Accordéon & Accordéonistes


Le Tourbillon 1926/1968

par Philippe Krümm

 

 

En 1960, Simone Réal sur le balcon du Tourbillon avec les musiciens Georges Morel (batteur), François Cabestonin et François Antonacci.
 
Un grand bal musette de Paris
 
Les bals du genre musette se développèrent dans Paris au début du vingtième siècle, atteignant leur apogée entre les deux guerres. Ils se regroupèrent dans les quartiers où les Auvergnats s’étaient installés en grand nombre. On pourrait presque parler d’instinct grégaire. Deux pôles principaux sont à distinguer : la Bastille avec la rue de Lappe et le passage Thiéré, le quartier des Arts-et-Métiers dans les rues Au Maire et des Vertus.
 
 

Le 14 janvier 1954, lors de l’anniversaire de Lucien “Lolo” Morel au Tourbillon. Au 1er rang, personnes accroupies : le personnel du bal. Au 2e rang, personnes debout de gauche à droite : madame Bernard, Simone Réal, Lucien Morel embrassant sa femme Marthe ; à leur gauche, M. Bernard le propriétaire (de profil avec pochette) ; au même rang, à l’extrême droite, le videur Huguenin (le grand chauve).

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quo;ils étaient moins nombreux que dans les deux secteurs précités, il faut néanmoins mentionner les abords de la place de Clichy (Abbaye, Petit Jardin, Grande Roue) ainsi que Belleville et Ménilmontant (Ça Gaze, Le Boléro). Le bal dont nous vous parlons dans cet article se situait au 8 rue de Tanger, à Paris 19e, très près du boulevard de la Villette. À cette adresse se trouvait au départ un petit bal appelé Le Café Olivia. Ce bal fonctionnait en fin de semaine. En 1926, Albert Carrara (le fils aîné de Vincent Carrara) acheta ce café bal, le transforma et l’agrandit de façon notable. Il prit comme enseigne “Le Tourbillon”. Albert était un excellent accordéoniste qui dirigeait un orchestre réputé. Avec ses musiciens, il fit danser jusqu’en 1931, date à laquelle il céda l’affaire à monsieur Bernard. Celui-ci donna une impulsion nouvelle au bal qui connut un grand succès jusqu’à la guerre de 1939. Son premier orchestre fut celui de Robert Garnero, l’accordéoniste aveugle, dont Bernard devait dire bien plus tard que c’était un as. Propos flatteurs confirmés par Jo Privat qui affirmait que Garnero jouait aussi bien qu’Émile Vacher. Ensuite, il y eut Jean Vaissade, auteur de l’inoubliable Sombreros et mantilles, et qui amena Rina Ketty au rang de vedette du tour de chant. Elle vint d’ailleurs quelquefois chanter au Tourbillon.
Après Vaissade, ce fut Émile Prud’homme qui s’installa dans le bal. Il venait de Chez Marius, un musette réputé de la rue des Vertus. Avec Mimile, la fantaisie et le dynamisme régnèrent au Tourbillon. Il arriva même un jour où Bernard et Mimile, n’étant pas d’accord, faillirent en venir aux mains. Fort heureusement, ils étaient raisonnables et sans rancune. L’affaire fut sans suite, et des années après, ils en riaient encore. Prud’homme resta près de trois ans au « Tourb’ », comme on disait familièrement.
 
