Jonathan, jeune gitan émouvant
 

 

Edito du 14 juillet 2001
mis en ligne le 15 Juillet 2001 à 17h GMT+1

Les choses jaillissent parfois sans qu'on s'y attende. Et rien ne laisser présager que nous vivrions aujourd'hui un moment incroyable, d'une telle intensité. Un ovni de partage et de joie a surgi au sien d'une journée qui s'annonçait seulement bon enfant.

Si, au fil des jours, le QG du festival se peuplait de plus en plus tard, ce matin c'était quasiment le désert. Aucun de nos invités potentiels ne semblait s'être réveillé . Comme nous venions d'avoir une conversation animée avec Marie José Justamond (directrice artistique du festival) au sujet du très controversé concert de Diego Carrasco, la veille au Théâtre Antique, nous avons donc décidé de lui laisser la parole. Avec passion, elle nous a raconté sa vision du concert , les circonstances dans lesquelles elle avait rencontré Diego Carrasco, la dimension artistique du bonhomme….. En l'écoutant, je crois que tout auditeur ayant quitté les gradins au milieu du spectacle a dû se dire "Ah…je suis peut être passé à côté de quelque chose…".

Puis Eric Shirmacher, de l'équipe des Suds, est venu nous expliquer le travail que le festival effectue toute l'année dans les divers ateliers (dont ceux mis en place à la Centrale de détention). Tandis que nous discutions, une partie des élèves ayant suivi les stages (danse Flamenco, africaine, hip hop…) donnaient leur représentation publique dans la cour de l'archevêché, située sous les fenêtres des bureaux. Jérôme, l'un des 2 techniciens de Trans Radio avait tiré un câble et un micro afin que les claquements des talons sur la scène soient diffusés en fond sonore pendant nos interviews. L'équipe des "Fréquences éphémères" (alias Antoine Chao et sa bande) sait vraiment recréer sur les ondes un espaces de liberté, re-faisant de la radio un média inventif, tout terrain et ouvert aux découvertes.

Pour conclure cette série d'émissions matinales, Antoine et Latifa (de Trans Radio) ont brossé un rapide tableau de la semaine très forte qu'ils venaient de vivre aux côté des détenus et du travail accompli avec eux.

Dans la ville traversée de fanfares (qui parfois se croisaient) montait une ambiance festive. L'apéro dédicace regorgeait de cuivres, de percussion, de hautbois. Les chalands dansaient, leur gobelet de pastis à la main tout en se dirigeant doucement vers la place de la Roquette où se déroulait le traditionnel repas de quartier. Le principe est simple : on descend des chaises et des tables dans la rue et chacun amène de quoi partager avec ses voisins. Bouteilles, quiches, salades… tout ça s'échange avec bonne humeur et sincérité. Au milieu de la place, une scène accueille ceux qui veulent bien y monter. En ce 14 juillet, y ont notamment défilé : la plastico fanfare , Guylaine Renaud (venue de Marseille) et son atelier de chants féminins, Susan McClelland, une jeune chanteuse de folk américaine, évidemment les Fatches d'Eux (leur copine Guylaine est venue leur prêter main forte)….

Déjà 15h 30 ! Vite, il fallait filer vers l'espace Van Gogh où Paco El Lobo animait la sieste musicale. Ironie du sort, cet après-midi là, ce lieu où a été interné l'homme à l'oreille coupée fut habité de musique. Durant quelques heures, les notes surpassèrent les traces de pinceaux.

Pendant que Paco plaquait des accords sur sa guitare devant un public émerveillé, dans un coin du patio les Fatche recevait Kabila dans leur Fatche émission. Gitan vivant à Arles il sait parler des traditions de son peuple avec une verve que l'on ne se lasse pas d'écouter. Peintre et poète, il est aussi musicien; c'est pourquoi Dan Jacobi avait apporté son berimbau et Jérôme Vion son pandero (petit tambourin brésilien). Ils jouèrent un premier morceau , magnifique et totalement improvisé. Guylaine Renaud, qui passaient par là avec son bendir, vint s'asseoir avec nous ("nous" car Mondomix a été un invité récurent de cette émission, mélange de déconnade, de témoignages et de délires surréalistes) pour parler de l'identité méditerranéenne et se joindre à ces partages musicaux fulgurants diffusées en direct. Avec l'arrivée de Guylaine, les choses montèrent d'un cran. Les badauds affluaient tandis que quelques mètres plus loin le public des siestes réservait une ovation à Paco. Encore bouleversé et trempé de sueur, cet écorché vif rejoint la fête improvisée devant les micros de Trans Radio (qui, du coup, bouleversait ses programmes. Antoine Chao se mit à courir à l'autre bout du patio pour y enregistrer le débat "Paroles de femmes" avec Nena Venetsanou qui devait à l'origine être retransmis en direct).

