Accordéon & Accordéonistes


William Sabatier - « L’Argentin de Clermont-Ferrand"

par Philippe Krümm




William Sabatier est un explorateur, un musicien en quêtes d’espaces et d’étendues musicales. Il allie tous les répertoires, des traditionnels aux modernes.

Comment avez-vous appris à jouer du bandonéon ?
Ce fut assez chaotique.  Des premiers rudiments avec mon père à ma rencontre avec Olivier Manoury, mon enseignement a été plutôt du genre « débrouille-toi ». Quand j’avais 16 ans, Olivier Manoury m’a donné accès à la culture argentine du bandonéon et de la tradition du tango de De Caro à Leopoldo Federico et le Sexteto Mayor. Puis sont arrivés les premiers concerts, il a fallu jouer tout de suite, et bien.

Quelle méthode enseignez-vous à votre tour ?
Pour le moment, je ne me considère pas comme un professeur. J’ai plus envie d’être un passeur d’idées, de concepts, d’histoires que de faire des cours théoriques purs et pratiques sur le bandonéon. Même si c’est très important. J’utilise avec plaisir les “Microcosmos de Bartok”, des pièces originales et intéressantes à travailler, qui s’adaptent à merveille au bandonéon. Mais on est loin du tango. Et c’est justement ce que veulent les “apprenants” du tango. Il manque une vraie méthode dans ce style-là qui confronterait les apprenants avec le tango dès les débuts. Des exercices simples, progressifs et tangueros pour que le feeling ne soit jamais perdu de vue.

Quels bandonéonistes vous ont influencé à vos débuts ?
D’abord, mon père. Il me donna envie de jouer du bandonéon en le voyant et en l’écoutant. Astor Piazzolla aussi. Il y avait quelques disques de lui à la maison et d’autres, notamment de Marcel Feijoo. Ce dernier m’a conseillé d’étudier le piano jeune et m’a encouragé à continuer à apprendre le bandonéon. Olivier Manoury, lui, m’a permis de devenir un bandonéoniste libre et curieux. Sinon, mon jeu de bandonéon est en quelque sorte influencé par Piazzolla, Federico et Troilo, avec une petite pointe de Julio Ahumada.

Aujourd’hui, quels bandonéonistes apportent selon vous une nouvelle couleur à l’instrument ?
Dino Saluzzi. Il a un jeu très personnel. Et il y a… Olivier Manoury qui, bien que très marqué par la culture tanguera, sait faire sonner un bandonéon de manière très particulière. Il y en a d’autres, comme Daniel Binelli ou Nestor Marconi.  Après, cela dépend aussi du compositeur.

Quel répertoire aimez-vous jouer ?
Les répertoires de concert qui ont un sens, un vecteur principal. Jouer dans un concert un patchwork de tangos hétéroclites n’est pas très palpitant. Dans le tango traditionnel, j’aime la musique pour orquesta tipica des années 1950 et 1960. Il y a des chefs-d’œuvre. Les arrangements de Julian Plaza, Leopoldo Federico, Argentino Galvan ou Horacio Salgan, la musique des orchestres de Osvaldo Pugliese et Anibal Troilo. Je resterai attaché à vie à la musique pour quinteto d’Astor Piazzolla et surtout les pièces des années 1960 jusqu’à 1975. J’ai étudié ces partitions avec beaucoup d’assiduité dans ma jeunesse. Aujourd’hui, elles sont comme une seconde nature dans mes doigts. Depuis ma rencontre avec le guitariste Ciro Perez, j’ai beaucoup de plaisir à travailler dans ce style particulier et profond qui est  celui de “Troilo-Grela”. La musique virtuose et passionnée de Leopoldo Federico a pris une grande place dans mes concerts depuis cinq ans. Enfin, un jour, j’aimerais rejouer la musique du septeteto Los Astros del Tango.

Quels sont les compositeurs les plus appréciés aujourd’hui,  qui proposent une écriture riche et  intéressante ?
Gustavo Beytelman est très prolixe. Il apporte beaucoup au bandonéon, son langage est très puissant. Mais il pense un peu trop au jeu de Juan José Mosalini quand il compose pour le bandonéon. Alors, cela devient vite très compliqué à jouer. J’ai beaucoup apprécié le travail de Jerez Le Cam avec Juanjo Mosalini. La musique est très belle et Juanjo la sert avec beaucoup d’émotion et de finesse. En Argentine, parmi les jeunes, Sonia Posseti et Ramiro Gallo proposent de belles partitions. J’ai beaucoup aimé les dernières pièces pour quinteto de Rodolfo Mederos et celles de Leonardo Sanchez. Les compositions de Daniel Binelli sont aussi remarquables.

Quelles sont les ouvertures du bandonéon ?
Les quelques concertos et pièces d’orchestre pour bandonéon nous ont permis de travailler dans l’univers classique des orchestres symphoniques. J’ai toujours aimé jouer du free jazz ou de la free music. Improviser permet d’étendre le vocabulaire de l’instrument. Le soundpainting m’attire également depuis peu, tout comme la musique contemporaine. J’ai eu une expérience très forte avec les musiques electro. Je pense y revenir vite. J’adore aussi travailler avec la danse ou le théâtre.

Partez-vous souvent en Argentine ? Serait-ce une manière de revenir aux sources ?
J’y suis allé pour la première fois en septembre 2008. Le tango et les tangueros forment une mini-société à Buenos Aires. C’est une ville au romantisme trash, passionnel et viscéral. Depuis,  je ne pense qu’à y retourner le plus vite possible.

Parmi vos formations, quelle est la place accordée à l’instrument ?
La place centrale ! Sans rire, cela dépend du contexte. J’aime être libre de prendre des initiatives en live, devenir un électron libre de l’orchestre. C’est pour cela que je serai un très mauvais musicien d’orquesta típica.

Pourriez-vous définir le Conjunto Negracha ?
C’est un orchestre de neuf musiciens, tous de premier plan comme Osvaldo Calo, Mauricio Angarita et Sébastien Couranjou, qui inscrit son travail autour du tango instrumental. Le but est de travailler sans aucune limite de style sur l’idiome tango et dans toute sa diversité. Que ce soit du tango moderne, plus ancien, ou de création originale, ce conjunto crée des concerts construits autour du continuun tanguero pour en accentuer son sens et les filiations internes.


Le trio ?
Le trio n’a rien à voir avec le conjunto, c’est une musique plus intime, plus libre. Je n’ai jamais eu de partition sur scène avec le trio. On ouvre les oreilles, on est disponible les uns envers les autres. On dialogue librement sur des tangos populaires. Le trio, c’est d’abord Ciro Perez, grand guitariste de tango doté d’une puissance poétique en lui hors du commun. Puis il y a Diego Trosman, guitariste argentin d’une grande finesse, et moi-même au bandonéon.




Vos projets ?
Avec les danseurs et chorégraphes Jorge Rodriguez et Marina Carranza, nous venons de créer un spectacle : “Quebrada Urbana”. C’est un questionnement contemporain sur notre vision du tango de la ville et de l’homme de la ville. J’ai écrit 90 % de la musique pour solo de bandonéon.

Comment est perçu le tango  en France ?
Il fait partie désormais du paysage culturel français. C’est une musique et une danse implantées en France depuis les années 1920. Il fascine toujours autant par sa poésie et les fantasmes qu’il procure. Les propositions autour du tango, nombreuses et variées, touchent toujours autant le grand public.

Propos recueillis par Françoise Jallot.


 

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2 commentaires

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