Une inconnue nommée… Édith Piaf
À cette époque, Édith Piaf vint au bal et chanta, accompagnée par Mimile. Celui-ci la connaissait déjà car elle était venu chez Marius. La première fois où elle demanda à chanter, Mimile dit en douce à ses musiciens : « Laissons-la venir, on va bien se marrer. » Il est vrai qu’elle ne payait pas de mine. Mais tous furent subjugués par la voix de celle qui allait devenir la grande vedette que l’on sait. Jane Chacun, surnommée “la reine du musette”, se produisit aussi au Tourbillon. À noter que Mimile revint au Tourbillon en 1955 pour recevoir un disque d’or (un million d’exemplaires vendus). Il est le premier accordéoniste à avoir reçu cette distinction.
Lorsqu’Émile Prud’homme quitta le Tourbillon, son remplacement fut assuré par Antoine Tedeschi, celui que l’on avait surnommé “Antoine la java” (non parce qu’il s’agissait d’un noceur mais à cause de son passage durant sept ans au bal La Java, 105 rue du Faubourg-du-Temple à Paris 10e). À noter que cet accordéoniste avait probablement effectué un court remplacement de Garnero au Tourbillon en 1933 ou 1934. Il n’est d’ailleurs pas le seul à avoir rempli un bref contrat dans ce musette car, par exemple, un certain Beaurier y a joué sans que l’on puisse situer l’époque avec certitude. Raymond Marquet succéda à Antoine Tedeschi et Jean Salimbeni, dit “Jean le boutonneux”, assura ensuite le bal jusqu’à la déclaration de la guerre. Durant l’année 1938, Bernard (en accord avec les musiciens) abandonna non sans regret le fameux système du “passons la monnaie”.
La guerre amena la fermeture. Bernard résista aux autorités d’occupation qui voulaient le faire rouvrir pour des spectacles sans doute assez éloignés du bal musette. La réouverture intervint peu après la Libération de Paris. Bernard resta propriétaire mais confia la gérance de l’établissement à Lucien Moret, dit Lolo. Ce dernier travaillait au Tourbillon depuis le temps d’Albert Carrara. Jean Serpe, très bon pratiquant de l’accordéon et du bandonéon, assura cette reprise jusqu’en 1949, date à laquelle Émile Decotty lui succéda.
 
 
Le Tourbillon vers 1934. 1er accordéon : Robert Garners (aveugle, à droite). 2e accordéon : Alberto. Le guitariste (à gauche) Sponnagel travailla par la suite avec Émile Prud’homme. Au piano : Marcel Lepas. À la batterie : X (inconnu). À noter la belle guirlande électrique “TOURBILLON”. 
17 ans de Tourbillon pour Simone Réal
En 1950, cet accordéoniste de talent obtint le grand prix du disque orchestre musette avec “Bal dans ma rue” de Michel Emer. Petite anecdote : un jour, un danseur vint trouver Decotty et lui demanda de ne jouer que des valses à l’endroit car, dit-il, « je ne sais pas valser à l’envers ».
 
Durant cette période, Bernard et Lucien Moret, en hommes à l’esprit inventif, décidèrent de faire presque chaque semaine un concours soit de danse, soit de chant. Les participants furent nombreux. Pour le chant, une jeune et jolie fille remporta plusieurs fois la première place. En semaine, elle travaillait dans une usine et venait se distraire le samedi et le dimanche au Tourbillon. Elle avait même réussi à gagner devant Tony Poncet qui, par la suite, fit une carrière de chanteur à l’Opéra. Les qualités de la jeune fille et son impact sur les danseurs n’échappèrent pas aux dirigeants du bal qui l’embauchèrent pour chanter avec l’orchestre en fin de semaine. Elle y resta dix-sept ans, jusqu’à la fermeture du bal en 1968. Elle devint une grande vedette et se fit un nom : Simone Réal. Bien entendu, au bout de quelques mois, elle obtint un emploi à plein temps au bal, abandonnant son travail à l’usine.
Le bal du Tourbillon tournait à plein régime : le samedi bal de nuit, et le dimanche bal jusqu’à 1 heure du matin. Le lundi était un jour calme selon Simone Réal, c’était un afflux de commerçants. Les autres jours étaient un peu plus agités mais les incidents assez rares. Ceux-ci étaient d’ailleurs vite réglés par le videur, un nommé Huguenin, ancien boxeur ; aujourd’hui, on l’appellerait “portier”.
Il y avait un ou deux jours de relâche, les mercredis ou jeudis. La salle de bal était assez spacieuse et la piste elle-même pouvait accueillir environ quatre-vingts danseurs qui évoluaient à l’aise. Parfois, il y en avait beaucoup plus. Autour de la piste, se trouvaient des tables et des banquettes rembourrées. Le bar, assez vaste, permettait de recevoir au moins deux cents personnes (voire trois cents lors des grandes soirées). La clientèle, tout au moins jusqu’aux environs de 1960, était jeune mais des visiteurs de marque y venaient parfois. Francis Carco y a été vu plusieurs fois. Il ne rentrait pas pour danser mais pour parler argot, en cherchant à augmenter son vocabulaire en matière de langue verte. De nombreux sportifs s’y donnaient rendez-vous : Charles Rigoulot, Speicher, Assane Diouf, Théo Médina, Larbi Ben Barek et bien d’autres. Des anonymes aussi s’y faisaient remarquer, telle cette fille dont la pâleur caractérisée lui avait valu le surnom d’Aspirine.
 
