Archives pour: Février 2010
La photo du lundi : Aujourd’hui, c’est two-step !
par Philippe Krümm
Pour ce lundi, deux vidéos avec un quatuor de rêve : N’onc Adam Landreneau au violon, Cyprien Landreneau à l’accordéon et au chant, Revon Reed au triangle et Pete Seeger au Banjo Cinq cordes…
Revon Reed était un Farouche défenseur de la culture cajun et du parlé Français de l’autre bord, de la bas « dedans le sud Louisiane », Il fut le fondateur et l’animateur du journal bilingue le « Mamou Prairie » il créa avec Sady Courville la fameuse émission de radio le « Mamou hour », diffusée en direct tous les samedis matin du Fred’lounge à Mamou…
N’onc Adam formait un formidable duo avec Cyprien. Malheureusement « il s’a détruit » après des déboires amoureux.
Cyprien, grand fermier, était surtout connu pour sa personnalité, son éternel cigare à la bouche (pas dans cette émission de télé) et surtout pour son jeu d’accordéon, sa voix particulière et la richesse de son répertoire…Lorsqu’il naquit, sa mère ne parlant que le Français alla voir le pasteur anglais de la paroisse et demanda poliment à l’homme de dieu « j’aimerais l’appeler Cyprien, si y a moyen mon père ». Résultat, sur le livre paroissial, il fut mentionné comme prénom pour le divine enfant :« cypriensyamoyen »…
Quant à Pete Seeger avec presque un siècle au compteur, il continue de distiller sa lumineuse musique, son old time épuré au banjo cinq cordes. Toujours très engagé dans toutes les causes humanistes, il fut entre autres un camarade de route de Woody Guthrie .
Une légende pour l'harmonica : Toots Thielemans Tutti “Sprouty”
par Philippe Krümm
Trésor national chez lui en Belgique, véritable légende vivante au Japon, “officier des Arts et des Lettres” au Brésil (sa seconde patrie), Jean “Toots” Thielemans est un phénomène. Un cas unique dans l’histoire du jazz et de la musique.

