés taillés dans des sacs de jute et d'autres matériaux rustiques.
La trame de l'histoire est assez simple. Un soldat revient de la guerre pauvre et affamé et rend visite à son frère pour qu'il apporte son aide. Peu enclin à se démunir de ses richesses, celui-ci ne lui accorde qu'un champs de pierre d'allure inexploitable sur lequel il réussira à faire pousser un navet géant qui lui vaudra les faveurs du roi. Maîtrisant l'énergie des enfants, les trois talentueux comédiens musiciens irlandais s'amusent autant qu'ils amusent les enfants et les adultes.
Une heure plus tard, ce sont The Kane Sisters et le joueur de bouzouki Mick Conneely qui prennent possession de la scène. Durant la semaine les deux violonistes ont donné des ateliers de violons et leurs élèves, présents dans la salle cachent mal leur plaisir de les entendre. La complicité de Liz et Yvonne Kane est évidente, leurs violons dialoguent avec célérité et Mick Conneely nous avouent qu'il lui est rare d'accompagner un si bon duo. Les vieux airs irlandais ainsi rajeunis et de nombreuses compositions du violoniste Paddy Fahey interprétés avec grâce suscitent des applaudissements enthousiastes et les cris de joie des élèves ponctuels des deux surs, qui devant une telle manifestation de plaisir demandent au public s'il n'est pas devenu fou ?
Le lendemain nous retrouvons cette même salle pour un spectacle de toute autre nature. Assis au centre de la scène Liam O'Flynn pose sa cornemuse sur ses genoux. En préambule, il nous présente son instrument qui date de 1936 et se félicite de l'acoustique de la salle qui le dispense d'utiliser une amplification. Pendant une heure il va prouver la noblesse de sa uilleann pipes et son indéniable virtuosité à la manier. Le bourdon pénétrant de l'instrument et les notes véloces courant sur deux octaves qu'O'Flynn en tire favorisent le recueillement, la rêverie. Cet instrument qui s'inspire d'une " musette de cour " française a été crée au XVIIIe lorsque l'occupant anglais interdit l'usage de leurs instruments traditionnels au peuple d'Irlande. Il garde de cette époque une certaine gravité et son essence est souvent nostalgique. Liam O'Flynn que beaucoup considère comme le plus habile piper du pays offre ici un récital d'une grande finesse.
Ce dernier concert est certainement le plus attendu de tout ce week-end.
Donal Lunny, musicien emblématique de la fin du XXème siècle, fut successivement membre des groupes Planxty, Bothy Bazn et Moving hearts. Producteur recherché, il a collaboré avec des stars de la musique irlandaise telles Van morrisson, Kate Bush, Bono ou encore Sinead O'Connor. C'est autour de cette dernière que devait s'organiser ce cycle Irlande, mais ayant entre temps décidé de cesser de chanter, c'est Donal Lunny qui a pris sa place et composé ce programme.
Accompagné de musiciens hors pairs, Donal Lunny ne quittera pas la scène, laissant le micro à la chanteuse Kristin Elsafty ou à Andy Irvine responsable de l'usage aujourd'hui généralisé du bouzouki grec dans la musique irlandaise.
Sur scène l'ambiance est très détendue, entre les morceaux les blagues fusent. Comme cette histoire de lendemain d'orgie où les protagonistes sont si fatigués qu'ils n'ont pas la force de composer une chanson nous narrant l'aventure et nous interprète donc une autre chanson.
Le sourire permanent, Donal Lunny avec sa guitare, son bouzouki ou son bodhran excelle et emmène ses acolytes vers une prestation euphorique et débridée qui clôt ce festival en beauté.
Benjamin MiNiMuM
|