Paco, Guylaine, Kabila, Dan, Jérôme, Jean François, Alain… autour de cette table où chacun se serrait, coincés entre les micros, les chaises et les piliers, nous avons vécu un moment magique dans un espace de 3 mètres carrés. Des discussions alternaient entre chaque morceau et la qualité de paroles faisait écho à la beauté de la musique.

La foule agglutinée formait un cercle compact. Paco el Lobo, trop crevé pour prendre sa guitare, attrapa un verre d'eau et un briquet pour nous interpréter un chant de forgeron inspiré et magnifique. Puis, mené par la voix de Guylaine (qui, portée et inspirée, chantait comme jamais) nos amis entonnèrent alors une dernière envolée. Paco, au bord de l'épuisement, était incapable de chanter; c'est alors que Jonathan, un petit gitan d'Arles, se mit à répondre à Guylaine. Tout d'abord timidement, mais Guylaine venait le chercher, l'amenant au cœur de la chanson. Yeux fermés, le petit cantaor des rues s'est mis à chanter de manière déchirée. Nous avions tous la chair de poule et l'air vibrait de frissons intenses. Les fleurs de cet ancien hôpital psychiatrique où fut interné Van Gogh sont-elles sources d'inspiration ? La lumière qui les éclairait cet après-midi là ne venait pas que du soleil du midi, mais émanait aussi de la joie profonde née de ces instants.

La dernière émission de Radio Fatche s'est terminée avec une telle émotion que nous étions incapables de lancer nos conneries habituelles, ayant tous la gorge serrée et les larmes aux yeux. Jérôme (le technicien) a même tenu à quitter sa console pour remercier Jean-François et Alain au micro. Par leur joie de vivre communicative et leur générosité, les Fatche d'Eux contribuent à créer chaque année le "festival off", élément essentiel des Suds. Ici, ils sont des figures locales et ils font partie de cette équipe exceptionnelle qui recentre l'humain au cœur de chaque acte, naturellement, sans donner de leçon.

En fin d'après-midi, le ciel commençait à se couvrir de nuages. Le Grotorkèstre (formation où se jouxtent percussions, clarinettes, trompettes, basson, hélicon, hautbois et tuba… une trentaine d'instrumentistes selon les jours) avait installé son autobus/scène dépliable sur la place de la République pour le grand bal du 14 juillet. Mais les dieux de la météo en ont décidé autrement . Les premières gouttes commençaient à tomber quand le feu d'artifice s'est déclenché. Il s'est achevé sous une pluie battante (après une semaine de canicule) obligeant les arlésiens à courir dans les rues pour s'abriter sous les portes cochères ou sous les ponts. Rapidement les rues se transformaient en petits torrents , les nuages déversant leur larmes sur la fête avortée. La nuit s'écourtait à vue d'œil, comme pour nous laisser plus de temps pour rêver à nouveau de l'après-midi irréel que nous avions vécu.

Autant la journée ressemblait à un film (un tour chez Pagnol pour le repas de quartier, un chez Tony Gatlif pour l'Espace VanGogh), autant il demeure de cette soirée des instantanés dignes des fameuses "Rencontres Photos" qui ont lieu ici chaque année. Un diaporama imprimé dans nos mémoires : l'orage qui éclate au moment du feu d'artifice, les fusées jaillissant au milieu des éclairs, le bouquet final se reflétant sur le macadan trempé, Arles le14 juillet.

Magali Bergès

Photos : Magali Bergès, Benjamin MiNiMuM