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Marcel Azzola et Lina Bossati - Nouvelle galette pour une belle histoire !
par Philippe Krümm
Dans l’histoire de l’accordéon, il y a souvent eu des duos. Mais celui que constituent l’accordéon de Marcel Azzola et le piano (ou l’alto) de Lina Bossati est unique. Unique par la qualité de la musique, arrangement et musicalité. Ce binôme est à lui seul un résumé de la belle histoire des musique populaire.
Un album vient de sortir : côté pile, Lina ; côté face, Marcel. Un disque avec tous les classiques, joués par les deux musiciens lors de leurs prestations scéniques. Des morceaux historiques allants d’Astor Piazzolla à Erik Satie, de Gérard Jouannest à Chopin, plus quelques compositions signées et cosignées par Marcel Azzola avec entre autres Armand Lassagne ou Joë Rossi…Et la très surprenante reprise du “Temps des cerises”. Une deuxième galette (un DVD) enrichit l’édition de cette publication d’une interview des deux personnages, les rendant encore plus attachant.
Lina Bossatti et Marcel Azzola forment plus que jamais le duo accordéon & piano/violon qui provoque à chaque fois qu’il se produit un véritable engouement sur le public. Après un grand concert le 24 novembre 2008 à l’Alhambra (Paris) pour l’anniversaire de Marcel, un CD/DVD vient de voir le jour regroupant une grande partie du répertoire de ces musiciens hors normes.


Azzola Bossati –Lina & Marcel
Musique et Mouvement
À consulter : vidéos et interviews de Marcel Azzola dans ce blog (pour l’histoire)
Marcel Azzola & Lina Bossatti
Par amour de la musique. Rencontre tranquille, à la maison, avec des historiques de l’histoire de la musique française.
Quand le duo s’est-il formé ?
Marcel Azzola : La première fois, ça ne pouvait être qu’après les années de bals. Lina et son mari Denis Tuvéri étaient déjà dans l’orchestre. J’avais eu besoin d’un orchestre plus attractif. Il fallait une chanteuse. Comme Lina chantait à L’Ange Rouge, à Pigalle, avec Denis. Le batteur de l’orchestre avait joué avec Lina dans tous les grands dancings parisiens. Il m’avait dit : « Je connais quelqu’un qui sait chanter et qui joue aussi du piano et du violon. » Je suis allé l’écouter et nous avons commencé à jouer ensemble.
Quel répertoire jouiez-vous à L’Ange Rouge ?
Lina Bossatti : De la danse traditionnelle. C’était de la musique populaire du tango, du typique, etc.
Or vous, Lina, vous veniez de la musique classique ?
L. B. : Oui.
Donc vous vous êtes retrouvée dans la musique populaire grâce à votre mari Denis ?
L. B. : J’ai eu envie de m’encanailler, à une certaine période de ma vie.
Grâce à Denis ?
L. B. : Je m’amusais avant à faire de petites prestations comme cela en banlieue — je suis de la banlieue sud. Et un jour, un musicien me dit : « Tiens, si ça t’intéresse, on cherche un ou une pianiste à la Croix de Malte à Paris. » À l’époque, j’étais sous tutelle de mes parents, donc Paris il n’en était pas question. Et puis ça ne faisait pas sérieux, une brasserie… Mais j’ai tellement insisté qu’au final, mes parents ont cédé. Et voilà, j’ai débuté à la Croix de Malte. J’ai passé une audition, c’était Denis qui avait l’affaire.
C’est vrai que la Croix de Malte était le haut lieu où tous les accordéonistes ont joué…
L. B. : C’était boulevard de Strasbourg. J’y ai pensé l’autre jour quand on a joué au Sunside (rue des Lombards, NDLR). Car le tabouret de piano était fixé presque à l’extérieur de la scène. Et à la Croix de Malte, ils avaient rajouté une grande planche parce que la chaise ne tenait pas sur le podium. Les deux pieds de la chaise étaient dans le vide, d’une certaine façon.

Lina Bossati fait ses gammes
Quand vous commencez à jouer en duo, quel était le répertoire ?
L. B. : Des pièces d’André Astier. Mais déjà dans le bal, Marcel organisait de petits intermèdes. C’est ce qui a donné l’idée du duo.