Le jazz et l’harmonica (chromatique) doivent beaucoup à Toots Thielemans. De Benny Goodman à Quincy Jones, de Bill Evans à Gilberto Gil, de Paul Simon à Billy Joel, de Charlie Parker à Jaco Pastorius, de Joe Pass à Pat Metheny, ils ont tous fondus sous les lames poignantes de son petit bout de métal. À 82 ans, “monsieur le baron Thielemans” — les intimes l’appellent « Sprouty » (petit chou) — continue de sillonner la planète avec l’appétit de ses 20 ans. Entre deux vols, et à l’occasion de la sortie récente de l’album “Toots Blues”, il accepte de se replonger avec Dominique Cravic dans les méandres d’une carrière extraordinaire. Plongée à cœur ouvert, sous forme d’abécédaire.
B comme “Bluesette”
« En 1962, j’ai participé à un grand concert à l’université de Bruxelles. Les organisateurs ont fait venir des Français comme les Double Six, Martial Solal, Eddy Louiss. Je partageais la loge de Stéphane Grappelli, improvisée dans une petite salle de classe. Stéphane était mon idole, une de mes premières influences avec Django Reinhardt. C’est dans cette loge que j’ai trouvé Bluesette, en accordant ma guitare. Je grattais, et une mélodie est sortie. Je l’ai écrit sur un bout de papier. Stéphane m’a dit : « Oh que c’est joli mon petit Toots, joue-le moi encore. » Il m’a inspiré. Stéphane n’a jamais joué une valse, il détestait les morceaux en si bémol. Et pourtant, Bluesette lui ressemble… Plus tard, en Suède, un producteur avec lequel je travaillais cherchait une nouvelle chanson. Je lui fais entendre la mélodie, que j’avais intitulé Bluette, et il craque. Le dernier jour avant mon retour pour les États-Unis, on enregistre le titre (qui entre-temps était devenu Bluesette) pour la firme Métronome. Je me souviens que ce jour-là, je n’arrivais pas à le faire à l’harmonica, ça ne sortait pas. Alors à la quatrième prise, j’ai sifflé le chorus, une petite variation sur la mélodie, et on l’a gardé. Cela s’est passé comme ça. »
Et comment le titre est-il devenu un hit aux États-Unis ?
« Je suis rentré là-bas avec, sans trop m’en préoccuper. Nous sommes en 1963. L’époque où Antonio Carlos Jobim et la bossa nova débarquent. Mon éditeur new-yorkais craque à son tour sur le morceau, mais il veut des paroles dessus. Il s’adresse au parolier anglais de Jobim, Norman Gimbel — qui avait signé The girl fromIpanema (et qui par la suite collaborera avec Michel Legrand). Bluesette est sortis en 1964 et est devenu un hit. Le disque s’est peu vendu alors (à peine 5 000 copies) mais on l’entendait sans cesse à la radio. Ce titre m’a permis de vivre pendant longtemps, c’était un peu comme ma “Sécurité sociale” ! On en a recensé une cinquantaine de versions dans le monde. Comment oublier celles de Jimmy Smith, Sarah Vaughan… Par contre, Frank Sinatra n’aimait pas le titre ; ce n’était pas assez lyrique ni romanesque, il lui fallait une histoire d’amour derrière. »
B comme Benny (Goodman)
