Accordéon & Accordéonistes


Mort d'un ami de l'accordéon : Jacques Demarny

par Philippe Krümm

 

Le parolier Jacques Demarny, inséparable d'Enrico Macias pour lequel il avait écrit "Les gens du Nord" et "Enfants de tous pays", est mort mercredi à l'âge de 85 ans, a-t-on appris jeudi auprès de la Sacem, dont il avait présidé à deux reprises le conseil d'administration.

Interview parue dans Accordéon & Accordéonistes N° 98 (Juin 2010)
 
Jacques Demarny
 
Jacques Demarny est une figure historique de la Sacem. Un ardent défenseur dans les réunions internationales des droits d’auteurs. Il est aussi auteur, artiste, amateur d’accordéon… Retour sur une toute petite partie d’une incroyable vie, digne d’une belle biographie.
 
Vous êtes parisien ?
Ma mère était chanteuse lyrique classique. On vivait en Algérie Elle est venue accoucher en France. Je suis né en 1925. Comme il y avait des complications, l’accoucheur ne savait pas comment faire, il a donc embarqué ma mère pour la France. Et je suis né à Paris 13e, à l’hôpital de la Pitié-Salpétrière, avec une surprise : un frère jumeau, Jean. Puis on est retourné en Afrique du Nord.
 
Quelles sont les premières musiques que vous avez entendu ?
De la musique classique. Et ma mère me chantait des berceuses. Mes premiers souvenirs de chansons un peu variétés datent des années 1930, avec la découverte de Charles Trenet. Ma mère avait un phono à manivelle, elle achetait des 78 tours. Elle possédait une série de disques intitulée “Un mois de vacances”, regroupant des chansons de Jean Nohain, Mireille, etc. Avec mon frère, on était bercés par ça. À 8 ou 10 ans, on a commencé à chanter ensemble, à faire les pitres, des imitations, quand on recevait des amis.
 
Vous apprend-on la musique ?
Ma mère ne voulait pas. Elle a compris très tôt qu’on était attirés par ça. Mais comme elle avait connu la crise de 1920/1925 — c’est d’ailleurs pour ça d’ailleurs qu’elle s’était retirée en Algérie — elle ne voulait surtout pas qu’on soit artistes mais plutôt officiers, militaires. « Dans un premier temps, faites des études. Après, vous ferez ce que vous voudrez », nous disait-elle. Donc on a fait des études en Algérie. Puis nous sommes rentrés en France. Mon grand-père était très malade et ce fut la Seconde Guerre mondiale. On n’est jamais retourné en Algérie. Mon grand-père était farouchement anti-allemands. Tout le monde dans ma famille est rentré en résistance très tôt, en juin 1941, dans le réseau Arc-en-Ciel. Mon frère et moi, à 16 ans, on a suivi. On a fait la guerre comme ça. Le réseau a été dénoncé. Une grande partie a été arrêté. Ma mère, mon frère et moi, nous sommes passés entre les mailles du filet.
 
Pendant cette période, vous n’écoutiez pas de musique ?
Ah si, on se passait tout ce qui est américain. On s’amusait juste à chanter comme ça, pour la famille. Il y avait des surprises parties entre les copains. On était frondeurs, on provoquait les Allemands.
 
Aviez-vous déjà commencé une carrière d’artiste ?
Je voulais être comédien. Et il m’est arrivé une anecdote prémonitoire. Fin 1943, on tournait un film le long de la Seine, en face de là où nous sommes actuellement (dans son bureau de la Sacem, à Neuilly-sur-Seine, NDLR). On venait de finir et on revenait prendre le bus. À ce moment-là, il y a eu une rafle. On nous a plaqué contre le mur, les Allemands hurlaient « papiers, papiers ». On savait qu’on était recherchés. Nous avions des fausses cartes d’identités - c’est comme ça que j’ai pris le nom de Demarny - Un soldat vient, regarde nos cartes, ne comprend rien à celles-ci. Il appelle un officier et, à un moment donné, nous dit : « Raus ! Raus ! » Si à ce moment-là, on m’avait dit « dans quarante ans, il y aura une très belle maison en face et tu en seras un jour président », j’aurais pensé : « Ils sont fous ! » Quand je suis arrivé à la Sacem (1) et que j’ai constaté cette vue, je me suis souvenu tout de suite de cet instant où j’avais une mitraillette braquée sur le ventre.
 
