Ustad Rahim Khushnawaz
Rubâb Afghanistan
En
cet après-midi aux portes de l'hiver, on se réjouit de retrouver
la scène du Théâtre de la Ville transformée en salon
de musique. Malgré son vaste espace, une atmosphère de proximité
finit toujours par s'imposer à l'occasion des concerts orientaux. Les tapis
précieux (issus de la collection Yves Mikaëloff) qui recouvrent l'estrade
sur laquelle s'installent les musiciens y est sans doute pour quelque chose. Mais
ils ne seraient que le décor d'un tableau figé si la musique ne
les faisaient s'envoler dans les airs comme dans un conte des Mille et une nuits.
Irrésistible
appel au voyage, les mélodies enchevêtrées du rubâb
de Ustad Rahim Khushnawaz et du dotâr de Guédâ Mohammad nous
projettent au milieu de la sécheresse continentale entre les murs blanchis
d'une "tchaïkhana" (maison de thé) ou sous un dais dans
le jardin d'une villa aux abords de Hérat. En ce pays de plaine, les notes
claires s'évadent loin. L'effet résonateur, façon banjo,
de la peau tendue sur la caisse profonde du rubâb, donne une certaine hauteur
à son discours. On y reconnaît la même intensité qui
luit dans l'il des Afghans, le même sens de l'intégrité
porté naturellement par ces gens du désert, une conscience aiguë
d'être homme au milieu du chaos de la pierre. Bien que pétrie d'influences
indiennes et persanes, la musique de ces Afghans de l'Ouest, locuteurs du persan,
s'en tient à la simplicité de l'essentiel. Cette
musique joyeuse, en lien avec les traditions rurales et assez peu portée
sur les modes propices à l'introspection, s'adresse au cur plutôt
qu'à l'intellect. Jamais embarrassée de circonvolutions ni retour
sur elle-même, elle procède de la chevauchée à travers
les espaces immenses des grands plateaux afghans. Le rythme y joue une place prépondérante.
D'abord impulsé par le plectre lançant la mélodie sur le
rubâb, il est commenté, enrichi par le tabla indien de Yusuf Mahmoud.
Mais celui qui lui donne la qualité circulaire de son mouvement, c'est
Guédâ Mohammad, prodigieux virtuose du dotâr. Avec une caisse
de résonance réduite, ce luth à long manche équipé
de cordes sympathiques demeure dans un registre de sonorités beaucoup plus
discrètes que son compagnon le rubâb. Un contraste qui est l'une
des clés de la beauté de cette musique. Pendant que le rubâb
semble livrer à haute voix les dits des chants épiques, le dotâr
produit cette énergie céleste nourrissant la vision des derviches.
En solo vers le milieu du concert, Gédâ Mohammad, par la force de
son inspiration, nous offre une occasion rare d'entrevoir ce mystère. Invité
surprise, le chanteur Abdolvahab Madadi rejoint le trio pour clore le concert.
Le velours de sa voix apporte une nouvelle dimension à ce moment musical
d'exception. Fermant les yeux, on se laisse porter par cette musique élaborée
pour le plaisir des sens. Et l'on forme des vux pour que l'art musical remplace
rapidement l'assourdissant déferlement de feu qui a meurtri l'Afghanistan. François
Bensignor |