« Mon premier voyage aux États-Unis date de fin 1947. Six semaines de vacances en Floride, avec mon oncle. Le soir, on sortait, on buvait des verres, rencontrait des gens. Dans toutes les boîtes ou les restos, il y avait des pianos trios genre Nat “King” Cole, tout le monde chantait Route 66, c’était l’époque. Un soir, j’ai payé un verre à un guitariste, qui m’a invité à les rejoindre sur scène avec mon harmonica. J’y ai fait sensation. Ensuite, de retour en Europe, j’ai continué à tourner. J’ai participé au “Festival de jazz” de Nice, avec un orchestre amateur qui représentait la Belgique. Bobby Jaspar y figurait. Un photographe américain m’a entendu et m’a mis en contact avec beaucoup de personnes à New York. J’y suis allé, traînant dans les clubs de la 52e rue. Un agent m’a entendu un soir, lors d’un bœuf. Plus tard, je lui ai envoyé une maquette que j’avais bidouillée avec un quatuor de violon, enregistrée dans un garage. On jouait un arrangement du fameux Stardust. L’agent a transmis la bande à Benny Goodman, qui m’a embauché. À chaque concert, il me demandait de jouer cette version de Stardust. »
Vous étiez surtout guitariste à cette époque ?
« Oui, j’avais mis l’harmonica de côté, au profit de la guitare. C’est avec celle-ci que j’avais appris l’harmonie, en épluchant des livres. C’était ma base musicale. Enfant, il m’était arrivé de jouer un peu d’accordéon boutons, quelques tangos, dans le bar de mes parents à Bruxelles. L’harmonica, je ne le sortais qu’à l’occasion ; personne ne me prenait vraiment au sérieux avec cet instrument. On le considérait comme un jouet. En 1949, nous sommes allés à Londres avec Benny Goodman. L’année suivante, il y a eu une tournée européenne avec Zoot Sims, Roy Elridge... Et ce fameux concert à Paris où j’ai été sifflé. Le critique André Hodeir regrettait que je joue de l’harmonica, au lieu du saxophone. Certains me le disent encore maintenant. La bonne blague. »

C comme concessions
« J’ai fait des concessions au cours de ma carrière, mais je n’ai jamais baissé mon froc. Que ce soit les enregistrements pour la radio, les publicités ou les musiques de films (“Salut l’artiste”, “Macadam cow-boy”, “Jean de Florette”), je ne considère pas cela comme de la prostitution. (…) On a une belle grande maison ici, en dehors de Bruxelles, avec un jardin, une piscine, un petit appartement à New York aussi, et une Rolls. Tu te rends compte, j’ai une Rolls ?! Et tout ça en jouant du be-bop. La vie est drôle. On m’a même fait “baron” en Belgique. Monsieur le baron Thielemans. J’aime assez. En Angleterre, ce serait “Sir Toots”. »
D comme diatonique
« Pendant un moment, pour gagner ma petite vie, j’ai appris le diatonique. C’était à l’époque où je bourlinguais à New York. Un jour, en studio, un producteur me demande si je sais jouer comme Bob Dylan. Je lui répond que non. Il m’arrivait de me produire dans une école pour aveugle, à Harlem. Il y avait deux noirs du Mississippi, qui maniaient sacrément bien le diato. Ils m’ont montré quelques trucs et je suis allé acheter douze diatos, un dans chaque ton. J’ai téléphoné dare-dare au producteur en question, et il m’a engagé. C’était une publicité pour de la bière. Le diato ça m’a amusé un temps, mais les possibilités me semblaient tellement limitées ! Cela peut être un harmonica formidable, si on l’emploie convenablement (comme Howard Levy) et si on n’essaie pas de jouer Giants Steps avec. Mais je n’aime pas le son du diato, ça ne me touche pas. »

