[Portrait d'artiste]
par Jérôme Samuel
Shivkumar Sharma

Inde du Nord

La saison Musiques du Monde du Théâtre de la Ville, est l'un des événements les plus courus par les amateurs parisiens de musiques d'ailleurs. Les habitués le savent, la programmation y est irréprochable et le confort total : l'acoustique, la visibilité et l'assise ont été étudiées pour contenter l'amateur le plus exigeant. Aussi convient-il de réserver ses places fort à l'avance pour les prestations des artistes les plus prestigieux. La soirée d'ouverture de la saison 2001/2002 était justement consacré à l'un d'entre eux, Shivkumar Sharma, fidèle ami du Théâtre de la Ville où il se produisait pour la cinquième fois depuis 1987.

Le gradin de la salle bourdonne encore lorsque les musiciens glissent sur la scène pour s'installer sur le grand tapis où sommeillent leurs instruments. Le Pandit annonce que le concert se composera d'un raga en deux parties. Dans un premier temps, son santour et celui de son fils Rahul converseront seuls, puis ils seront rejoints par le tabla d'Anindo Chatterjee.

Le père puis le fils réveillent alors leurs santours de la plus douce des façons. Leurs fines baguettes de bois recourbées en forme de petits marteaux à une extrémité caressent les cordes de leurs instruments. Une à une elles s'étirent, ondulent et vibrent voluptueusement. Les deux santours semblent marcher, courir puis s'envoler côte à côte. D'harmonieuses cascades de notes sont suivies de ruptures inattendues. Par la force de leur immense complicité, la science précise du maître et de l'élève s'accorde de magnifiques détours ludiques.

Pendant ce temps Anindo Chatterjee se prépare. Il élève deux minuscules montagnes de talc de chaque côté de ses tablas. Au terme d'une première demie heure lumineuse, le raga prend une pause puis, après de petits réglages, tablas et santours reprennent le merveilleux voyage.

Le son des percussions galope tel un pur sang martelant le rythme avec une frénésie contenue, effet accentué lorsque le tabliste se saisit de son marteau d'argent pour créer une frappe plus sèche. Au-dessus des percussions les notes des santours dessinent de limpides arabesques. Nous visitons les creux et les courbes d'un ciel traversé par de sensuelles figures géométriques.
Quand Shivkumar Sharma fait silence pour laisser Rahul conduire seul, on voit les notes du fils passer sur le visage du père. Après quelques minutes de retrait le Pandit émet des virgules dans les phrases de son élève avant de le rejoindre complètement. Le dialogue continue aérien et intense. L'un commence une phrase et l'autre la finit. Par moment ils cessent brièvement les frappes pour laisser les cordes résonner, à d'autres, au contraire, ils atténuent les notes du bout des doigts ou du plat de la main. Qu'ils pratiquent un staccato précis ou impulsent un fluide effet legato leur jeu ne se dépare jamais de sensibilité. Les percussions indiquent la vitesse ou se posent. Jamais le tabla ne se laisse distancer. Et lorsque la musique cesse d'être aérienne c'est pour n'en devenir que plus cristalline, voire aquatique.
1h30 après les premières notes, le raga s'estompent laissant l'auditoire pantelant.
Pour terminer en douceur les 3 musiciens nous offrent un dernier bijou. "Rachna Pahadi" est un thème populaire, ils le transcendent et sa gaieté naturelle devient jubilation.
Et pendant les dernières minutes de ce prodigieux concert, nous nous rendons compte que sur chaque note qui nous envahit Shivkumar Sharma, Rahul et Anindo Chatterjee ont tatoué un indélébile et large sourire.

Benjamin MiNiMuM avec la complicité de François Bensignor