Après la guerre vous développez votre carrière d’acteur ?
Je décrochais des petits rôles dans des films. Mais tout de suite après la guerre, on voulait chanter, pour gagner un peu de sous.
Avec Jean, on avait monté un numéro de cow-boys, les Frères Zorro. On arrivait avec des fouets, des masques. Ça n’a pas marché du tout. Puis mon frère se marie. Je me suis retrouvé tout seul. J’ai un impresario. Je fait un peu de théâtre. Le statut d’intermittent du spectacle n’existait pas, on bouffait uniquement lorsqu’on travaillait. Puis mon frère a été malheureux parce qu’il a divorcé. Ma mère nous a dit : « Pourquoi ne remonteriez-vous pas votre numéro ? Pas les Frères Zorro, mais quelque chose où vous chanteriez et dansez ? » Donc, on a monté un spectacle. Mon frère s’est révélé un excellent comique. Il avait une figure en caoutchouc, une gueule marrante. Il avait un don naturel, cette espèce d’aura comique, de faire rire une salle en ne disant rien. En disant juste des mots comme « papa, maman », tout le monde se marrait.
 
Vous les trouviez où, ces chansons ?
Des copains en faisaient. En général, je n’écrivais pas mes chansons à l’époque. J’aurai vraiment dû le faire. J’écrivais des poèmes très jeunes. Tous les copains qui faisaient des chansons me disaient : « Mais la poésie, c’est pas des chansons. » Je n’ai pas pensé à ce moment-là qu’ils avaient peur de la concurrence.
On faisait des chansons un peu comiques, des chansons comiques fantaisies. L’une d’elles s’intitulait Dix kilomètres, elle racontait l’histoire d’un gars amoureux (avec un thème russe). Il était toujours en train de lui courir après une fille. Une chanson complètement stupide mais agrémentée d’une danse que faisait mon frère. De temps à autre, on proposait une chanson sérieuse, qui tranchait complètement. On a ainsi été parmi les créateurs, avant Mouloudji, de Comme un p’tit coquelicot, avec une mise en scène spéciale. C’était une chanson très triste, là mon frère devenait sérieux. Donc on avait un numéro très ouvert.
 
Vous étiez accompagnés par un orchestre ?
C’était avec un orchestre quand on passait à Pacra, l’ABC… Mais quand on chantait en attraction dans les cinémas de Paris et sa banlieue, les petits galas, fêtes des mères, arbres de Noël, on avait juste un pianiste.
 
Le duo fonctionnait bien ?
À l’époque, il y avait des numéros de duettistes qui se mettaient des moustaches, des trucs, etc. Nous, on ne faisait pas ça. On était très bien habillés mais on avait un numéro de clown et d’Auguste, sans maquillage. Moi je faisais le clown blanc, Jean faisait l’Auguste. Quand je rentrais sur scène, je disais : « Mesdames, messieurs, ne faites pas attention à mon frère. Ma mère m’a demandé que je m’en occupe. Il est un peu simplet. » Pendant ce temps, il faisait l’andouille à côté de moi. On faisait des gags visuels aujourd’hui difficiles à expliquer. On avait une petite célébrité. On a écumé toutes les grandes salles, les casinos de France et de Navarre. Sous le nom Les Frères Demarny, “les jumeaux de la chanson”.
 