E comme Evolution
« J’écoute ce qui se fait aujourd’hui, j’apprends toujours. Chaque jour, je pratique l’harmonica. Des gammes dans tous les tons. Je joue les thèmes be-bop, à ma façon. Un morceau en si majeur, au lieu du fa, par exemple, ce genre de petites courses d’obstacles. Je sens moi-même que j’évolue encore. Le mot “progrès” ne me plaît pas, je préfère parler d’évolution. Demandez-moi de jouer Sophisticated Lady ou I Do It for Your Love (de Paul Simon), je les jouerai autrement qu’il y a dix ou vingt-cinq ans. Quand je réécoute le vieux disque avec Bill Evans, j’en suis fier, mais je ne peux m’empêcher de penser comment je le jouerai aujourd’hui. À plus de 80 ans, c’est ce qui me maintient en vie. »
E comme Evans (Bill)
« J’ai rencontré Bill Evans en 1959. Il était encore soldat, et venait nous écouter avec George Shearing. D’apparence, c’était un vrai plouc, du moins un solide gaillard, avec des bras costauds. Au Blue Note de Chicago, il s’était présenté à moi un soir, me demandant s’il pouvait m’accompagner. Il a rejoint New York et a vite commencé à faire parler de lui. On s’est revu, on a fait quelques trucs sans vraiment jouer ensemble. Vingt ans plus tard, en 1979, son agent Helen Keane me téléphone et me demande si j’accepte de venir faire un ou deux morceaux sur le prochain album de Bill en quintet (avec Larry Schneider, Marc Johnson et Eliot Zigmund), pour la Warner Brothers. J’étais à la fois honoré et... intimidé. Bill Evans : l’une des grandes lumières du jazz moderne m’invitait sur son disque ! J’avais bien sûr suivi de près sa carrière. De mon côté, depuis Bluesette, quelques succès avaient appuyé ma réputation aux États-Unis, comme “Macadam cow-boy”, “Sesame Street”, ou l’album avec Paul Simon en 1976 (“Still Crazy After All These Years”, avec Michael Brecker, Phil Woods, Bob James, Sivuca, David Sanborn, Patti Austin). Quand Bill m’a contacté, j’avais un petit job en quartet dans Greenwich Village, près du Village Vanguard. J’étais si intimidé de le rejoindre en studio que je lui ai proposé de venir m’écouter jouer avant de faire appel à moi. Ce qu’il a fait. Mais Bill aimait ma musique, et il voulait montrer aux puristes du jazz ce dont j’étais capable. C’est parce que Bill avait craqué sur mon travail avec Paul Simon que l’on a enregistré cette version de Days of Wine and Roses (de Mancini/Mercer) dans l’album “Affinity”. Quelle version ! C’est devenu un classique du jazz. Rare sont ceux à savoir que ce sont mes arrangements et pas ceux de Bill. »
F comme France
« À partir du début des années 1960, j’ai commencé à revenir fréquemment en Europe. Le jazz en Amérique était en forte crise, beaucoup de musiciens se retrouvaient dans le tunnel, des gars comme Clark Terry ne travaillait pas. En Suède et en Allemagne, j’avais beaucoup de succès. J’y avais déjà pas mal travaillé après ma collaboration avec Benny Goodman, et ma réputation d’harmoniciste y était forte. Contrairement aux États-Unis. Par contre, on m’entendait peu en France. Les amateurs de jazz français se déchiraient encore, entre anciens et modernistes. Hugues Panassié (célèbre critique de jazz, qui a été le président fondateur du Hot Club de France, NDLR) y veillait. Pour eux, j’étais une énigme. L’harmonica n’était pas un instrument. Encore maintenant, ils ne sont pas tout à fait convaincus sur moi en France (rires). »
La musique que vous jouiez en Europe à cette époque était plus commerciale qu’en Amérique ?
« Oui. C’était des trucs jazzy, bien réalisés mais plus “grand public”. Il s’agissait souvent des enregistrements radio avec de grands orchestres, notamment en Allemagne, à Cologne, Hambourg, Berlin, Stuttgart, etc. On m’envoyait une liste de standards et je devais indiquer le tempo et le ton. Je n’orchestrais pas moi-même les morceaux mais j’apportais des idées. Les arrangements m’étaient remis sur place. Je restais deux jours à Berlin, deux jours à Cologne, etc., jouant cinq ou six standards à chaque fois. Puis je passais dire un petit bonjour à ma mère en Belgique, et m’en retournais en Amérique. Je vivotais, mais mes cachets en Europe me permettaient d’assurer mon loyer. Il fallait lutter. On passait beaucoup de temps à attendre que le téléphone sonne. »
G comme guitare
« Les gens oublient que, en dehors de l’harmonica, j’ai fait une grande partie de ma carrière comme guitariste. Surtout aux U.S.A. J’aime cet instrument. Encore maintenant. Mais depuis ma congestion cérébrale en 1981, mon côté gauche est affaibli et m’empêche de jouer. Je sais toujours où les bonnes notes se trouvent mais il me faut une demi-heure pour les faire sonner (rires). Beaucoup de musiciens me poussent à sortir la guitare. J’ai beau leur dire que je n’ai plus la rapidité ni les doigts mais ils me poussent, en me disant : « Toi, avec deux notes, tu racontes plus que tous les autres avec vingt-huit notes. » C’est vrai que la qualité prime sur la quantité. J’adore la guitare, j’ai de bonnes idées mais… quand je joue en concert, je tiens le micro de la main gauche pendant trois quarts d’heure, du coup ma main gauche est trop raidie. Mais la guitare me suit toujours en concert. Une petite ballade, une version de Bluesette de temps à autre. »
P comme Pastorius
« Lui, c’était vraiment un ouragan. Il venait de quitter Joe Zawinul et le Weather Report quand je l’ai rencontré. Jaco voulait changer d’air, faire son truc. On se retrouve sur la même scène au festival de Berlin, moi en quartet, et lui en solo. Jaco, seul avec sa basse électrique et tout son attirail électronique. Lors de la conférence de presse qui a précédé le concert, un journaliste lui demande avec quel artiste du festival il aimerait faire un duo ? Il répond : « Get me Toots. » On s’est rencontré peu après, j’ai joué sur son disque, nous sommes allés au Japon ensemble. C’était un type formidable. Dans mon I-Pod, ce petit baladeur numérique que je trimballe partout avec moi, j’ai presque tous les disques de Jaco, mélangés à des vieux trucs, comme le quintette du Hot Club de France ou Teddy Wilson. »