Belles années et amours fanées
Il y régnait donc une belle ambiance, entretenue par la jolie voix de Simone Réal qui, par ailleurs, ne cessait d’enregistrer des disques. En 1961, Émile Decotty quitta le Tourbillon et Georges Dujardin s’y installa. Il enregistra un 33 tours (25 centimètres) où Simone Réal chante plusieurs airs. C’est un disque avec les bruits de la salle de bal. Cela fait curieux et un peu émouvant même s’il y a vraisemblablement quelques trucages. Dujardin resta longtemps au Tourbillon. Lorsqu’il partit, il fut remplacé par un certain Gaston de Beauquesne (orthographe incertaine). Puis vint durant environ deux ans Geo Maurage, un excellent accordéoniste toujours en activité. Il a même joué au Balajo après Jo Privat ainsi qu’à la Boule Rouge.
Début 1968, ce fut l’arrêt du bal musette. L’établissement fut transformé en une sorte de discothèque à caractère sud-méditerranéen. Elle fonctionna durant deux ou trois ans. Aujourd’hui, tout a disparu. Le quartier a été rénové et l’on cherche en vain le numéro 8 de la rue de Tanger. Telle est l’histoire de ce bal qui a marqué ceux qui l’ont fréquenté tout comme les musiciens qui y ont égrené leurs triolets. Mais comme en France, tout finit par des chansons, il faut évoquer un air dont les paroles et la première mélodie sont de Jean-Claude Imbert , un habitué du bal, tant pour la danse que pour les concours de chant. Le tandem André Verchuren/Émile Decotty arrangea la musique, l’admirable Simone Réal interpréta et enregistra la chanson. Son titre : Au bal du Tourbillon. « Sur le parquet ciré / Au bal du Tourbillon / Mes souvenirs se pressent / Sur ce parquet ciré / Un air d’accordéon / Fait valser ma jeunesse / Tourbillon des belles années / Tourbillon des amours fanées… » Des paroles bien nostalgiques, datant de 1962, mais reflétant parfaitement le déclin des bals musette submergés par le modernisme de la vague yé-yé des années 60. En tout cas, le bal du Tourbillon — qui avait en seconde appellation le Musette de Paris — aura (avec quelques autres) fait partie de ce que Didier Roussin appelait « le folklore de Paris ».
Article paru dans Accordéon & -Accordéonistes, André Nussas

 

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1 commentaire

Commentaire de: JLD [Visiteur]
GASTON DEBEAUQUESNE ACCORDEONISTE AU TOURBILLON DE DECEMBRE 1959 A JUIN 1965
AVANT D 'ETRE ACCORDEONISTE TITULAIRE AU BALAJO (SAUF LE MERCREDI:PRIVAT)de juillet 1965 A FEVRIER 1983
10.04.11 @ 16:01

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