3 juillet: un final révolutionnaire!
Dernier jour de cette 1ère édition. Après deux semaines à l'allure théâtrale, les costumes et les décors laissent place aux voix sans fard. Pour conclure ces Chantiers d'Europe Italie, qui ont vu les mots et les couleurs flirter devant le rideau, il fallait au moins une soirée musicale. Le Théâtre de la Ville, déjà très lié à cette chanteuse, a donc invité en guise de cerise sur le gâteau la grande dame de la chanson engagée italienne, Giovanna Marini.
Accompagnée ici du Quartetto Urbano, l'ensemble a prévu un programme chargé de sens et d'émotions: la soirée sera consacrée aux chants révolutionnaires qui secouent l'Italie depuis des décennies.

L’ensemble entre en scène, les mains se déchainent. Giovanna entonne un « chant anarchiste » à la guitare, suivie par le quartetto, et annonce la couleur : "on chante beaucoup ensemble des chants politiques, donc ça n'a pas été dur de préparer cette soirée. L'unique chose, c'est qu'il faudra nous arrêter à temps. Parce que si vous le voulez, nous pouvons jouer toute la nuit". Les applaudissements et les rires reprennent de plus belle, et la musique les suit de près.


Les chants prennent vie, à travers les souvenirs et les collectages de Giovanna. Chaque chanson reprend corps, née en 48, en 64, dans les rizières ou sous la plume d'un poète oublié. Avec humour et tendresse, on parcourt avec elle ces années de rage, de lutte politique et de drapeau rouge.
Des histoires de Mondines (ouvrières saisonnières qui travaillent dans les rizières, à l'image de la belle Siviana Mangano dans Riz amer de De Santis), de soirées avec des intellectuels comme Pier Paolo Pasolini, de partis et de lutte prolétaire se dessinent sur les contours de notre esprit. Avec ces chants populaires, c'est toute l'histoire politique de l'Italie que la Marini et les siens nous content, avec ses dérives fascistes, ses aspirations communistes, ses manifestations syndicales anti-mafia...
Figli dell'officina - Giovanna Marini & Quartetto Urbano
Mais partagez plutôt l'émotion de ce choeur sans âge: Et la danse nostalgique révolutionnaire continue: Giovanna continue, rêve d'espoir et de liberté, évoque même Roberto Saviano et sa fidèle escorte. Puis elle quitte le plateau et laisse le Quartetto s'envoler vers la Sardaigne, en toute liberté polyphonique... La soirée coule, on sent que nos cinq compagnons nous préparent une surprise, et ça ne manque pas: un chant révolutionnaire en français, comme à la maison! A octave différentes, ils nous servent une prestation des plus rigolotes: 
En 1964, avec le Groupe Nuovo Canzoniere Italiano, Giovanna Marini reprend un chant révolutionnaire dont le seul nom donne envie d'en fredonner le refrain: Bella ciao. Dans ses souvenirs, Giovanna nous raconte la genèse de cette reprise (mais aussi l'anecdote de sa découverte parallèle par Yves Montand) et avant d'entonner ce "chant rituel", elle ajoute: "En Italie, ce chant partisan est censuré. Alors maintenant on le chante acharnés, parce que c'est devenu un chant révolutionnaire."

Inutile d'en dire plus, vous l'aurez compris. La salle est transportée de joie et acclame le groupe avec plus de ferveur que jamais. Retour de bonne guerre de Giovanna et le Quartetto Urbano qui nous quittent avec un dernier morceau d'"Addio":

Et longue vie aux Chantiers d'Europe!
2 juillet: mémoire subjective pour histoire collective
Sur la scène du Théâtre des Abbesses, le monologue se conte à deux voix. David Lescot, l'acteur français qui dirige la lecture, explique qu'il a l'honneur d'avoir à sa droite Marco Baliani, auteur du texte Corpo di stato connu également pour être l'initiateur du genre théâtral italien qu'on appelle "théâtre de narration".
Aussi la pièce se joue en miroir, du français à l'italien et vice versa, avec deux tons, deux langues différentes, pour une même histoire. Celle de Marco Baliani lui-même, homme de théâtre résidant à Rome pendant "les années de plombs", assailli par le doute, les contractions et les illusions.
Accompagnés par le saxophone soprano de Virgil Vaugelade, qui passe d'un air mélodieux à une confusion sonore presque irritante, les mots posent le sens et s'entêtent dans ce dialogue musical.