M. A. : Ça ne plaisait pas à tous les clients. Ils voulaient danser et n’en avaient rien à faire de l’attraction. Seulement, c’était l’occasion de se faire entendre, de se faire plaisir. Comme on faisait à la Salle Wagram ou à la Mutualité, il y a eu Charles Aznavour, Philippe Clay, tous ces chanteurs d’une certaine époque qui passaient là en attraction. À Wagram, ça gueulait parfois dans le public. Parce que le chanteur ou la chanteuse ne faisait pas danser.
Donc vous faisiez une attraction qui durait dix ou quinze minutes. Et là, vous jouiez quoi ?
L. B. : Des titres comme Caprice mazurka, Formule 1, Feu de joie, etc.
M. A. : C’était des morceaux très “accordéonesques”, si je puis dire, car ils étaient signés André Astier, Joss Baselli, Joë Rossi, déjà mes complices de l’Académie d’accordéon.
L. B. : C’est ce qui a donné l’idée à Marcel lorsqu’il a été obligé d’abandonner l’orchestre pour des raisons professionnelles de continuer en duo. Alors on a élargi et agrémenté le répertoire.
Comment choisissiez-vous ce répertoire ?
M. A. : Ce n’était pas facile. Il y a eu plein d’idées mais des choses déjà toutes faites, soit pour les pianistes, soit pour les violonistes. Et pour les accordéonistes, il y avait déjà des interprètes de par le monde, des concertistes — et j’en connais bon nombre d’entre eux — qui jouent remarquablement ces pièces-là. Je ne voyais pas pourquoi on aurait été dans ce créneau alors qu’il était déjà plus que fourni. Ce n’était pas la peine de leur faire de la concurrence. Lina a ses chances, car elle peut le faire, avec ses études et aussi ses qualités. Mais moi, il n’était pas question que je fasse un concours avec tous les concertistes, surtout d’aujourd’hui. En plus, je les connais presque tous et je suis admiratif face à eux.
Oui mais ce qui fait la force de votre duo, c’est votre personnalité et votre histoire. On ne vient pas voir des “performers” qui jouent dix mille notes à la minute. On vient voir toute une histoire musicale.
M. A. : Mais c’est vrai que c’était difficile de trouver un répertoire qui s’adapte bien et qui surtout nous donne envie de jouer.
Parfois, Lina, dans le duo, vous interprétez quelques pièces au violon pour dialoguer avec l’accordéon ?
L. B. : Oui.
M. A. : En ce moment, on change. Elle prend l’alto car elle fait partie de l’orchestre de la Sorbonne, l’orchestre du lycée Louis Legrand avec tous ces jeunes qui sont des phénomènes. Elle est heureuse de jouer une musique qu’elle n’a pas joué autrefois : des symphonies, Brahms, Mozart, etc.
Et puis l’alto, c’est un instrument qui a une place spéciale au sein d’un orchestre, à la fois présent et en retrait ?
L. B. : Oui. On dit toujours que lorsqu’on a joué du violon, on peut jouer de l’alto. C’est complètement faux. Ça n’a rien à voir : le poids et l’emplacement de l’instrument, etc.
Des musiciens ont-ils écrit des morceaux pour vous ?
M. A. : Évidemment. Martial Solal nous a bien encouragés avec sa Piécette pour duo. Dans cette Piécette, il y a des plages d’improvisation. Mais je dois dire qu’avec Martial, on a intérêt à la préparer, son improvisation (rires). C’est ce que j’appelle une “impro préparée”.
Justement, parlons impro. Marcel, vous êtes connu comme improvisateur. Vous avez la réputation de partir de quatre pauvres notes d’une chanson et de la magnifier. Dans votre duo, l’impro est-elle toujours présente ou bien tout est écrit avec précision ?
M. A. : Lina et moi, nous avons tous les deux des plages d’improvisation. Lina, soit elle les prépare, soit elle improvise. Elle sait improviser, sauf qu’elle est encore très timide sur ce plan-là alors qu’elle sait le faire.
L. B. : J’aime mieux préparer.
Ça ne doit pas être facile d’improviser avec un “ogre” musical comme Marcel ?
L. B. : Ah ah ah ah !
M. A. : Si, si, elle sait le faire. Simplement, elle n’ose pas. Car quand on a dans l’optique et dans l’oreille des musiciens comme Martial Solal, Art Tatum ou Oscar Peterson.
Ah oui, c’est quoi vos références pianistiques jazz, Lina ?
L. B. : Les noms que Marcel vient de citer.
Cela vous plaît, Thelonious Monk, Keith Jarrett ?
L. B. : Ah oui, c’est pas mal du tout (rires). Ce sont des génies.
Lina, avec Marcel, ce ne doit pas être facile. Car la renommée de Marcel, c’est d’avoir une idée musicale à la minute.
