[Portrait d'Artiste]
par Jérôme Samuel
Farida Muhammad
& Iraqi Maqam ensemble


Irak

Il est de ces concerts que l'on attend secrètement. Le détachement critique que l'on a patiemment bâti afin de protéger son objectivité s'évapore au seul nom des artistes. On en parle, on prend parti au besoin en leur faveur. Plus approche la date du concert, plus on se sent motivé. On espère vivement ne pas être déçu, ce qui ressemblerait à une trahison…

C'est un peu l'état d'esprit qui m'habite à la veille de ce premier concert de Farida au Théâtre de la Ville. Sa prestation au festival des Orientales (cf. Boomerang), sous les voûtes gothiques de l'Abbatiale de Saint-Florent le Vieil, était une expérience d'élévation peu ordinaire. Celle du Womex de Rotterdam (cf. Boomerang), plus périlleuse compte tenu du contexte franchement commercial de ce marché professionnel, conférait à l'orchestre une image différente, mais confirmait la valeur artistique et le caractère inébranlable de la voix de Farida.

Le Théâtre de la Ville lui offre la qualité chaude et mate de son acoustique et un confort de vision exceptionnel pour le spectateur. La sobriété esthétique des micros laisse tout le loisir d'apprécier la virtuosité de Mohammad Gomar sur sa vièle "jozza" (à la sonorité proche de celle du rebab égyptien) ; le jeu subtil des fines baguettes de Wesam Ibrahim Alazzawy sur les cordes du santour ; l'élégant doigté de Jamil Al-Asadi au qanoun ; la pertinente fluidité d'Azad Mohammed au nay ; la rigueur d'Abdullatif Al-Obaidi et de Ehab Alazzawi aux percussions. L'introduction instrumentale installe la respiration du concert en des séquences rapportées aux normes de la vie urbaine européenne : suffisamment longues pour permettre aux musiciens de développer leurs improvisations - Jamil Al-Asadi se montrera particulièrement inspiré lors de ce concert - mais aussi assez courtes, pour ne pas ennuyer un auditoire profane. D'autres pièces instrumentales serviront d'intermèdes entre de grands moments de chant fervents et concentrés.

La voix de Farida est un trésor. Elle possède une puissance de cantatrice, une tessiture étonnamment étendue vers le bas du registre, un timbre chaud et généreux. Rayonnante, elle sait en un regard, en une simple intonation, rassembler les mélodies vagabondes des instruments en un faisceau d'harmonies transcendantes. Elaborant ses variations, elle explore le mode de manière intuitive, sans recours aux effets calculés, s'en remettant au flux de l'onde produite par son coffre extraordinaire. A travers son interprétation, l'expression de ses gestes qui révèlent un sens aiguë de la maternité, Farida apporte une dimension que l'on n'avait encore rarement eu l'occasion d'éprouver dans le domaine du maqâm. S'il n'y manque pas de voix impressionnantes, ni de virtuoses du quart de ton, aucun de ceux-là n'est en mesure de produire cette forme d'émotion que nous réserve le chant de Fraida, où la sensualité féminine rejoint la trajectoire de l'élévation spirituelle.

Comment ce concert aurait-il pu décevoir mon attente ? Sa convivialité dévoilait seulement une facette inattendu de l'Iraqi Maqâm Ensemble. Lors de sa présentation très bon enfant du groupe, Mohammad Gomar énonça les lien de parenté qui unissent tous ses membres. Soudain, nous étions en famille et toute la salle riait… Après nous avoir portée à méditer, la musique nous rendait proches.

François Bensignor

Images : John Allen