Avez-vous enregistrez ?
Oui, plusieurs disques chez Pacific. Ça marchait plutôt bien. Mais il y avait des moments creux. Puis sont arrivés le microsillon et le yé-yé vers 1959. À ce moment-là, on se produisait dans un grand cabaret des Champs-Élysées, le Carroussel. On faisait notre numéro comme d’habitude et on voit arriver un gars d’une émission de radio qui nous dit : « Il est formidable, incroyable, votre numéro. C’est marrant, j’ai l’impression que vous faisiez un vieux numéro. » Là, ça a fait tilt. Je me suis dit : « On n’a plus de maison de disques pour nous soutenir. Notre duo existe depuis quinze ou seize ans. Dans l’esprit du public, on est un vieux numéro. Donc on est cuit. » Je dis à mon frère : « Il faut qu’on arrête. » On a fait notre dernier gala à Montrichard, dans le Loir-et-Cher. Puis j’ai travaillé seul en tant que chansonnier. Je racontais des blagues, des histoires. Je suis resté dans le métier, passant dans beaucoup de cabarets, etc. J’ai monté un spectacle avec la femme une danseuse, avec qui j’étais à l’époque. Nous sommes partis au Moulin Rouge de Bruxelles. Le directeur de ce lieu m’a nommé directeur artistique. Je formais tout le monde, j’animais toute la soirée. C’était en 1960/1961. Je faisais des blagues, mon truc de chansonnier. Un jour, arrive un numéro des enfants de Zavata, Lydia et ses deux frères, et leur mère. Un numéro de jonglage. Mais mal présenté, avec des costumes étriquées. Je leu air dit : « Il faudrait régler votre intervention pour la rendre plus moderne. » J’ai monté à titre bénévole leur numéro. Un jour, Lydia a rencontré Jérôme Médrano. Il voulait remplacer son monsieur loyal qui était malade. Elle lui a conseillé de me rencontrer. Je suis allé voir Jérôme, un homme très élégant, distingué. Il m’a fait enfiler la veste rouge avec la queue de pie : « Avancez sur la piste, parlez, annoncez quelqu’un. » Après, il m’a dit : « Je vous engage. Je suis étonné par la facilité avec laquelle vous arrivez. » Bien sûr, j’avais quinze ou vingt ans de scène d’expérience, c’était facile pour moi.
 
Vous étiez Roger Lanzac avant l’heure ?
Exact, c’est ça. Alors il m’a gardé. Le cirque allait très mal. Médrano avait des difficultés et savait qu’il allait être obligé d’arrêter. Il m’a demandé : « Je voudrais quand même finir en beauté. Que pourrait-on faire ? » Je lui propose mon idée : « Le prochain spectacle, vous le faites en tenue de soirée obligatoire. J’assurerai la présentation. » Il m’a dit banco. Les gens arrivaient en smoking, magnifiques. J’avais enregistré un texte on entendait une voix qui disait : « Clown (à ce moment-là, le projecteur s’allumait sur Alex Zavatta), ton cirque meurt. Il ne tient qu’à toi de le réveiller. Tu veux un orchestre ? Demande-le. » Le clown faisait un signe et l’orchestre était éclairé. Et tout apparaissait comme cela. Ça a été un triomphe. J’ai été le dernier monsieur Loyal du dernier voyage de Médrano. À la suite de ça, je me suis retrouvé en difficultés, sans contrat. Un chanteur connaissait très bien Louis Merlin à Europe n°1. Merlin était embêté, il préparait la première tournée du podium de cette radio dans toutes les plages. Il avait besoin d’un avant-courrier. Quelqu’un qui installe les lieux. Merlin m’a dit : « Si vous voulez, vous pouvez organiser cette tournée. » Ce que j’ai fait. L’équipe d’Europe n°1, satisfaite de mes services, m’a rappelé trois jours après : « Le podium vient de partir avec le Tour de France. On n’a personne pour s’occuper des réservations des hôtels. » Je leur dis : « Si vous voulez, je peux gérer cela. » J’ai rejoint le podium d’Europe 1 à Limoges. Là, je suis tombé sur Claude Agnelli, patron des animateurs de cette radio, qui m’a dit : « Mais j’ai besoin d’un gars qui soit avec moi, j’ai plein de jeux. Tu restes avec moi. » Et nous voilà partis tous les deux sur le Tour de France. Pendant celui-ci, il y avait des jeux animés par Jacques Martin, Harold Kay. J’ai dit à Claude : « J’aimerais bien faire un jeu comme ça. Ça ne me paraît pas difficile à faire. » Et j’ai fini par être animateur de jeu avec succès. À l’époque, je suis tombé sur les paroles d’une chanson yé-yé insipide. Je me suis dit : « C’est pas possible qu’on puisse gagner de l’argent en écrivant des conneries pareilles. » J’ai démarré comme ça.
 
