Kumpanya Istanbul
Turquie Ils
sont six, sobres et droits, vêtus de chemises blanches et de pantalons noirs,
tziganes d'Istanbul, musiciens comme ils respirent. Deux d'entre eux portent le
tambour en bandoulière et les quatre autres arborent fièrement des
instruments de bois ou de métal nés pour muer l'énergie du
vent en notes sensibles. Malgré leur ressemblance avec les antiques grosses
caisses de nos fanfares, les davuls s'apparentent davantage aux dhols Indiens
avec lesquels ils partagent la même prononciation.. Comme eux, ils possèdent
deux faces à peaux tendues et nécessitent l'utilisation d'une fine
baguette de bois. Les davuls qui se jouent aussi avec une baguette plus épaisse
à bout recourbé, sont rarement pris en flagrant délit sans
être accompagnés de leurs inséparables compères, les
zurnas. En dépit de leur handicap tonal, face aux modèles occidentaux,
les rudimentaires clarinettes de bois débordent de suggestions lyriques.
Ces deux instruments, typiquement tziganes, sont complétés d'une
clarinette, d'un saxophone et parfois d'un bendir ou d'une derbouka. Une gamme
de sons et de sens qui fait écho à la position géographique
de la Turquie et reflète la variété des courants qui relient
l'Orient mythique aux Balkans passionnés. Des six musiciens turcs, il
se dégage une intense énergie qui suggère aussi bien l'arrivée
de la fête que l'imminence du drame. La poignante musique de la Kumpanya
Istanbul est paradoxale : elle déploie le même vocabulaire pour accompagner
l'homme qui va se mesurer à son semblable dans un combat amical mais sans
merci (lutteurs traditionnels de Kirpinar) et le couple qui fête son union
devant ses proches.. Sur les davuls, tout est bon a frapper; même
le cerclage de bois est parfois sollicité pour apporter une nuance plus
sèche aux résonances. Toujours tonique, ce tambour sait nous faire
vibrer en profondeur tout en nous incitant à danser. Le zurna peut nous
tirer des larmes, mais aussi nous pousser à l'euphorie. Lors d'une discussion
enflammée avec les autres cuivres, il peut, à tout moment, exploser
en rires frondeurs et entraîner la clarinette et le saxophone dans une plaisante
joute humoristique. Ce large assortiment de sentiments est dû à la
grande adresse des virtuoses qui sous la direction d'Ahmet Özden transforment
l'honorable théâtre de la Ville en champs de réjouissances
païennes. Tour à tour, les instrumentistes nous offrent leur moment
de bravoure, dialogue vif et pertinent des derboukas, solos aériens du
saxophone et du clarinettiste, arabesques lyriques des zurnas. Le temps d'un morceau,
tous les musiciens s'arment d'un davul et bâtissent un émouvant orage
de rythmes. Le spectacle, d'essence populaire, emprunte aussi, avant de se
conclure, des chemins plus savants avec quelques improvisations sophistiquées
où l'on décèle les traces du jazz, autrefois pratiqué
par Ahmet Özden aux côtés du grand percussionniste Okay Temiz
. Après une dernière mélodie nostalgique la Kumpanya
Istanbul redouble de conviction festive et clôt la soirée sur un
souriant paroxysme Benjamin MiNiMuM |