M. A. : J’ai beaucoup mélangé les styles. Quand je joue avec des groupes de spécialistes, avec le guitariste Christian Escoudé, avec le violoniste Didier Lockwood, je dois m’accrocher pour rester dans une ou plusieurs couleurs. Ce sont vraiment des spécialistes, ce que je ne me sens pas être.
Votre duo n’est pas jazz, classique, variété. C’est cela aussi qui fait son originalité. Quand vous partez d’un morceau, vous écrivez tout ? Comment harmonisez-vous et arrangez-vous car tout n’a pas été écrit pour accordéon et piano ?
M. A. : On fait des agencements, « on va faire comme ci, comme ça ». Lina préfère travailler avec sa mémoire.
Quand vous travaillez un morceau, vous jouez ensemble pendant une heure en cherchant des arrangements ?
M. A. : Il faut déjà avoir une idée de ce que l’on veut.
Comment mettez-vous votre touche personnelle sur les morceaux ?
L. B. : Je trouve des sons, des idées, Marcel me dit « tiens, ça, c’est bien ».
M. A. : C’est un partage.
Quel est le dernier morceau que vous ayez mis à votre répertoire ?
M. A. : Le temps des cerises.
Pourquoi ce titre car c’est un morceau historique, un peu décalé ?
M. A. : Oui mais en même temps, c’est une pièce de Jean-Baptiste Clément, un sérieux poète, plutôt à tendance symboliste. Cela vient d’un peu loin : j’ai accompagné Juliette Gréco, j’ai fait le tour du monde plusieurs fois avec elle en tant qu’accordéoniste. Elle terminait toujours — c’est d’ailleurs encore le cas — ses récitals avec Le temps des cerises en duo avec son pianiste Gérard Jouannest. Ça m’a toujours marqué et frappé, j’écoutais à chaque fois avec attention le texte. C’est l’une des plus belles chansons françaises. Je me suis dit : « Tiens, voilà une idée pour le duo avec Lina. »

Marcel Azzola, chez lui , jouant du cecilium. L'incroyable instrument à anche libre inventé par de Gromard à EU (France).
Dans votre album, il y a une pièce de Chopin, une autre d’Erik Satie…
M. A. : Alors c’est encore autre chose. C’est en faisant un enregistrement du quartet avec Didier Lockwood. L’arrangeur, Dimitri Naïditch, a carrément destructuré certaines pièces. Je crois qu’avec le quatuor, on joue aussi un morceau de Debussy. Là, cette valse en la bémol de Chopin intitulée La valse de l’adieu, il en a fait une pièce à chorus.
L. B. : Ça m’a beaucoup plu.
M. A. : Lina commence par le vrai Chopin. Puis légèrement, on amène la déstructuration harmonique. C’est du Picasso, même si cela paraît stupide de faire des comparaisons. C’est ça, la déstructuration. On sait qu’il s’est choisi des phares dans la sculpture, la musique et surtout la peinture. Et puis, partant d’une idée d’autres génies, Picasso déstructurait. C’est amusant de le faire, même pour Chopin, si ça ne dérange pas trop les puristes. Ça, cela doit les déranger un peu.
L. B. : Oh, tant pis.
M. A. : Oui, tant pis. Et nous, ça nous amuse. Chopin n’est pas là pour nous engueuler. Et peut-être que ça lui aurait plu aussi. Il aurait très bien compris. Quand à notre version du Temps des cerises, il n’y a pas eu de destructuration. C’est une adaptation de Jean-Pierre Chalet, un jeune pianiste qui a été président du Jazz club d’Orléans. On l’a eu comme élève avec Joë Rossi. Il avait lâché l’accordéon car le répertoire ne lui convenait pas. Ce qui n’empêche pas qu’il ait à son tour fait lui aussi travailler des accordéonistes. Car il est arrivé à un certain niveau d’accordéon intéressant. Il aime toujours ça. Il a eu comme élèves des jeunes accordéonistes aujourd’hui connus, qui ont participé à son groupe. Enfin, bref, il est formidable. Jean-Pierre a écrit aussi pour nous Pulsions sur le dernier disque. Alors, Pulsions, je ne sais pas, les lecteurs d’Accordéon & accordéonistes en penseront ce qu’ils veulent, avec leurs oreilles. Pour nous, c’est une pièce à la fois bizarroïde et formidablement bien construite. C’est vraiment de la musique.
