Sheikh Yasin Al-Tuhâmi
Egypte Comme
à son habitude, c'est au dernier moment que Sheikh Yassin al-Tuhâmi
a décidé du mode (maqam) que lui et ses musiciens allaient employer
durant ce concert. Il attend toujours d'être sur le point de rentrer sur
scène, car il se fie à Allah et c'est Allah qui lui donne cette
inspiration, alors à quoi bon faire des plans sur la comète, si
Dieu décide qu'il ne s'agira que d'une étoile filante. A gauche
de la scène deux jeunes percussionnistes, ils sont un peu nerveux et l'on
comprendra mieux pourquoi en rencontrant les musiciens après le récital.
Le oudiste nous avouera que le joueur de derbouka du groupe a eu un accident en
se rendant de l'hôtel au Théâtre de la Ville et qu'ils durent
lui trouver un remplaçant en quelques heures. Sur la gauche Samey
Gaber Sheha (ney, flûte de roseau), Mustafa Ramadan El Rawy Mandour (kamanga,
violon) et Mohamed Farghaly Mohamed Hassan (oud) entament l'introduction. Avant
Yassin al-Tuhâmi, la musique soufie d'Egypte ne possédait pas d'introductions.
Aujourd'hui elles permettent au mûnshid (chanteur religieux) de se pénétrer
de la musique avant de laisser sa voix s'envoler. Quand il arrive sur scène,
il salue l'assistance, s'assied et sort son bracelet de prières. Peu à
peu son corps devient la musique et sa tête la suit comme un ballon entraîné
par le ressac de la mer. Puis il se lève, applaudit les musiciens, se racle
la gorge, et entame sa prière. Il vit chacun des mots qu'il prononce, passant
du souffle au chant, des pleurs aux cris. Au deuxième chant, c'est
le violon qui prend la tête du taqht. Le violoniste glisse son archet sur
ses cordes avec ferveur, les autres instruments lui servent de tremplin. C'est
par de discrets applaudissements que Sheikh Yassin indique qu'il va prendre la
parole. Sa voix profonde envahit tout l'espace et dialogue avec Allah. Il semble
le tutoyer et ne rien lui cacher, de son amour comme de ses doutes. L'introduction
de chaque chant est emmené par un instrument différent et l'on prend
conscience du talent de chacun des musiciens. Ney, kamanga et oud ont en commun
avec la voix du mûnshid d'être à la fois parfaitement maîtrisés
et totalement libres dans leurs nuances expressives. Même si, pour palier
au manque de répétitions des percussionnistes, Mohamed Farghaly
Mohamed Hassan est obligé de tirer de son oud plus de rythmes que de mélodies.
Quand arrive la dernière partie du concert les musiciens, ils nous l'avoueront
après coup, sont un peu inquiets car les places de la derbouka et du reqq
(tambourin) sont particulièrement, primordiales. C'est un hadra, une danse
incantatoire soufie, une des cérémonies ouvertes au peuple où
hommes et femmes peuvent venir se joindre aux musiciens pour partager l'instant
mystique. Sheikh Yassin libère le micro de son pied et se lance avec fougue
dans une longue incantation. Sur ses lèvres revient cycliquement cette
preuve d'amour, "Habibi". Un "je t'aime" qui se prononce parfois
entre amants, mais qui s'adresse avant tout à Allah car, comme le disent
les soufis, si tu n'aimes pas Dieu, tu ne peux aimer personne. Du coin de l'il,
le maître surveille la progression rythmique et donne de discrètes
indications quand le tempo doit s'accélérer. Mais pour percevoir
ces détails il faut être attentif car, à l'oreille, la musique
n'exhale que passion et ardeur. Avec la prédominance du rythme, la
salle s'agite, le public frappe dans ses mains et certains spectateurs se lèvent
pour danser. La musique se transforme en échelle céleste dont chaque
instrument constitue un palier sur lesquel peut s'appuyer Sheikh Yassin. Du galop
des percussions aux trilles aériennes du ney, la voix du mûnshid
s'inscrit dans chaque mouvement tout en amenant l'auditoire encore plus haut,
terminant son concert dans le proche voisinage de l'extase. Sitôt les
dernières notes estompées, l'homme, habitué à de rapides
décompressions, accueille avec simplicité l'hommage enthousiaste
de spectateurs montés sur scène pour l'embrasser. A ce moment il
sait qu'il a réussi à illustrer le mot d'ordre de sa soirée
" Paix, amour et fraternité " en démontrant au public
parisien l'authentique proximité des termes Islam et Salam (paix).
Benjamin MiNiMuM |