| Márta Sebestyén
& Muzsikás l Hongrie
Les premiers coups d'archets nous projettent
en un clin d'il dans ce curieux espace temps de la musique qui se joue des
époques et des lieux. La scène est dépouillée de tout
décor. Pourtant les mélodies dessinent les images fugitives d'une
place de village, d'un parquet de bal autour duquel s'assemble la petite foule
d'un dimanche de printemps. Rien d'apprêté dans cette danse, pas
de rubans, de fanfreluches. Juste un bon rythme pour donner des fourmis dans les
pieds et l'envie de tourbillonner. On sent bien la virtuosité qui anime
les doigtés de Laszlo Porteleki et Mihaly Sipos sur leurs violons, mais
elle ne sert qu'à égayer la mélodie qui nous décoche
de beaux sourires de jeune fille. Peter Eri tente en vain de cacher les éclairs
de ses yeux sous le rebord de son chapeau, collant l'oreille à son alto
qu'il tient sur sa poitrine. Daniel Hamar manie sa contrebasse comme la barre
d'une chaloupe descendant le Danube au gré du vent portant. Et au moment
précis où Laszlo, dans un sourire, envoie une grande illade
à Mihaly, chevelure blanche et moustaches ondulées, leurs archets
symétriques reprennent en chur leur va et vient. L'air est bien
chaud de notes quand Marta rejoint le quatuor, en robe de soie sobre et chignon.
Sa voix, comme la clé vers un autre univers, révèle une dimension
nouvelle. On la regarde fasciné, comme ces petits oiseaux au ramage splendide
dont on ne cesse de s'émerveiller. On s'interroge sur le mystère
de cette ondulation cristalline, de cet étrange effet de vibrato qui fait
varier la note tenue autour de son épicentre en une série de reflets
inattendus. Accompagnée juste par une longue flûte, elle nous révèle
une ancienne mélodie collectée par Bella Bartok. Plus tard, elle
nous ravit de la beauté poignante d'un très vieux chants Moldaves.
Pour l'y accompagner, les violons laissent place au bouzouki, au luth koboz et
à une sorte d'épinette, Marta ponctuant chacun de ses couplets d'un
beau solo de flûte. Invité de Muszikas, comme lors de leur
dernier passage au Théâtre de la Ville, Toni Arpad, veste blanche,
cravate noir et rouge, vient nous régaler de cascades d'arpèges
sur son cymbalum. Nul ne donnerait soixante douze ans à ce virtuose épanoui,
qui s'y entend fort bien à improviser sur des suites populaires. Progressivement
la fête gagne, les curs s'échauffent. Un couple de danseurs,
Ildiko Toth et Zoltan Farkas, bondit sur le parquet. La jupe bleue sombre vole
sur le jupon blanc. Les talons claquent et des petits coups de sifflets stridents
fusent sous la moustache de l'homme, pendant que Marta module de petits cris pour
stimuler la danse. Si l'on reconnaît parfaitement les formes musicales dont
les Tsiganes hongrois ont fait la base de leur style, on est saisi de les entendre
interprétées sous cette forme plus retenue. Ainsi préservées
de l'écueil du pathos et de la virtuosité gratuite, elles en viennent
à sonner avec une justesse de ton, un naturel, qui rend leur qualité
très rare. Abordant la sortie après ce beau voyage, on a la
conviction d'avoir assisté à l'un des meilleurs concerts de cette
fin d'année. François Bensignor
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