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Vendredi 7 juin
Tel un détachement
sorti d'une scène d'Alexandre Nevski, la grande fresque cinématographique
signée Eisenstein, le chur orthodoxe bulgare Saint-Jean de
Rila prend possession de la scène du Musée Batha. Ce ne
sont pourtant pas les grandioses cavalcades de Serge Prokofiev qui s'élèvent
sous le chêne centenaire, mais un choix de pièces extraites
ou inspirées de la tradition orthodoxe bulgare. Certaines comme
"Gospodi Pomilouy" remontent au XIVe siècle, d'autres
comme "Tebe Poem" viennent de la Divine Liturgie, d'autres encore
comme "Ottche Nach" sont des compositions de Tchaïkovski.
Il y a bien quelque chose de la geste chevaleresque dans les plis des
longues capes portées par les douze chanteurs que dirige Koïtcho
Atanassov, également auteur et arrangeur de certains hymnes du
répertoire. Mais d'entre eux ne s'élèvent que des
paroles tournées vers Dieu : "Réjouis-toi, très
pure", un hymne à la Vierge ; "Seigneur prend pitié"
; "Louez le nom du Seigneur"
Cette dévotion paraît
d'autant plus forte qu'elle fut chassée des églises orthodoxes
aux temps du communisme triomphant. Installé à Paris depuis
1981, Koïtcho Atanassov défend ses convictions avec la ferveur
de ceux qui ont subi l'interdit. Sa détermination à faire
partager la beauté des uvres chorales de la liturgie bulgare
n'en est que plus touchante.
Bien différente est l'expérience que nous promet cette soirée
du vendredi. Toute prière dite, chantée, agie, il est temps
d'accueillir Sabah Fakhri et le monde enivrant de son grand orchestre.
Pas moins de dix-huit musiciens accompagnent le chanteur syrien pas encore
tout à fait septuagénaire : six violons, dont un soliste
remarquable, deux violoncelles, un oud, un qanoun, deux percussions, derbouka
et daf, plus une rangée de six chanteurs. Autant dire que les membres
de cet ensemble, triés sur le volet, forment le "nec plus
ultra" de la grande variété arabe. Le bourdonnement
vibrionnant de la foule qui s'écoule en flot serré sous
la porte monumentale de Bab Makina ne trompe pas. Ce concert de Sabah
Fakhri, qui se produit au Maroc tous les trois ou quatre ans, est un cadeau
prisé du public marocain. Venus spécialement de Rabat ou
de Casablanca pour certains, les spectateurs, plus nombreux que les sièges
des gradins, se massent déjà dans les allées quand
démarre le spectacle.
Pour nous, Occidentaux qui connaissions les enregistrements publics de
Farid el Atrache et rêvions de pouvoir, un jour peut-être,
vibrer avec la foule qui savoure avec tant de chaleur le miel de ses paroles,
l'occasion est trop belle de laisser les tourbillons d'émotion
qui chavirent le cur nous emporter. La musique orientale s'écoute
avec les sens en alerte - " Yeli, yeli, ô mon âme ! ô
ma nuit ! " - dans l'attente d'un mot, d'une image parabole, qui
prendront le plein sens de leur subtilité par la répétition
ornementée. La lune et le jasmin, le vin et les étoiles
guident immanquablement vers le secret désir de contempler la bien
aimée
D'abord juste une image, puis la vision du cur
comme une déchirure, la douleur retenue, l'orchestre maîtrisé,
puis le rêve entêtant du désir qui vous ronge et rend
fou, les lambeaux enivrés de poésie portés par les
souples cadences allusives de l'orchestre, la voix qui s'abandonne à
moduler sa perte en approchant le but et ce moment d'extase où
la foule s'envole portée par le puissant tapis des violons et du
chur, chavirant comme la houle, bras levés, en totale communion,
répétant la formule magique du poème : "Qu'as-tu,
mon amour ? Est-ce l'amour qui t'a changé ?"
L'une des chansons dit à peu près ceci :
Elle est venue comme une étoile
Elle est venue pour éclairer ce cur dans sa prison
Et je lui dis : "N'avez-vous pas eu peur des gardiens ?"
Et elle répond, des larmes dans les yeux,
Des larmes chaudes ruisselant à présent le long de son visage
:
"Celui qui s'éloigne en barque sur la mer n'a pas peur de
se noyer"
Alors, je lui ai dit : "Vivons ensemble ce que nous avons déjà
vécu autrefois".
Rond de partout et de petite taille, Sabah Fakhri est transcendé
par cette musique. Il dirige son orchestre avec une exemplaire sobriété
gestuelle. Et la petite danse de djinn légèrement enivré
qui est sa marque de fabrique arrache cris et démonstrations de
joie dans le public suspendu dans l'attente de cet improbable instant
de grâce. A mes côtés durant tout le concert, Abda
me guide à travers les subtilités de la langue arabe classique
qu'il me traduit dans un français fleuri. Il me fait partager son
émotion, son enthousiasme, son bonheur d'écouter celui qui
a marqué les heures les plus intenses de sa vie étudiante.
Son concours et celui de sa charmante épouse m'auront permis de
vivre l'un des moments les plus forts de tout le festival. Qu'ils en soient
remerciés.
Plus tard au palais Moqri c'est le samaa sahraoui qui nous entraine dans
la poésie des sable et des vents . Coeurs féminins, flûte
peule et guitare électrique tout semble neuf et tout est éternel.
François Bensignor
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