| |
Festival de l'Imaginaire
La musique, un pont tendu vers les dieux
Au détour des programmations parisiennes,
on pouvait en mars et avril 2002 se retrouver nez à nez avec un
festival ovni, le festival de l'Imaginaire. Une des rares occasions, dans
la capitale, de découvrir des spectacles très éloignés
de notre horizon ordinaire, des spectacles qui n'en sont pas vraiment
d'ailleurs. Ce sont en tout cas ceux-là qui, dans le festival,
ont retenu notre attention, ceux qu'il faudrait plutôt nommer des
rituels, des cérémonies intimement liées à
la vie quotidienne et à la croyance dans le divin. Car pour ceux
qui les font - qu'il s'agisse de candomblé du Brésil, de
contes bâuls du Bengale ou de chants soufis de Tunisie - la vie
et la mort dépendent de forces qui les dépassent et avec
lesquels il faut rechercher l'harmonie. Certains nomment ces forces "dieux",
d'autres "esprits, d'autre encore "énergie". Une
chose à laquelle tout être humain serait relié par
une ligne invisible mais bien réelle, une ligne de communication
à nettoyer régulièrement pour que le "courant"
passe. La musique est là pour ça, pour établir la
communication, la raviver lorsqu'elle faiblit. Les chants s'élèvent
et, sur le pont ainsi créé, les hommes marchent vers ce
qui les relie, vers l'Unité.
A commencer par ceux de Parvathy, petite fée clochette de 24 ans,
originaire du Bengale, au nord-est de l'Inde. Chanteuse, danseuse, musicienne
et peintre, elle est initiée dès l'adolescence à
la voie des Bâuls, mouvance ésotérique la plus connue
du Bengale, issue du mélange, au fil des siècles, de croyances
locales plus ou moins hindouisées avec des apports bouddhistes,
yogiques et soufis entre autres. Parvathy apparaît sur scène
vêtue de son sari orangé, des petits pompons rouges aux poignets
et des clochettes aux chevilles. Elle porte les instruments traditionnels
des mystiques errants : l'ektara, idiophone de bambou à une seule
corde, et le duggi, petit tambour à deux peaux accroché
à la ceinture. Sur la scène de la Maison des Cultures du
Monde, elle est entourée d'immenses toiles peintes par elle, aux
couleurs vives : dieu vert amande, oiseau jaune citron, sexe d'une femme
rose bonbon
un panthéon fabuleux dont on pressent qu'il doit
receler bien des symboles qui nous échappent. Tout en chantant,
elle nous désigne successivement les personnages de son histoire,
la plus incroyable qu'on puisse imaginer. Il y est question d'une gestation
peu ordinaire, celle d'un enfant qui plus de dix-huit ans après
le début de la grossesse ne peut toujours pas quitter le ventre
de sa mère car il détient un mystérieux secret
Aucune chance d'appréhender cette rencontre avec l'esprit rationnel
qui nous sert si bien dans d'autres occasions
et pourtant
le charme opère.
Et il en va de même quelques jours plus tard, sous le chapiteau
du cirque équestre Zingaro, où une histoire tout aussi étonnante
se déroule : un candomblé, pratique populaire rituelle afro-brésilienne
destinée, à travers une communication directe avec des esprits,
à renouveler et à rééquilibrer l'énergie
de ses participants. A Salvador de Bahia, au Brésil, il existe
plus de quatre mille lieux de culte où se pratique le candomblé,
on les nomme des terreiros. Et c'est de l'un deux que sont venus les officiants
de ce soir. Ils sont une quinzaine, hommes et femmes vêtus de blanc,
à investir le chapiteau au son des trois atabaques, les tambours
rituels revêtus de tissus spéciaux et décorés
traditionnellement aux figures de divinités africaines
et
catholiques. Car il n'y a pas de contradiction entre être catholique
et faire le candomblé
du moins depuis 1976 où il a
cessé d'être prohibé par les autorités. Pas
plus que la langue portugaise n'exclut dans le rituel l'irruption de langues
africaines, car les ethnies yoruba, fon et bantou en Afrique de l'Ouest
ont fortement influencé le candomblé brésilien.
