Rencontrer Dieu, le toucher dans un acte d’extase totale. D’un bout à l’autre de l’Orient les hommes ont développé à partir de l’Islam une doctrine spirituelle, le soufisme, qui mêle tolérance, art et spiritualité. Une doctrine aux multiples couleurs qui a su s’adapter aux cultures et aux coutumes. Sa puissance créatrice chez certains artistes mène à de véritables chefs d’œuvre musicaux. Des chants religieux que l’on nomme inshad, interprétés par des munshid. Une nuit exceptionnelle se prépare dans la salle des concerts de la Cité de la Musique.
Vêtus de blanc, droits, les uns derrière les autres, les Mourides sénégalais s’avancent sur la scène et s’installent en cercle. Assis sur des tapis, ils récitent les poésies chantées de Cheikh Amadou Bamba. C’est sous son impulsion que le Mouridisme vit le jour au Sénégal à la fin du 19 ème siècle. Les munshid chantent en cœur les louanges au Puissant. Les voix se répondent, s’entrechoquent, des invocations à Allah viennent ponctuer les échanges. Les disciples se relèvent et forment un nouveau cercle, tournant autour du chanteur principal. La cérémonie touche à sa fin et les esprits commencent à s’élever.
Le prochain artiste est sans conteste le plus attendu de la soirée. Sheikh Ahmad Al-Tûni est l’un des derniers grands munshid de Haute Egypte et des familles entières sont rivées à leur siège, impatientes. Le ney, flûte traditionnelle, et le oud développent de lentes arabesques attendant le maître. Le sultan Al-Tûni fait son entrée, sa voix rauque et aérienne lance calmement sa récitation. Le derbuka et le reqq attaquent un rythme, le chapelet qu’il tient entre les mains commence à s’agiter, s’approche de son verre, l’hypnose monte. Le verre claque sous ses coups secs et rythmés, le public suit en frappant avec entrain dans ses mains, la voix de Sheikh Ahmad Al-Tûni s’impose puissante, toujours superbe. D’un geste il fait augmenter l’allure, la tension monte encore d’un cran, certaines spectatrices aimeraient s’arracher des fauteuils pour danser. Puis il baisse doucement pour permettre au public de reprendre ses esprits et s’en va sous les applaudissements. Un départ qui prépare à la finesse de l’art afghan.
Mir Fakr al-Din Agha, de la confrérie Qaderiya de Mazar Shariff, s’installe face au public entouré de cinq disciples. La longue barbe blanche qui orne son visage lui donne un air sage et sévère. La psalmodie débute, des invocations y répondent, un des jeunes chanteurs sanglote, la sensibilité et la précision des chants afghans touchent au plus profond de l’être. La pression est présente au long de la cérémonie. Les larmes pourraient être de tristesse ou de joie, elles ont surtout rapport à la transe. Le cœur s’ouvre, l’esprit s’envole et les réactions se font instinctives. Lorsque le dhikr commence – moment où le nom d’Allah est répété dans un souffle violent et rythmé – les hommes se mettent à faire balancer leurs corps. Le sentiment de gravité laisse place à un élan presque chaleureux. Tandis que les chanteurs saluent, les spectateurs se rendent compte qu’ils viennent de vivre une expérience exceptionnelle.
La tension des chants afghans contraste avec l’apparence joyeuse du qawwali de Asif Ali Khan and Party. Les musiciens frappent dans leurs mains, le dolak maintient un rythme soutenu, les harmoniums posent l’ambiance et les voix virevoltent, propageant amour et joie. La gestuelle propre au qawwali ajoute à cet effet de chaleur, Asif Ali Khan lançant ses bras vers le ciel en même temps qu’il chante une phrase. Cette interprétation des chants traditionnels vient joliment conclure une nuit de beauté et de transe.
Arnaud Cabanne
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