Avant Django Reinhardt, il y avait des
musiques traditionnelles tsiganes. Après lui des traditions revisitées,
revitalisées à la source du jazz
qui aujourd'hui font encore
vibrer des générations de mélomanes. Plus que l'expression
d'un homme, ce que l'on a appelé " le swing manouche ", c'est
l'énergie de tout un peuple qui s'est rangé dans l'ombre d'un génie.
La Cité de la Musique avec son cycle jazz manouche propose une sélection
de la fine fleur de cet art vivant, quelques-uns des meilleurs apôtres de
ce messie à la main atrophiée. La première soirée
présente Titi Winterstein et son ensemble. Ce violoniste tsigane
qui vit en Allemagne est un superbe exemple de la capacité des manouches
à faire évoluer leur culture avec les éléments qu'ils
ont à leur disposition. Il a prit le swing de Django, le violon de sa tradition
de primás (chef d'un ensemble tsigane) et les saveurs, les rythmes et les
attitudes des pays de l'Est du répertoire hongrois et roumain qu'il connaît
sur le bout des doigts. En maître d'uvre, il lance les chansons, prend
les solos, ses deux guitaristes et son contre-bassiste soutenant un tempo et des
accents qui flirtent avec le son des fameuses fanfares tsiganes de Roumanie. Titi
Winterstein, debout devant son micro, est imperturbable, droit, il laisse quelques
chorus à l'un des guitaristes et finalement surprend tout le monde, en
chantant une chanson traditionnelle. Cette excellente ouverture de soirée,
tout à fait enjouée, préparait un festival de virtuosité
avec le Nouveau Trio Gitan. Après la simplicité de Titi Winterstein,
c'est l'extrême recherche du Nouveau Trio Gitan qui transporte la
salle des concerts de la Cité de la Musique. Au début des années
80, Christian Escoudé a monté le premier Trio Gitan. Entouré
de Babik Reinhardt et de Boulou Ferré, l'ensemble avait servi à
montrer l'excellence des guitaristes manouches. S'il existe un apôtre de
Django qui ne s'est jamais bloqué dans la redite, c'est bien Christian
Escoudé. Toujours à la recherche d'autre chose, il s'est entouré
cette fois du très impressionnant Martin Taylor qui a, entre autres
faits d'armes, joué avec Stéphane Grappelli et David Reinhardt
(le petit-fils). En quelques secondes, le dialogue s'instaure. Sous les projecteurs
posés sur la scène, les trois guitares flamboyantes se répondent
avec classe. Face à l'incroyable alliance de sentiments et de techniques
des deux vieux loups, David qui n'a que 18 ans paraît encore un peu vert.
Pourtant c'est déjà un grand guitariste. Il est toujours là
pour tenir la rythmique lorsque Escoudé s'exprime avec la souplesse qui
le caractérise et prend tout de même sa part de chorus avec une facilité
déconcertante. Martin quant à lui se ballade. La bossa nova "
Insensatez " de Jobim est revue et corrigée, légèrement
swinguée, le " Chez Fernand " du maître se joue sur le
coin d'une table et plus le concert avance plus les titres s'allongent, les idées
de l'un faisant repartir l'autre dans des chorus interminables. Un pur moment
de musique en liberté. Il aura fallu de longues années avant
que les petits bars de Strasbourg lâchent celui que l'on considère
comme l'un des véritables héritiers de Django : Tchavolo Schmitt.
Ce nom fait sauter au plafond les amoureux de musique tsigane qui voient dans
ce guitariste aussi gentil que talentueux (et il excelle dans la gentillesse),
un des musiciens manouches les plus influents du moment. Depuis ses collaborations
avec Tony Gatlif pour Latcho Drom en 2001 et Swing en 2002, le guitariste voit
sa popularité augmenter tous les jours. Ce soir, c'est à Tchavolo
et son quintet de chauffer la salle. Il ne la chauffera pas, il va la mettre en
feu. Il débute son concert accompagné par deux guitares rythmiques
et une contrebasse. En quelques secondes, sa virtuosité éclate et
avec expérience il fait monter la chaleur par paliers. Agrippant son manche
pour mieux lancer ses phrases mélodiques, il est vite rejoint par le violon.
Le rythme s'emballe. S'en suit un très beau dialogue violon, guitare. Tantôt
souple, tantôt brut, Tchavolo exécute une superbe ballade swinguée
avant l'arrivée de Giani Lincan et de son cymbalum. On est assez peu habitué
à voir ce style d'instrument dans les ensembles jouant du jazz manouche.
Sorte de cithare dont les cordes sont frappées à l'aide de baguettes,
la grande caisse de résonance du cymbalum est installée sur quatre
pieds et est munie de pédales qui font penser au piano. Le violon et la
guitare ont un nouveau camarade de jeu et pas n'importe lequel. La dextérité
de Giani Lincan enflamme le public, au point de voler la vedette à Tchavolo.
C'est sur un rythme effréné qu'il va la reprendre. Les échanges
des musiciens enchantant le public qui en veut toujours plus. Le concert se finit
en triomphe, et c'est seulement après deux rappels que Tchavolo a pu enfin
quitter la scène. Après cette première partie enflammée,
on pouvait presque avoir peur pour Stochelo Rosenberg et ses deux cousins. Mais
après deux notes c'est la classe, la précision et le swing naturel
du Trio Rosenberg qui s'impose sans effort. L'impressionnante démonstration
de Stochelo, alliée à la rythmique infaillible de ses cousins, est
d'une efficacité implacable. Ce trio, qui a vu le jour dans les années
80, a donné ses lettres de noblesse au style, donnant des concerts dans
le monde entier. Ce soir, malgré leurs visages impassibles, les trois sont
furieux. La guitare de Stochelo Rosenberg virevolte, ses doigts se promènent
à une vitesse insensée, enchaînant les mélodies. Ils
revisitent Django : un véritable hommage. Ils jouent les compositions de
Stochelo et les sonorités se font plus flamenco ou même bossa nova.
La complicité des cousins semble si naturelle que le trio ne fait qu'un.
La contrebasse de Nonnie swingue comme jamais, la guitare rythmique de Nous'che
se fait aérienne, elle est la parfaite accompagnatrice des arabesques folles
qu'exécute son cousin sur son manche de guitare. On passe de Django à
Duke Ellington, Stochelo étant le ciment de ce sublime enchaînement.
Le cycle se finit sur un rappel inoubliable avec le Trio Rosenberg et Tchavolo
Schmitt " boeuffant " comme s'ils étaient dans le bar d'à
côté. Michto! Arnaud Cabanne | |