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Vite, 10 disques avant les années 10 !
Mister Minimum, notre révéré rédacteur en chef, me demande, comme à tous les employés de Mondomix, quels ont été, selon moi, les 10 disques « importants » de ces 10 dernières années. Je place l’adjectif « important » entre guillemets parce que c’est une citation et qu’elle définit bien l’exercice : il ne s’agit pas – ou pas seulement – de mes goûts personnels (je vous les livrerai sur un autre billet) mais des 10 disques qui résument nos années zéro. Même si je ne suis pas la personne la plus qualifiée pour une telle synthèse (j’ai essayé d’écouter de tout mais je n’y suis pas toujours parvenu), voici quelques idées en vrac :
• Le retour du rock pourrait être symbolisé par « Is this it »(1) des Strokes, paru dès 2001. Mais c’est plutôt « Up the brackets », le premier album d’autres gravures de mode, les Libertines, que je choisirais. Dans les années 90, on croyait le rock mort, définitivement dépassé par le progrès technologique que semblait représenter les samplers. Mais « rock'n'roll will never die » comme chantait Neil Young et nombre d’adolescents ont traversé les années zéro en rêvant de guitares électriques, d’amplis à lampe et de l’existence rimbaldienne de Pete Doherty. C’est plutôt une bonne surprise !

• C’est probablement Eminem (l’auteur du bien nommé « The Eminem Show ») qui personnifie la forme de rap qui a triomphé au cours des années zéro : un rap égocentrique et vaniteux, névrosé jusqu’à l’os. Et comme les radios les plus écoutées par les jeunes ont ressassé jusqu’à l’écoeurement ses tubes et ceux de ses comparses (50 Cents, The Game, ...), ce rap aura été pour beaucoup la bande-son des années zéro. Dommage pour tous les producteurs de hip hop qui polissent dans l’ombre des titres moins prévisibles. Avec un peu de chance, leur musique sera réhabilitée dans les années qui viennent.

• S’il est un genre qui aura mis peu de temps à s’imposer, c’est bien le slam. Peu de temps après la sortie du film du même nom (1998), les muses se sont réveillées et les poètes se sont emparés du micro sur tous les continents. Le mouvement est un peu retombé aujourd'hui et il a plus produit de belles soirées que de beaux disques mais il a tout de même généré de belles œuvres, comme « En marchant vers le soleil » du Congolais Apkass.

• Après le rock, un autre revenant, totalement improbable cette fois, est le folk. Personne n’aurait parié un centime d’euro là dessus mais les années zéro ont été des années folk. Des milliers de jeunes chanteurs et chanteuses (le genre se prête aux confidences féminines) ont posté fiévreusement sur leur page Myspace des titres d’une nudité étonnante, sur lesquels les voix ne se cachent que derrière de minces cordes de guitare. Quelques chefs d’œuvre sont nés ainsi. J'aurais aimé nominer dans la catégorie folk « The Seeger sessions » de Bruce Springsteen mais le succès de Devendra Banhart est bien plus emblématique de la réception paradoxale de ces disques : ce barbu communautariste a, à la sortie de « Cripple Crow », séduit les bobos de l’ère high tech avec une musique de hippie. Chapeau !

• Chapeau bas également devant Radiohead qui a été dans les années zéro ce que Bjork avait été dans les années 90 : un aiguillon, une obligation constante de tout réinventer tout le temps, des harmonies aux modes de diffusion des disques. Ajoutons donc « All hail the thief » à la liste.

• « Et ailleurs ? », me demanderez-vous, « Parce que tout cela a l'air très occidental ». C'est exact. L'industrie culturelle occidentale (anglo-saxonne essentiellement mais aussi européenne, avec une mention spéciale pour la Scandinavie) a encore imposé ses rythmes au reste du monde. Peu d'autres pays ont réusssi à se faire une place au soleil. Celui qui s'en est le mieux tiré est peut-être le Mali. Des disques d'exception nous sont arrivés de Bamako à un rythme impressionnant. Les citer tous serait trop long, je me contenterai de me prosterner devant l'impérial « Moffou » de Salif Keïta.