P comme projets
« Je donne encore à peu près deux cents cinquante concerts par an, ce n’est pas mal, non ? La santé est globalement bonne, ma petite femme me soigne bien, et mes managers font du bon boulot. Vers la fin de sa vie, Stéphane Grappelli m’avait dit : « Oui, je voyage toujours beaucoup, je joue. C’est fatiguant, et avec le fauteuil roulant, ce n’est pas aisé sur scène, mais que veux-tu, sinon je me fais tellement chier à la maison » (rires). J’ai compris depuis ce qu’il voulait dire. Beaucoup d’artistes continuent de faire appel à moi, jeunes ou moins jeunes. Philip Catherine, Kenny Werner, Maria Scheider, Tony Bennett, Nils Lan Doky, les frères Belmondo, Chick Corea, Elis Regina .... J’ai même jouer un morceau avec un grand groupe de rock anglais au printemps, en concert, devant quarante mille spectateurs. Ils avaient 19 ans à peine… Marrant. Ce n’était pas ma tasse de thé, mais bon. Ils étaient fiers de moi au pays. »
Q comme Quincy Jones
« Quincy Jones, je l’avais déjà rencontré à New York en 1950, avec George Shearing, au Birdland. Il débarquait tout juste de Seattle. On est devenu vite copains, restant en contact. La première bande son de film qu’il a fait à Hollywood, il a pensé à moi et m’a fait venir. C’était en 1964. Quincy n’avait pas d’orchestre fixe, il en montait un à chaque contrat. Il m’a fait travaillé dans presque tous les albums qui ont suivi. Au Japon, ils ont récemment sorti une compilation de morceaux datant de ces années-là. Ça s’appelle “Quincy & Toots”. Il y a presque vingt ans de musique là-dedans, de début 1964 à la fin des années 70. Quincy et moi sommes restés en contact. On a rejoué ensemble à Paris il y a trois ou quatre ans, pour le 4 juillet. Le temps passe si vite. J’ai 82 ans. Je suis né le 29 avril, le même jour que Duke Ellington et Albert Einstein paraît-il. Autant dire que j’avais une bonne étoile... »
R comme relève
« Côté harmonica chromatique, vous avez quelques très bons musiciens en France, comme Olivier Ker Ourio. Aux États-Unis, il y a un jeune terrible, d’origine suisse : Grégoire Maret. Il joue avec Steve Coleman, Cassandra Wilson .... Un vrai phénomène. Le flambeau de l’harmonica est entre de bonnes mains — ou plutôt entre de bonnes bouches (rires). Tant mieux. Ces jeunes, ils ne savent pas encore faire pleurer l’instrument comme moi, ni faire tordre les lames avec autant de tendresse, mais bon, ça vient. Leur chemin est différent. Question d’époque. (....) Au Brésil, mon vieil ami harmoniciste Mauricio Einhorn — celui qui m’envoyait mes premiers disques de bossa au début des années 1960 — m’a fait écouter le travail d’un de ses élèves, un certain Gabriel Grossi. C’est un soliste très spectaculaire, très jeune mais d’une grande maturité, qui joue des sambas et des chorros à cent à l’heure. À suivre de près. »
S comme Shearing (George)
« En 1952, je me suis installé aux États-Unis. Cela m’avait pris deux ans pour obtenir le visa. Là-bas, personne ne s’est jeté sur moi. Il y avait des dizaines de milliers de musiciens. Comme tous les autres, j’ai cherché, bourlingué, et j’ai eu de la chance. Quelqu’un m’a branché sur une audition pour le quintette de George Shearing, et j’ai eu la place de guitariste. La formation comprenait guitare, vibraphone, piano, basse, batterie. Je jouais la mélodie en dessous du piano, dans le grave, et de temps à autre, je prenais les solos. Il fallait être bon guitariste, c’était l’époque de Barney Kessel. J’étais plutôt bien considéré dans le groupe. Une ou deux fois par soir, Shearing me présentait à l’harmonica : je jouais Body & Soul, The Man I Love... Shearing ne cherchait pas innover. Pendant six ans, nous avons joué les mêmes morceaux. Nous tournions cinquante semaines par an. Chicago, Detroit, Los Angeles, etc. Il y avait un vrai circuit jazz, dans tout le pays. On restait une ou deux semaines dans un club, puis on reprenait la route en bus. On croisait l’orchestre de Count Basie, le quintette de Miles Davis, Charlie Parker (avec qui j’avais joué dans son All-Stars à Philadelphie), Sarah Vaughan, Billie Holliday... Avec Shearing, nous ne sommes jamais allés en Europe. Il n’avait pas la cote là-bas. Boris Vian disait que c’était du jazz de cocktail, de la musique de tea room. Shearing ne s’est même jamais produit en Angleterre, lui qui y était né ! »
Propos recueillis en 2004 par Dominique Cravic et transcris par Jonathan Duclos-Arkilovitch.
Sélection CDs :
• Toots Thielemans & Elis Regina, “Wilsamba” (2001).
• Toots Thielemans & Kenny Werner (Emarcy/Universal, 2001).
• “Blues pour flirter (1961)” (collection Jazz In Paris, Universal Jazz, réédité en 2000) avec le George Arvanitas trio.
• “Chez Toots” (Private Music, 1998) avec Philip Catherine, Johnny Mathis, Shirley Horn, Dianne Reeves, Diana Krall, André Cecarelli.
• “East Coast, West Coast” (Private Music, 1994) avec Herbie Hancock, Lyle Mays, Joshua Redman, John Scofield.
• “The Brasil Project” (Private Music, 1992) avec Luis Bonfa, Gilberto Gil, etc.
• “Jazz Masters 59” (Verve, 1991) avec George Shearing Quintet.
• “Live in Netherlands” (Pablo, 1980) avec Joe Pass et NHOP.
• “Man Bites Harmonica” (Riverside, 1957-58) avec Pepper Adams, Kenny Drew.
La photo du lundi : jazz must go on !
par Philippe Krümm