Le texte commence sur une page de l'histoire restée trouble. Baliani raconte ce mois de mai 1978. Le 9 en particulier, où sont morts Aldo Moro, président du parti Démocrate Chrétien assassiné par les Brigades Rouges, et Peppino Impastato, militant de Radio Aut assassiné par la mafia sicilienne. De ce meurtre sanglant (Peppino Impastato a été attaché à une voie ferrée avec une charge de dynamite sous le corps), appelé "suicide", il ne reste aucune image. Il faudra attendre vingt ans pour faire la lumière sur cette affaire. Du cas Moro en revanche, "on sait tout: où, comment, pourquoi, qui l'a tué, qui l'a séquestré, tout semble très visible", explique Baliani, "mais instinctivement on perçoit que la vérité est encore loin, et que les choses cachées sont encore plus lourdes à porter que celles visibles."

Au fil du récit, on suit les doutes et les tiraillements incessants que Baliani a ressenti ces années-là. Entre l'envie d'agir contre le gouvernement et le refus de prendre les armes. Il se souvient des compagnons, qui ont fini en prison, de ceux qui, comme lui, ont été réduits au silence par le pacifisme. Il revoit l'inconscience de certains de ses camarades, qui en l'espace d'un instant ont choisi la clandestinité et la lutte armée "pour la cause". Il se rappelle la honte qu'il a ressenti, malgré tout, dans son choix différent: "Ni avec les Brigades Rouges, ni avec l'Etat": cette phrase qui m'avait semblé si juste au début devenait soudain le symbole de mon impuissance."
Il revit l'angoisse aussi des jours où Moro a été enfermé: "A mes yeux, Moro devenait juste un homme, un homme comme les autres, un homme qu'on ne pouvait pas flinguer comme ça. Un homme à sauver." Et le premier sentiment, paradoxal, à l'annonce de sa mort: "J'aurais dû ressentir une grande indignation, me dire que les partisans des Brigades Rouges étaient des criminels. Et pourtant, je l'avoue, j'ai éprouvé une grande excitation. L'Etat était touché."


L'humour, par moments, réussit même à s'infiltrer dans les lignes nerveuses du texte. Baliani raconte par exemple que plus en plus de contrôles avaient lieu sur les routes alors qu'Aldo Moro était séquestré. Un jour, les forces de l'ordre arrêtent une mobylette pour la contrôler. Le type dévisse le capuchon du tuyau à essence et dit, en regardant dans le trou: "Allez Aldo, sors, on nous a repérés"... Ce type a écopé de six mois de prison pour cette blague.
Baliani conclut avec émotion sur une note ouverte, sur ces déchirements et ces doutes sans réponses, sur ces séparations de forme qui lui ont valu une vie de questionnements et l'écriture de Corpo di stato: "Et pourtant nous venions tous du même mai 68, nous venions tous des mêmes besoins d'égalité, de justice, nous venions tous du même grand rêve”.

1er juillet: il était une fois...
Les yeux bandés pour mieux rêver, les yeux ouverts pour capituler face à l'horreur... Ce soir, un spectacle nous a ramené en enfance, un autre nous a montré la laideur d'une certaine réalité. Voyage, voyage...
La guerra di Martin: une fable pacifiste
18h30, Théâtre de la Ville. Cette fois, c'est dans la coupole du théâtre que l'on nous demande de monter. A l'arrivée, des chaises exposées les unes en face des autres. Le public s'assied et met des bandeaux noirs à disposition sur les yeux. L'obscurité s'installe.

Il était une fois... Martin Sansespoir, le héros de la pièce qui détient son "certificat d'idiotie" et décide de combattre la guerre avec comme seules armes la persévérance et l'amitié. Autour de lui, d'autres personnages participent à l'aventure: Ario, son ami déserteur, le général Scorfi à l'accent napolitain bien trempé qui tue comme il respire, Madame la Mort, fatiguée de trop travailler, la jeune sourde-muette douce et fragile.
De fil en aiguille, les acteurs avancent dans l'histoire avec l'énergie qui caractérise les petits. De l'ail pour la mauvaise haleine du général, de la fourrure quand le singe passe par-là, une chaîne qui suit de près la Mort pour représenter son pas... les trucs et astuces sont multiples, et dans l'antre d'un esprit imaginatif, Martin peu à peu construit son univers.