Les esprits viendront ils aujourd'hui ? Personne ne le sait. Les tambours
sont battus sans interruption pendant plus de deux heures, sauf pendant
les quelques secondes où un nouveau chant (cantiga) est lancé
et repris en chur. Des chants dont le Pai et la Mai do Santos, le
Père et la Mère des Saints, c'est à dire les plus
anciens, sont les dépositaires à travers les âges.
Puis finalement, l'un des participants se jette à terre en poussant
un cri : c'est ce cri, ainsi que les pas de danse qu'il esquisse, qui
permettent de savoir par quelle divinité il est possédé.
Et le voilà saisi de convulsions, son visage se déforme
sous l'effet de la visite de l'esprit et des énormes bouffées
qu'il tire de son cigare. Les autres l'entourent, veillent à ce
qu'il ne tombe pas, ne se fasse pas mal.... Trois autres participants
vont le suivre dans la transe, dans cette tempête incontrôlable
du corps et de l'esprit
Une effusion absente de la scène pharaonique de l'auditorium de
l'Institut du Monde Arabe, le jour de L'Appel des Muezzins. Cinq silhouettes
sobrement vêtues de noir offrent là le rituel le plus dépouillé
qu'on puisse imaginer, cinq muezzins parmi les plus connus de Turquie.
Là non plus on n'est pas au spectacle : c'est de prière
qu'il s'agit, d'invocations adressées à Dieu et de louanges
chantées au Prophète Muhammad. Ces psalmodies tantôt
en turc tantôt en arabe ne sont accompagnées d'aucun instrument,
les voix seules s'élèvent, une à une, parfois à
l'unisson. Elles habitent à elles seules le silence recueilli de
ce soir, tantôt graves comme des confidences, tantôt tendues
comme des arcs. Elles font vivre des poèmes ou mevlids qui, bien
qu'étant issus de l'héritage littéraire ottoman,
sont connus par une grande majorité de Turcs, habitués à
les chanter à l'occasion de certaines fêtes : l'anniversaire
du Prophète, ou encore La Nuit du Destin (laylat-oul'qadr) qui
rappelle la nuit au cours de laquelle le Coran a été révélé
au Prophète lorsqu'il était en méditation dans la
grotte de Hira à la Mecque. Sobriété absolue, miroir
qui ne renvoie le croyant à rien d'autre qu'à Dieu.
Même si le recueillement est le même, l'ambiance est bien
différente au spectacle de Chants sacrés de Tunisie. Là,
le Sheikh Ahmad Jalmam, rondeur gourmande, visage poupin et yeux bleus
rieurs, nous reçoit dans sa djellaba turquoise accompagné
de quatre disciples vêtus de blanc. Assis sur des tapis, ils commencent
par psalmodier a capella des extraits du Coran . Derrière eux,
vêtu de noir, un joueur de ney fait pleurer son instrument
Mais des dafs (tambours sur cadre circulaires) ornés de calligraphies
posés devant eux, et une darbouka, nous entraînent bientôt
vers des rythmiques entraînante et une dévotion aux accents
joyeux. Jusqu'au moment où leur dernier appel s'évanouit
sous les cintres : les chanteurs tournent alors vers le ciel les paumes
de leurs mains, telles des coupelles dorées destinées à
recevoir la baraka
la bénédiction divine.
Une bénédiction ardemment désirée, fruit d'un
patient travail, et pas seulement musical. Pour le candomblé par
exemple, n'est pas " possédable " qui veut : la possession
est le fruit d'une initiation longue et secrète, incluant une période
de réclusion. Les muezzin, eux, doivent non seulement connaître
le Coran mais également les modes musicaux (maqam), ce qui requiert
des années de travail. Quant aux chants des bâuls, il ne
sont que la partie émergée d'une véritable quête
ésotérique (sâdhana) structurée sous la direction
d'un maître spirituel par des pratiques corporelles initiatiques
difficiles telles que le travail du souffle, de la sexualité et
des matières du corps. Le disciple doit accepter de se détacher
des conforts de la vie courante pour aller mendier de village en village,
troquant un chant dévotionnel contre un bol de riz
et parfois
contre rien. Peut être est-ce cet engagement sans promesse de récompense
qui les a fait surnommer les " fous de dieu " ?...
Nathalie Bentolila pour les textes et interviews
Benjamin MiNiMuM pour les photos et vidéos
|
|
|
|