J'aime bien cette photo de Richard Galliano, prise dans un musée en 1985 par Philippe Travers...Et parlant de Richard, on ne peut, ce lundi que penser au décès d'Art Van Damme (Avril 1920 - février 2010)...La disparition d'un des fondateurs du jazz américain à l'accordéon, tourne une grande page du début des belles heures de l'accordéon outre atlantique.
Pourquoi vous êtes-vous tourné vers le jazz ?
Art Van Damme : Le jazz, le swing m’intéressaient ; j’avais déjà mon propre trio et j’écoutais des gens comme Benny Goodman. Mon premier professeur qui continuait à s’occuper de moi répétait qu’il était impossible de gagner sa vie avec le classique et qu’il me fallait jouer moderne si je voulais faire carrière. Les grands orchestres m’intéressaient déjà, ainsi que les formations comme le quintet de Goodman. On était à la fin des années 1930 et je me demandais comment jouer de l’accordéon comme il jouait de la clarinette…
Extrait : interview réalisé par Jean-Claude Legué et Francis Varis en août 85. Publié dans Histoire de l’Accordéon de Didier Roussin et François Billard – éditions Climats /Ina.
La photo du lundi : Comme je suis beau à mardi-gras !
par Philippe Krümm

Sur cette photo, lors d’un mardi gras, les petits enfants portent de beaux déguisements. Ils sont surveillés à droite par une dame en noir qui semble plutôt stricte, voir un peu bigotte ! Et sur la gauche, un petit garçon un peu isolé du groupe, semble toiser le photographe. Vêtu d’un habit de pierrot, il arbore un petit accordéon jouet ! J’aime vraiment son attitude.
Guerino, l'apprenti tsigane oublié !
par Philippe Krümm

Qui se souvient de Guerino, le virtuose de l'accordéon, le Zingaro napolitain ? Des ouvrages spécialisés lui consacrent quelques lignes, parfois un alinéa, rarement un paragraphe… Mince espace, comparé aux pages dévolués aux Péguri, Vacher, Peyronin, etc. Oublié, Guerino. Presque anonyme. Son état civil ? On n'est sûr de rien. On peut lire, çà et là, que ses dates de naissance et de décès sont ignorées, et qu'il se pourrait bien que ce fût un Argentin. Guerino : juste un nom, ou un prénom, ou peut-être un pseudonyme. Alors ?
Pierre Guerino Vettese est né le 1er août 1895 à Gallarate, au nord-est de Milan. Mais le berceau familial se situe plus au sud de l'Italie, entre Rome et Naples : Vallerotonda, près de Cassino. Beaucoup de Tsiganes vivent dans cette région et il n'est pas impossible qu'une partie de sang manouche ait coulé dans les veines de Guerino. À peine mariés, ses parents quittent la Campanie et se lancent sur les routes. On les suit au fil des naissances de leur dizaine d'enfants : France, retour en Italie, Angleterre, France. Cette nomadisation, qu'on pourrait prendre pour l'atavique besoin d'ailleurs, fut commandée par l'impérieuse nécessité de fuir la misère. Ils furent nombreux à émigrer, les Italiens à la fin du dix-neuvième siècle, et les travailleurs du cru ne les aimaient guère. Le cas échéant, on en venait aux mains, et guère pour rire.
Malgré l'adversité, Aimable (le bien nommé), père de Guerino, cultive l'art de ne pas trop s'en faire. Quand la marmite ne bout pas suffisamment, le voilà ouvrier-maçon, au jour le jour. Car de l'accordéon, c'est Gaëtane, la mère de Guerino, qui en joue au hasard des bals et des fêtes de villages. C'est elle la musicienne ambulante. Une maîtresse-femme, la mamma, énergique et autoritaire ! Guerino héritera cette dualité de tempéraments : forte personnalité mais velléitaire. Sa carrière s'en ressentira.

Joseph, frère de Guérino...
Sur la Zone
Pour l'heure, le petit Guerino grandit au milieu des roulottes. On se regroupe là où la vie semble possible. Le soir, on chante sa nostalgie sur des musiques plus ou moins improvisées. Chacun y va de l'instrument qui lui tombe sous la main. C'est le conservatoire de Guerino. L'hiver, les roulottes s'immobilisent. La nichée se risque craintivement à l'école. Les parents savent à peine écrire leur nom. Que les jeunes puissent au moins se dépêtrer des tracasseries administratives dont l'État ne fait nullement grâce aux illettrés. Guerino apprend vite mais il se distingue surtout par sa précocité au bandonéon, à la guitare et… à l'accordéon ! Il accompagne les adultes de son entourage dans leurs pérégrinations professionnelle. Et déjà, son aisance lui vaut de beaux succès. D'ailleurs, il est l'aîné et doit aider à faire vivre la famille.

Et Émile Vettese, son neveu ; quand on se prêtait le “piano du pauvre”…
En Angleterre, les Vettese n'ont pas fait fortune, à peine de quoi payer les billets du retour pour Calais. Dans le nord de la France, on apprécie cet accordéon encore guère connu. Très demandés, Guerino et les siens participent à toutes les fêtes de mineurs, à toutes les ducasses. Quelques notables engagent le jeune prodige pour animer leurs soirées. D'un château à l'autre, l'existence se fait plus clémente.
Mais les parents, qui approchent de la quarantaine, auraient bien envie de se fixer. Justement, des cousins habitent Ivry, à la limite des fortifications de Paris, en pleine Zone. On les rejoint. Guerino a 13 ans.
La Zone, c'est un fouillis de baraques de bois et de tôles récupérées au petit bonheur. Les Zoniers (on ne dit pas encore les Zonards) y vivent le plus souvent d'expédients. Les réprouvés de toutes les nationalités y cohabitent. La police ne s'y hasarde jamais. Dur de sortir de l'enclave…
Son adolescence, Guerino la passe comme musicien des rues de Paris, jouant en groupe, en solo, ou accompagnant quelque chanteur. Avenue de Choisy, sa famille a pour voisin Casimir Coia, accordéoniste extrêmement doué lui aussi et qui possède au plus haut point le goût de la bohème. Sa personnalité originale influencera de façon considérable Guerino. À son contact, il se perfectionne ; le secondant même à l'occasion dans son travail. Ses progrès techniques sont tels qu'il commence à donner des cours : le père de Deprince sera, un temps, son élève. Tout cela l'amène à se produire dans les bals musette. Au Petit Gravilliers, on le remarque pour la variété et la rareté de son répertoire. On loue la souplesse de son doigté, son goût de la nuance, le côté harmonique qui marquera toujours son interprétation d'un cachet si particulier.