• Ailleurs encore, les rendez-vous ratés ont été nombreux. Le Brésil, notamment, n'a pas réussi à faire adopter ses rythmes par le grand pubic. Et cela pour la pire des raisons : ses répertoires sont trop riches, ses rythmes trop divers; l'occident s'y perd. Personnellement, c'est sur l'est de l'Europe que j'aurais parié. Dans la foulée des films d'Emir Kusturica et de Tony Gatlif, les musiciens de Roumanie, de Bulgarie, de Hongrie, de l'ex-Yougoslavie, ... longtemps cloîtrés derrière le rideau de fer, avaient enfin une opportunité de faire reconnaître leur talent. Ces groupes ont tourné, leurs disques ont circulé, quelques jeunes occidentales ont adopté les robes bariolées des gitanes ... mais la sauce n'a pas vraiment pris. Aucune fanfare n'a décroché de tube de l'été. Je me suis souvent dit que c'était une Cesaria Evora, une grande voix, qui leur avait manqué. Mais cette grande voix existe, elle appartient à Liljana Buttler, dont le « Mother of Gypsy Soul » est une splendeur. Alors, pourquoi n'est-elle pas à la mode ? Réponse, j'espère, dans les années 10.

• Les années zéro ont commencé par une frénésie cubaine liée au succès du Buena Vista Social Club mais la mode est vite passée. Je ne considère pas le reggaeton comme autre chose qu'un bricolage éphémère et la bachata gominée d'Aventura comme autre chose qu'un coup de chance sans lendemain. Du côté latin, seule l'expansion de la cumbia mérite d'être notée. désormais, ce genre musical modeste, destiné aux bals des classes populaires, se danse de Buenos Aires à Tijuana et a ses adeptes dans toutes les grandes villes du monde. En témoigne les folles soirées animées par le big band argentin Cumbia Ya ! à Belleville et la sortie en France de leur tout nouvel album, « No me busques ».

• Puisqu'on parle de genres qui ont conquis la planète, impossible de ne pas évoquer l'afrobeat. Avec ou sans Tony Allen (mais souvent avec), l'hybride qu'avait conçu Fela est désormais joué aux quatre coins de la planète. Plus que le courageux « Africa Shrine » de femi Kuti, le « Who is this America ? » d'Antibalas, sorti au beau milieu des années zéro, et représentatif de l'internationalisation de ce rythme.

• Ca y est, déjà 9 albums ! Il ne me reste qu'une place sur le podium, alors que je voulais évoquer le Zimbabwe, la kora (peut-être l'instrument de la décennie), le « jazz vocal », le dub à la française, Bollywood, la nouvelle nouvelle chanson française, le retour tardif mais explosif de la soul, ... Mais ce n'est pas grave. L'essentiel est dit. Je me contenterai de rappeler que, pour les amateurs de musique, pour certains en tout cas, l'événement le plus traumatisant de ces dernières années est la dévastation de la Nouvelle-Orléans par l'ouragan Katrina (et la nullité des services publics états-uniens, soit dit en passant). Pour reprendre une rengaine de l'idole nationale, qui a elle aussi marqué les années zéro par ses évasions suisses et ses promesses de départ, « toute la musique qu'[on] aime, elle vient de là », elle vient de Congo Square, au coeur de la Big Easy. Souhaitons que d'autres musiques qu'on aime puisse un jour en venir à nouveau. C'est ce qu'on se dit en écoutant la reprise intégrale de « What's going on » par le Dirty Dozen Brass Band.

Au final, les années zéro n'auront pas été nulles. Loin de là. Elles auront même été d'une richesse réjouissante. Le mot de la fin ? Années zéro, années heureuses (musicalement) !
(1) Il est d'ailleurs amusant que cette décennie ait commencé par le « Is this it » des Strokes et s'achève par le « This is it » posthume de Michael Jackson. Reste à savoir à quoi le « it » renvoie.
Prodigieuse transmission orale
En rédigeant la fiche de présentation de Madou Sidiki Diabate, j'ai appris que ce frère de Toumani Diabate faisait partie de la soixante-et-onzième génération de joueurs de kora de sa famille. Si je compte bien, 71 générations, cela représente entre 1000 et 1400 ans d'histoire. Avoir une telle connaissance de sa généalogie est prodigieux ! Malgré nos écrits, qui d'entre nous sait quel métier exerçaient ses ancêtres au neuvième ou au dixième siècle ? Voire de quel intrument ils jouaient ?




10.12.09 13:54:05,
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