Roy Ayers : la leçon de musique
L’ineffable Roy Ayers nous a offert mercredi soir un concert à la hauteur de la légende qu’il représente. Car, et il faut remettre les choses dans leur contexte, on parle quand même de l’homme qui a composé 63 albums et qui a joué avec Herbie Mann, Fela Kuti, Stevie Wonder, Lonnie Linston Smith, Herbie Hancock, Stanley Clarke, Donald Byrd et puis tous les autres.
Pour rappel, Monsieur Roy Ayers est vibraphoniste et chanteur. Il touche à plusieurs styles musicaux dont le funk, la soul, le jazz qu’il a d’ailleurs aidé à développer, il est considéré comme le pionnier, aux côtés de Herbie Hancock, de l’acid jazz et il est le deuxième musicien le plus repris au monde après James Brown.
Avant d’évoquer le concert en lui-même, il convient de vous rendre compte de l’ambiance au Cabaret Sauvage ce soir là…Blindé ! Noir de monde ! Des gens partout partout…
Une première depuis le début du Black Summer, enfin à ma connaissance, un jeune homme monte sur scène pour nous présenter le concert en nous disant d’accueillir très chaleureusement Monsieur Roy Ayers et son groupe de musiciens New Yorkais. Evidemment tout le monde s’exécute en un « Big round of applause ! » et Mr Roy Ayers arrive.

Il est 20h30 environ quand le groupe monte sur scène et se met à jouer le tube « Searching ». C’est avec bonheur et émotion que le public écoute la voix du chanteur qui, même à 68 ans, garde son timbre de velours. Sur scène, une basse, une batterie, des congas, des claviers, des cloches et… Mr Ray Gaskins, « Ray Ray » pour Roy Ayers et aussi pour le public le temps d’une ovation.
Ray Gaskins est le cousin de Jocelyn Brown et le neveu de Barbara Roy. Chanteur, saxophoniste et clarinettiste (entre autres), Ray Gaskins est un orchestre à lui tout seul. Enfant prodige, il se met à la clarinette à l’âge de 9 ans et au saxophone à 16 ans. On s’étonne à peine de voir le musicien souffler dans sa clarinette pendant qu’il joue du saxophone ou pianoter sur son clavier pendant qu’il joue de la clarinette. Un tueur…
Le groupe joue ensuite d’autres tubes, excusez la redondance du terme tube mais quand il s’agit d’un musicien comme Roy Ayers qui compte une soixantaine d’opus à son actif, il y a de fortes chances qu’il interprète exclusivement des tubes (et c’est aussi pour ça qu’on est là), comme « Love will bring us back together » et « Running away » dans lesquels on a l’opportunité d’entendre la voix hallucinante de John Pressley.
Ce chanteur soul est capable de monter en aigu et de tenir la note très longtemps.

Après quoi les musiciens proposent de jouer un morceau du maître Dizzy Gillespie. Quand des musiciens au talent incontestable revisitent le répertoire du trompettiste, ça donne un morceau de 35 minutes dans lequel chaque musicien présente un solo et un show à l’américaine, et franchement, on s’en est pris plein les yeux et les oreilles.
Solo spectaculaire de Donald Nicks, le bassiste qui jouait essentiellement en slappant et qui, presque en un tour de magie, a obtenu de sa basse un son de guimbarde. A la fin de son solo, les autres musiciens, d’un commun accord, ont fait mine de l’aérer avec des serviettes comme s’il était littéralement entré en combustion. A l’américaine ! Pendant le morceau, il nous a aussi été donné d’apprécier le solo du batteur, Lee Pearson, dont la force et l’énergie se ressentaient par les vibrations produites sous les pieds du public.
A la fin de ce morceau extraordinaire, qui ressemblait vraiment à une jam de musiciens très talentueux, instant de grâce : on entend l’introduction de « Everybody loves the sunshine », mais avortée parce qu’au même moment, Roy Ayers fait monter sur scène deux invités surprise. Il s’agit de deux jeunes danseurs qui présentent leur prestation, non sans rappeler le film « Bamboozled » de Spike Lee sorti en 2000 qui modifie la tradition théâtrale américaine du « Blackface », en mettant en scène deux personnages noirs, grimés en noir dont on ne voit finalement que la grande bouche rouge écarlate. Stéréotypés à l’extrême, les deux personnages font office de « black de service », l’idée de Spike Lee étant bien entendu de révéler le racisme flagrant et actuel d’une société qui se déculpabilise en croyant y retrouver une tradition théâtrale inscrite historiquement dans leur société. Si le show a bien été reçu par un public français, on est en droit de se questionner sur la réaction qu’il aurait pu provoquer face à un public noir américain.
Le temps d’un morceau disco funk, les deux jeunes danseurs ont finalement quitté la scène et on y a eu droit à notre « Everybody loves the sunshine », d’autant plus appréciable que, souvenez-vous, mercredi soir il pleuvait. Une nuit magique !

Petit bémol, enfin plutôt des doléances : quand on aime vraiment un artiste et son œuvre et qu’on aime particulièrement une composition qu’on a jusqu’ici entendu seulement sur CD, on se dit stupidement que l’artiste aurait pu la jouer, que ces choses là se font, mais non, pas ce coup-ci, Roy Ayers ne nous a pas offert « Life is just a moment » super tube de son album Mystic Voyage.
Le dernier morceau joué, un pur plaisir P Funk, avec à la clé une reprise de Knee Deep de Parliament au saxophone par Ray Ray, était une intro parfaite au concert de George Clinton du 3 août prochain en clôture du Black Summer Festival. A vos places !
Jihane Bensouda



24.07.09 16:26:17, 