L'orchestre Guérino dans les années 1930 au Petit Jardin, avenue de Clichy à Paris.
Parmi les plus grands noms du musette
1915 : Guerino a 20 ans et déjà un beau parcours artistique, lorsqu'il est appelé sous les drapeaux. Le voilà incorporé pour quatre ans dans l'armée italienne puisqu'il n'est pas encore naturalisé français. La grande boucherie de 1914/1918 terminée, Guerino se marie. Le couple s'installe en banlieue sud de Paris, à Malakoff. Deux enfants naîtront. Son fils, Henri, deviendra un très bon accordéoniste et pianiste.
Pour une quinzaine d'années — jusqu'à l'autre guerre —, ce sera vraiment l'époque Guerino. Trois lustres pendant lesquels il fera partie des plus grands noms du musette.

A la boite a matelots Guerino accompagné entre autre par Django Reinhardt. En cette période de centenaire de la naissance de Django. Il est bon de re dire que Guerino fut veritablement un de ses amis et qu'ils jouérent ensemble souvent sur scéne et en disques.
Dès 1925, il constitue l'Orchestre Guerino. Il recrute des musiciens de son entourage — d'où l'évidence (!) pour les journalistes qu'il était lui-même tzigane… À la Boîte à Matelots, il se produit avec les frères Ferret — avec monsieur Camembert ! — et Django Reinhardt qui débutait à peine. Les affinités entre Guerino et Django étaient nombreuses, au niveau musical et humain. D'abord parce qu'ils menaient le même genre de vie. Souvent, malgré la notoriété, il leur arrivait de passer la nuit à taper le bœuf avec les habitants de la Zone. Là, tout le monde dansait, riait, buvait, beuglait, se battait, se fâchait à mort… jusqu'à la fois suivante. Stéphane Grapelli était également de la partie, tout comme bien d'autres, tels les frères de Guerino : Joseph, Ménégui ou Émile Vettese, son neveu ; tous devenus guitaristes ou accordéonistes et qui l'accompagnaient aussi professionnellement (on lit sur des programmes : “l'Orchestre Guerino Frères”). Django le surnomme affectueusement Tête de Mouton pour sa physionomie puissante et son abondante chevelure frisée. On admire sa virtuosité. On essaie d'imiter l'une de ses particularités : il joue avec le pouce derrière, faisant la mandoline avec deux doigts et le contrechant avec les autres doigts.

