[Portrait d'Artiste]
par Jérôme Samuel
Camané fado

Portugal

Lors de ce dernier week-end du mois de mai, le Théâtre de la Ville accueille le fado d'aujourd'hui à travers deux de ses représentants les plus talentueux. Katia Gueirreiro , dont le nom circule avec passion chez les amateurs, va obtenir un passeport français à la consécration. Et la France va peut-être enfin admettre que le fado est aussi une histoire d'homme, en découvrant celui pour lequel battent les cœurs des fadistas portugais.

Camané, derrière ce nom qui sonne comme un bijou ancien se cache Carlos Manuel Moutinho Paiva dos Santos Duarte, un chanteur inconnu en France et vénéré en son pays. Sur scène ce soir il est précédé par ses musiciens, le contrebassiste Paulo Paz, le guitariste Carlos Manuel Proença et le virtuose de la guitare portugaise José Manuel Neto, dont l'entraînement dit-on ressemble à celui d'un sumo. Ce sont ses repas consistants et ses siestes à répétition qui lui permettent sans douter d'entretenir avec les cordes de sa guitare un type de relation que l'on ne tient habituellement que dans les rêves. A eux trois, en quelques accords il donnent déjà une idée de l'altitude émotionnelle qui prévaudra le long de ce récital, il va être question de grand art.

L'homme est de petite taille, mais sa voix puissante et précise occupe tout l'espace qui sépare nos oreilles de nos sens. Il ménage ses effets , mais son âme visite chaque syllabe de chaque poème qu'il s'approprie. S'il redonne ainsi vie à de grands classiques jadis immortalisés par ces maîtres, Alfredo Marceiro ou Amalia Rodrigues qui un jour l'anoblit du titre de prince du fado, il transforme aussi en or des compositions de ses contemporains.

Pour ce premier concert parisien, Camané a choisit de se présenter comme il le fait au Portugal, ses fidèles et impeccables musiciens, son ingénieur du son, qui, sans excès, saupoudre ses trilles et ses déliés d'effets discrets et son éclairagiste, qui repeint la scène du Théâtre de la Ville, de grands aplats bleus et rouges, ouvrant parfois sur le mur du fond une fenêtre sur le néant, sur le vertige. Ces lumières parfois excessives et la simplicité des déplacements scéniques donnent à la prestation de Camané des allures de récital, comme l'on pouvait en apprécier sur les grandes scènes européennes dans les années cinquante et soixante. Par sa sobriété, il évoque ces monstres sacrés que le portugais vénère, Brel, Aznavour ou le Bécaud des grands jours. Un homme simple, presque à nu face à son public. Rien ou si peu ne nous détourne de son incroyable maîtrise, de cette expression précise et profonde de cette saudade à l'état pure.

Même s'il ne se défait pas de sa timidité, s'il ne pousse pas ses capacités émotionnelles au-delà de la raison, il réussit à déposer au fond de nos cœurs un joyau que l'on ne pourra plus oublier.

Camané dorénavant Paris attend fébrilement ton retour !

Benjamin MiNiMuM


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