Girija Devi chant
Inde du Nord
Reconnue à travers le monde comme une
des plus grandes voix du chant hindoustani, Girija Devi n'était pas venue
chanter à Paris depuis son concert au Théâtre de la Ville
en février 1992. Ce soir tout ce que Paris compte d'amateurs de musique
indienne semble se presser sur la place du Châtelet. Pour ce concert
exceptionnel, la diva de Bénarès est venue accompagnée par
de fidèles musiciens, le joueur de tabla Subhen Chatterjee, avec qui elle
travaille depuis plus de quinze ans, et Kamal Sabri, fils d'un célèbre
sarangiya, au sarangui. La propre fille de Girija Devi est assise à sa
droite. Sudha Dutta est danseuse professionnelle, mais deux heures durant, elle
ne fera danser que les cordes de sa tampura, en extrayant les accords nécessaires
à l'accompagnement du chant. Absente des programmes, la jeune et brillante
élève Rupan Sakar est aussi armée d'une tampura, mais c'est
son magnifique brin de voix qui constituera la surprise. On attendait une
demi-déesse et c'est une grand-mère bienveillante qui focalise l'attention.
La voix de Girija Devi est prodigieuse et, après quelques minutes d'échauffements,
nous entraîne dans de vertigineuses envolées. Derrière la
virtuose, on sent une femme exigeante quant à l'exercice de son art, mais
très chaleureuse. Elle conduit son petit monde avec une douce fermeté,
répartissant les interventions de chacun comme une décoratrice arrange
un bouquet de fleurs, avec une précise délicatesse. La majeure
partie du répertoire de ce récital provient de Bénarès
et nous en goûtons avec délice les subtilités. Romantique
thumree, difficile tappa ou pieux bhajan, Girija Devi aborde chaque genre avec
génie. Elle fait éclore les étoiles durant un raga du soir,
fait monter la température avec un poème à Krishna puis nous
rafraîchit d'une légère ondée durant un chant pour
la saison des pluies. Elle accompagne ses vocalises de gestes gracieux et sa voix
semble une matière à l'élasticité infinie. Un sourire
souvent éclot sur ses lèvres et l'on devine dans ses yeux lumineux
la petite fille espiègle qu'elle fut sans doute. Avant le final,
elle nous fait part de son plaisir d'être à Paris, prétendant
qu'en dix ans nous avons beaucoup moins changé qu'elle. Pour conclure,
elle déclare qu'elle va adopter la périodicité de la coupe
du monde pour ses voyages à Paris afin d'y venir, tous les quatre ans,
prendre un bain de jouvence. Girija Devi clôt cette inoubliable soirée
par une brillante interprétation d'un chant populaire dévotionnel,
un bhajan tiré d'un raga du matin, joué à cet instant pour
conclure sur une note de fraîcheur. Après que les dernières
notes s'estompent, le public reconnaissant lui offre une standing-ovation, ses
musiciens, en signe d'admiration caressent la soie de son sari. Les mains jointes
et le sourire large, Girija Devi une nouvelle fois doit se féliciter d'avoir
choisit cette voie musicale longue et ardue mais si généreuse en
émotions fortes et partagées. Benjamin MiNiMuM
|