banjo-guitare : Latorre, piano : Peyronnin, batterie : dédé l'américain...accordéon Guerino (autres inconnus)
Les bals musette se succèdent (Bal Tabarin, Le Petit Jardin, Le Paradis…), entrecoupés maintenant de cabarets chics : Château Caucasien, Soupers Lajunie, Ritz… Il se produit sur la Riviera, passe régulièrement au Palm Beach. On le réclame en Suisse et jusqu'à la cour d'Espagne où il est invité avec l'Orchestre Boldi. Il signe des compositions qui séduiront vite le public et conserveront une réputation : Gallito, Âme de Gitan, Idylle inconsciente et surtout cette Brise napolitaine qu'Yvette Horner (entre autres virtuoses) reprendra maintes fois. Gusti Malha et Jean Peyronin sont parfois ses coauteurs. Ils s'enrichiront mutuellement de leur façon et de leur répertoire. La firme de disques Odéon le prend sous contrat en exclusivité. On lui impose pour ses enregistrements un accordéon à vibration. Le résultat n'est pas à la hauteur de ses prestations avec son accordéon à lui, qui était en bois et sans vibration. Dommage que l'entêtement d'un directeur de production nous ait privé du meilleur Guerino.
Sa vie de bamboche d'abord, sa carrière ensuite
En ces années fastes, la célébrité, l'argent abondant — et vite dépensé avec les copains — ne tourneront guère la tête à Guerino dont les goûts restent simples et qui n'est tracassé par aucun projet chimérique. Au contraire, le confort rustique de Malakoff lui suffit. Quant aux perspectives de carrière, il préfère sa vie de bamboche. Ainsi cède-t-il volontiers le pas à des aspirants vedettes plus entreprenants et plus diplomates que lui. Mais son caractère a pris un tour de plus en plus colérique, surtout dans ses moments, devenus extrêmement fréquents, de fortes libations. Ses écarts d'humeur l'amènent à se fâcher avec ses employeurs, ses partenaires, ses amis ou sa famille. À tort ou à raison, on lui reproche aussi d'être orgueilleux voire prétentieux. Ce n'est certes pas en faisant le vide autour de soi qu'on assure le mieux une réussite durable dans le milieu du spectacle où les sympathies sont si précieuses… Et de toute façon, la guerre s'annonce, la débâcle, l'occupation. Il ne fait pas bon être — ou passer pour — un Manouche sous la férule nazie : 300 000 Tsiganes au moins périrent dans les camps de concentration.
Beaucoup d'établissements publics ont fermé. Où jouer ? Guerino n'aura guère à se poser la question : il est réquisitionné pour le S.T.O. dans une usine d'Albi. Il en rapportera une marche qu'il a composée : Les cadets d'Albi. Quand il reprend la “vie normale” en 1945, tout a bien changé. L'heure est à la reconstruction, aux restrictions et aux caves de jazz de Saint-Germain-des-Prés. Les bals du samedi soir vivent chichement leurs dernières années. Pour ressusciter le musette et les belles heures d'avant 1939, Guerino tente d'animer sa propre guinguette à Sevran. Il ajoute à ses vieux succès de nouveaux airs qu'il a cosignés avec J. Colombo. Son fils Henri l'accompagne au piano. Mais ses talents de gestionnaire sont médiocres, surtout que son goût pour la dive bouteille s'est encore accru. Le succès n'est pas au rendez-vous. Au bout de quelques mois, il lui faut mettre les clefs sous la porte. Il rejoue dans quelques dancings, seul ou avec une formation. On le retrouve dans des galas comme “L'apothéose de l'accordéon” dont un Bourvil en pleine ascension tient la vedette. Il a tout de même des projets. Il voudrait composer d'autres mélodies avec Charley Bazin et Louis Péguri. Mais sa santé, devenue précaire ces dernières années, achève de se dégrader. Peu de temps après la mort de sa femme, un cancer l'emporte le 24 février 1952. Il repose à Malakoff.

Mariage “à l'italienne” chez les Vettese : une des dernières photos de Guérino (complètement à gauche) et de ses parents (au 1er rang en bas à droite).
Que reste-t-il de Guerino ? Au hasard des brocantes, on trouve des petits formats et des 78 tours grésillant ses musiques à la fois entraînantes et mélancoliques. D'ailleurs, plusieurs morceaux ont été réédités en CDs et les accordéonistes de renom ne manquent pas de l'interpréter. Ainsi des rêves de roulotte de son enfance peuvent continuer à galoper dans les arpèges de Guerino, l'apprenti tzigane.
eta> Merci à Alain Vettese /article paru dans Accordéon & Accodéonistes/ Photos : Vettese, Cravic, Krûmm
i vous connaissez des détails ou possédez des documents sur Guerino, n'hésitez pas à nous contacter.
Et un disque est en préparation sur le Label Cinq Planètes pour septembre 2010
La photo du lundi : décidément j’aime bien la nostalgie !
par Philippe Krümm

La carte photo a cela de très, très intéressant, c’est que ce sont presque toutes des exemplaires uniques (ou de tout petit tirage dont une bonne partie a disparu).
Pour celle-ci quel Pays ? je l’avais trouvé à Stockholm !. L’accordéoniste joue d’un joli petit Erideo Marinucci que j’aime à imaginer « mixte ».
Et donc je me demande s’il connaissait Emile Vacher…Oui, je sais, je suis un peu mono maniaque…
Mais pour revenir à cette photo, j’aime vraiment ces ambiances d’un autre temps et tous les mystères qui tournent autour . Qui étaient-ils ? quel pays ? quelles musiques ? Pour trois chapeaux-melons et une casquette !
Je rêve un jour d’organiser de façon régulières des dîners pour « obsédés » uniquement. Des moments pour parler musette, photos, musiques, histoires de l’accordéon… Juste l’histoire avant les années 50, avec une prédilection pour les années 30. Nous réfléchissons à cela avec la Bâronne du musette…Si vous êtes intéressés laisser vos coordonnées, je vous tiendrais rapidement au courant !





28.02.10 23:59:33,
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