C’était vos premières relations avec la Sacem ?
Non, je suis rentré à la Sacem en 1949 avec mon livre de poésie.
À partir de 1958/1959, j’ai la chance d’avoir un ou deux succès de bal avec Marie-José qui avait chanté Adieu mon amour, que j’avais écrit. Et quand j’avais des chansons qui pouvaient aller à quelqu’un, je connaissais beaucoup de monde dans le métier, alors je pouvais téléphoner directement à la personne. Quand j’avais un titre pour Dario Moreno ou Tino Rossi, je leur disais que j’avais une chanson pour eux, ils venaient me voir, ils la prenaient et voilà.
 
Comment a débuté votre épopée avec Enrico Macias ?
Je l’ai rencontre en 1962. Claude Agnelli faisait la programmation des “Musicorama”. Je lui disais : « Il faudrait vraiment faire passer Enrico Macias. » À force, il m’a dit : « OK, t’es gentil, tu me parles plus de ton pied-noir. Je te promets, il fera cette émission. » C’est comme ça que Macias a fait le premier “Musicorama”, avec des vedettes comme Peter, Paul & Mary. Il a joué cinq chansons. Il a mis le feu parmi les spectateurs. Incroyable.
 
Combien de chansons avez-vous écrit pour Macias ?
En 35 ans de carrière, je n’ai jamais compté. Peut-être 300 à 350.
 
Et en tout, combien en avez-vous écrites ?
1 200 à 1 500. Mais certains auteurs ont écrit beaucoup plus que moi. Je préfère toujours dire que sur les 1 200 que j’ai écrites, j’en ai quand même 800 enregistrées à la Sacem. Les chansons dans le tiroir n’ont aucune importance.
 
Quand vous quittez Europe n°1, c’est pour devenir auteur à part entière en plus de votre carrière d’artiste ?
J’avais une bonne voix, du rythme, du charisme, je chantais bien. Mais je ne sais pas me “foutre à poil”. Je suis un homme pudique. Je ne voulais pas tourner dans un métier dans lequel je n’aurais pas évolué parce que j’avais une espèce de pudeur. Et j’étais très bien en coulisse. J’étais ravi de faire chanter les autres.
 

Alors vous faites chanter les autres, et vous prenez des responsabilités au sein de la Sacem…

Quand ça a commencé à rigoler un peu pour moi, que je pouvais enfin vivre de mon travail, Mai 68 arrivait, je me suis dit : « C’est marrant, je rencontre des copains qui me disent “il faut se battre pour le droit d’auteur”. Ce métier m’a remis en selle, je ne peux pas partir comme un voleur. Il faut que je fasse quelque chose pour lui. » En 1970, je suis devenu secrétaire du groupement variétés pendant neuf ou dix ans, tout en étant au comité directeur des variétés. Je me suis passionné pour le droit d’auteur. Autour de moi, on me disait : « Tu devrais te présenter à la Sacem. » Mais je n’y comptais pas du tout. J’ai connu la Sacem quand j’y suis rentré parce que j’avais trois sous à toucher. Après trois tentatives, j’ai été élu au conseil en 1976. Depuis, je n’ai plus quitté le conseil. En plus du droit d’auteur, je me suis intéressé au droit international. Ça a même un peu empiété sur mon métier de créateur.
 
Remise du prix Baxter 2010 à Fabien Veyriras
Votre tendresse pour l’accordéon apparaît quand ?
Elle est là depuis toujours. Quand j’étais chanteur, je travaillais toujours avec beaucoup d’accordéonistes. Je les ai tous connus. J’ai connu Deprince, Murena, Gus Viseur, Émile Prud’homme, bien avant Vacher mais il y a très longtemps. Après, je les ai tous croisés : Verchuren, Aimable, Yvette, j’ai fait le Tour de France avec elle. Après, il y en a plein d’autres aujourd’hui plein de jeunes formidables. J’aime l’accordéon parce que c’est l’instrument qui me met en joie. Allez savoir pourquoi. Dans ma famille, ils se marrent parce qu’ils n’aiment pas tous cet instrument. Mais moi, si jamais je me réveille du mauvais pied et que j’entends papapapa (il chantonne un air d’accordéon, Indifférence NDLR), je suis heureux. Deux choses me rendent heureux : Nat “King” Cole et l’accordéon.
Propos recueillis par Philippe Krümm
(1) : Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique.

 

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