Y a-t-il des difficultés pour caler un accordéon et un piano ? Concernant les attaques, pour démarrer un titre, etc.
L. B. : Il faut que le pianiste ait le sens de l’accompagnement. Il ne faut pas seulement être pianiste.
En concert, Lina, vous utilisez très peu de partitions…
L. B. : Je ne sais pas lire la musique (rires). Mais Marcel met sa musique pour prouver qu’il sait la lire (rires).
M. A. : Je mets les partitions surtout pour les titres. Vous avez oublié une chose : autrefois, dans un studio de radio ou sur scène, on se pointait avec un accordéon pour jouer avec un piano, mais on oubliait l’accordage. Et les accordéons, il y a eu une époque où ils étaient accordés à 445.
Justement, vous êtes à combien maintenant ?
M. A. : 441, car je peux jouer avec les 440 et les 442. Et autrefois, on ne pensait pas à l’accord de l’accordéon. Je me demande si Émile Vacher, quand il jouait avec ses pianistes, pensait à l’accordage. À mon avis, oui. En plus, ses accordéons avaient une sonorité étincelante. Il avait exactement le même son que Médard Ferrero.
Le 24 novembre dernier à l’Alhambra pendant presque deux heures, on a pu vous admirer avec plein d’invités sur scène. Ce nouveau CD est-il le résumé de cette grande soirée ?
M. A. : Il y a des morceaux en plus. C’est un programme qu’on a choisi avec des œuvres récentes et d’autres plus anciennes. Tous les titres qui sont sur ce disque nous plaisent. Même quand il y a l’hommage à Brel.
Oui, ça, c’était obligé. Et pourquoi Lina ne fait-elle pas un hommage à Bourvil ?
L. B. : Je l’ai accompagné, en plus.
C’est pour cela que je dis ça.
L. B. : D’autant qu’il jouait de l’accordéon. Mais on y pense. Je ne comprends pas que cela n’ait pas été encore fait d’ailleurs, un hommage à Bourvil. Nous, on pourrait faire un arrangement sur Ballade irlandaise (Un oranger) car c’est une chanson française. De plus en plus, je préfère rester dans cette mouvance française. Il y a des trésors magnifiques.
Comment voyez-vous l’avenir de votre duo ? Combien de morceaux avez-vous au répertoire ?
M. A. : On en a abandonné quelques-uns.
En concert, vous jouez toujours les mêmes morceaux dans le même ordre ?
M. A. : Jamais. C’est ce qui désole un peu Lina.
L. B. : Oui, j’ai besoin de ma feuille de route. Et comme Marcel change tout le temps l’ordre…
Ah, le patron est fluctuant. Lina, quels sont vos airs préférés dans le répertoire du duo ?
L. B. : La diablesse et Le temps des cerises. Et la Valse de Chopin.
M. A. : J’aime bien Take Back et Made In Valse, un titre composé avec Armand Lassagne, un merveilleux musicien. Mais dans le répertoire, tout nous plaît. Quand on joue un morceau, c’est qu’il nous plaît. Même si parfois il y a des virages dangereux.
L. B. : C’est curieux parce qu’on ne s’en lasse pas.
Et puis chaque interprétation est toujours un peu différente ?
L. B. : Ce n’est jamais la même chose.
Au moins, l’accordéoniste a un avantage : il arrive dans la salle avec son propre instrument. Vous, en tant que pianiste, vous découvrez le piano sur lequel vous allez jouer le soir même. Et vous ne devez pas toujours avoir les plus beaux pianos de la planète à votre disposition ?
L. B. : Non. C’est ce qui fait aussi que c’est toujours différent. Et puis cela dépend aussi de notre état personnel, on n’a pas toujours la même forme physique d’un jour à l’autre.
Pour bien jouer, Lina, vous avez besoin d’un piano à queue ?
L. B. : Un piano quart de queue me va déjà bien.
Ça doit faire plaisir d’avoir un bel instrument, bien réglé ?
L. B. : Ah oui, bien sûr !
M. A. : Moi, j’arrive en concert avec mon accordéon, mais ce n’est pas toujours la même scène, ni la même chaise.
Marcel, vous avez une belle réputation de “conteur” sur scène. Vous parlez beaucoup au public. Vous avez tellement de jolies anecdotes sur les légendes de la musique (Brel, Barbara, etc.), les spectateurs ont envie d’en entendre. Vous le savez quand même ?
M.A. : Ah bon !
L. B. : Ça fait partie du personnage ! (rires)
Propos recueillis par Philippe Krümm.





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