| Avant et après
son islamisation, le peuple kurde a toujours maintenu la musique dans ses traditions
quotidiennes et religieuses. Aujourd'hui, cette musique trouve son unité
dans sa diversité et sa force combative contre l'oppression. Qu'elle soit
dominée par la Syrie, l'Iran, l'Irak ou la Turquie, la culture kurde reste
vivante et ce cycle en est une sublime démonstration. La Cité de
la Musique l'a intitulé " Destins Kurdes ", il présente
les différents modes de cet art qui a traversé les siècles
grâce à l'oralité et au besoin incompressible de rester lui-même.
Chants de femmes, entre tradition et exil
Tout
commence avec la mère. Feleknaz Esmer et Gazin viennent du Kurdistan turc,
ce sont des mamans attentionnées et de très belles musiciennes.
Bien que Feleknaz ait chanté pour ses amis et les villages alentour, elle
n'avait jamais vu, ni pu apprécier une salle de concert comme l'amphithéâtre
de la Cité. Dans leurs plus beaux habits, les deux femmes s'avancent et
malgré le sourire qu'elles arborent, la sévérité de
leurs visages exprime à elle seule les difficultés de la vie des
femmes du Kurdistan. Elles s'expriment sans autre accompagnement que le battement
des pieds et le souffle de leurs voix. L'une après l'autre, elles chantent
des berceuses, leur vie et leurs douleurs. Quand viennent les chants des mariages
et des fêtes, les deux voix se rejoignent, se font plus joyeuses sur un
rythme entraînant. Elles se répondent, elles s'amusent. Feleknaz
et Gazin révèlent la vie avec simplicité et sincérité.
A
leur suite se met en place le groupe d'Hany Moujtahidy. Née au Kurdistan
iranien et vivant en exil en Allemagne, cette jeune chanteuse développe
une autre facette de la culture kurde. Accompagnée de plusieurs violons,
d'un saz (luth à six cordes), d'un kanun et d'un tumbak, sa musique s'appuie
sur le maqâm, véritable unité de la musique modale du Moyen-Orient.
Le puissant orchestre fait vibrer le public, lui imposant la force évocatrice
de cette musique. Hany Moujtahidy impressionne grâce à sa voix cristalline
et sa technique parfaite. Puis elle laisse place aux improvisations instrumentales,
évoquant la sublime complexité de cette musique séculaire. Nuit
Kurde Cette nuit se focalise sur les traditions perpétuées par
les kurdes irakiens et iraniens, rassemblant 3 groupes aux sensibilités
différentes.
L'ensemble Garyan, qui débute la soirée,
vient de Sulaimania, capitale culturelle du Kurdistan iranien située à
l'est du pays. Les huit musiciens et les deux chanteurs poursuivent des carrières
professionnelles autonomes et se réunissent dans Garyan pour offrir des
versions délicatement arrangées de chansons traditionnelles. Le
raffinement des orchestrations est dû au talent du jeune joueur de tar,
Karzan Hussein, qui a su doser avec justesse les interventions des cordes tar,
oud et kamancha, du hautbois balaban, du santour et des percussions zarb, daf,
et daholl, afin que les deux chanteurs Jamal Hassan puis Mahmud M. Faraj puissent
dévoiler les miracles que leurs cordes vocales détiennent. Leurs
humbles chansons d'amour alors deviennent de vibrants hymnes à la vie. Tania
Arab vient de la ville irakienne d'Erbil. Il chante avec passion le hayran, cette
vieille tradition poétique kurde qui transcende les paysages, les hommes
et leurs sentiments. Il est le représentant le plus célèbre
de ce style depuis le mythique chanteur Rasul Gardi. Accompagné d'un ensemble
mené de main de maître par le oudiste Sherzad Husein, le petit homme
met toute sa passion et sa fougue pour séduire le public. Tout en déclamant
ses vers habiles, il triture son tsabir, un chapelet dont le but réel est
d'aider l'artiste à se concentrer tout en lui donnant une gestuelle élégante.
Porté par le public, le chanteur monte en intensité sur le dernier
morceau qui frôle la transe et offre une transition naturelle à ce
qui suit.
Le dernier volet de cette soirée exceptionnelle met en
scène une confrérie soufie, qaderiya, fondée au onzième
siècle par le saint Abdulqadir Gaylani. Les sept hommes s'asseyent au centre
de la scène et après une prière menée par le khalife
Mirza Aghe Ghowsi, quatre d'entre eux se partagent le chant ponctué des
rythmes lancinants de leurs daf. Cette percussion circulaire, sur la peau de laquelle
le nom de Dieu est inscrit, est considérée comme sacrée.
Les chants rythmés avec une frénésie progressive mènent
à une transe recherchée. Lorsque la densité d'énergie
atteint un niveau paroxystique les trois hommes à notre droite, jusqu'alors
inactifs, défont leur turban, libérant ainsi de longues chevelures
brunes ou blanches. Ils se lèvent et commencent à danser en secouant
leur tête d'avant en arrière invoquant ainsi la puissance d'Allah.
Lorsque la musique cesse, ils reprennent rapidement leurs esprits se recoiffent
et rejoignent le bord opposé de la scène où ils resteront
debout pendant que 3 musiciens feront tourner leurs percussions magiques une dernière
fois.
Mémoires en exil
Cette journée est
très attendue par un public kurde prêt à s'enflammer au passage
de la super star Sivan Perwer. Les chanteurs Marouf et Samdim assurent la
première partie. Originaires du Kurdistan du nord, la zone turque, ils
chantent le lawk. Ce chant, né dans cette même région, raconte
aussi bien les grandes épopées guerrières du peuple kurde,
que les histoires du quotidien. Accompagnés d'un saz et d'un blur (flûte
de berger), ils déclament les poèmes avec douceur. Leurs voix chaudes
touchent et leurs histoires provoquent les exclamations joyeuses du public, illustrant
la vivacité de cette tradition dans le cur des gens. Si la finesse
de leur art n'était pas entièrement accessible à ceux qui
ne parlaient pas kurde, le talent de leur interprétation enivrait autant
que les subtiles notes hypnotiques que distillait le saz. Préparant parfaitement
bien la suite du spectacle.
Une tension perceptible monte dans la grande
salle des concerts. Les musiciens du chanteur le plus populaire de la région,
symbole de l'exil du peuple kurde, prennent place et débutent une pièce
instrumentale. Plusieurs violons dont un violoncelle, un kanun, un oud, un tumbak
et un daf : l'orchestre a de quoi impressionner. La chaise vide au milieu de la
scène attend toujours son hôte. Lorsque la deuxième pièce
commence, un grondement se fait ressentir dans l'audience et Sivan Perwer apparaît,
saz à la main, sous les acclamations de ses admirateurs. Le barde révolutionnaire
qui a quitté sa patrie dans les années 70 pour échapper à
la répression des gouvernements ne voulant pas entendre chanter en kurde,
enflamme la salle. A chaque interruption, c'est par dizaines que les spectateurs
crient le titre des chansons qu'ils veulent absolument entendre. L'une des plus
symboliques, "Helebçe", que Sivan Perwer joue systématiquement,
raconte les meurtres et les souffrances des bombardements chimiques organisés
par Saddam Hussein au Kurdistan irakien. Une fois son répertoire prévu
fini, Sivan Perwer revient pour un rappel que le public voudrait sans fin. Tout
le monde danse dans la salle et sur la scène. Un autre musicien a pris
le saz, debout, un micro à la main, la star termine ces très belles
journées en offrant une photographie plus que vivante du peuple kurde.
Benjamin
MiNiMuM et Arnaud Cabanne |
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