Extrait La guerra di Martin

L'ensemble artistique du Théâtre de la Ville, à l'intiative de cette lecture traduite du texte de Francesco Silvestri, a mené un travail de fourmis, fait de bruitages et d'intonations dynamiques et efficaces, capable de ramener les grands, le temps d'une guerre, dans leur pays d'autrefois.
20h30, grande salle du Théâtre de la Ville. Pendant que les gens cherchent leur place, un voile mauve en forme d'igloo laisse entrevoir trois ombres. La lumière s'éteint, la maison apparait. Trois personnages, plus laids les uns que les autres, sont là, face public. Une famille du fin fond des Pouilles, avec les traits archaïques des campagnes profondes: une vieille au visage de sorcière, qui passe son temps à caresser une anguille dans un aquarium, un fils idiot, avec de grandes oreilles décollées et la voix stridente, et le patriarche, bedonnant et sale, qui profère avec rudesse des ordres du matin au soir.

L'histoire se corse lorsque la future belle-fille fait son apparition...
"Ce que raconte notre Compagnie, Fibre Parallele, existe réellement, explique Sara Bevilacqua, la belle-fille dans la pièce. Pire, la réalité dépasse la fiction. On s'est inspirés d'un quartier à Bari, le quartier Liberté, où Riccardo et moi avons vécu pendant un an. Y vivent des gens que je qualifierais de « sous-prolétaires ». Ce sont des familles d'une laideur effroyable. Les laids, « le racchie » en italien, n’existent quasiment plus parce que les femmes aujourd’hui, même laides, se maquillent, font attention. Eux sont vraiment monstrueux. Ils ont des dents en moins, il leur manque des cheveux, les femmes ont de la barbe… Pour leur ressembler, il fallait qu’on s'enlaidisse."

"Dans toutes nos pièces, on aime parler des marginaux. Raconter l’histoire de ceux qui n’en ont pas. C’est d’un côté pour juger ces comportements et de l’autre pour leur donner une légitimité. Au final, ce spectacle est une métaphore de la barbarie culturelle, de l’ignorance. Etre artiste dans les Pouilles, qui est une région très liée à la pauvreté culturelle, c'est difficile, mais malgré tout on a décidé de rester, car c’est chez nous. C’est aussi comme ça que finit le spectacle".

"Dans toutes les Pouilles, il doit y avoir autant de théâtres que dans la seule ville de Rome, ajoute Riccardo Spagnulo, le fils dans la pièce. D’un autre côté, vivre dans cette région nous a permis d’avoir un autre regard sur le monde. Provincial peut-être, mais certains des archaïsmes de notre culture parlent à tout le monde. Donc on a beau se centrer sur un coin précis, on parle toujours de la nature humaine. "


"Ce spectacle a une matrice très traditionnelle qu'elle déstructure sur beaucoup d’aspects, reprend Sara. Cette recherche n'est parfois pas bien acceptée. Certains trouvent que la pièce est trop liée à la tradition, d’autres au contraire qui connaissent bien le dialecte des Pouilles refusent la modernité qu'on y insuffle. Ils sortent pendant le spectacle, écœurés, parce que l’on utilise un langage des rues, actuel, très grossier, et non pas celui de nos grands-parents.
Parfois aussi les gens nous accompagnent vraiment dans ce voyage et en restent remués autant que nous quand nous jouons. Il se crée comme un petit miracle. Ce soir, j'ai senti cette fulgurance.'"
30 juin: mondes fantasmés, mondes perdus
Manipulations, vaisseaux spatiaux, seconde guerre mondiale, mondes imaginaires... ce soir nos cerveaux ont survolé des ombres venues de toutes parts envahir nos rêves et nos mémoires.
Babele: une métaphore du pouvoir
18h30, petite salle du Théâtre de la Ville. La disposition de la scène, déjà, intrigue: les deux acteurs, éloignés, de profil au public, se regardent. Un dialogue s'entame, de dominant à dominé, d'homme "normal" à fille manchote. On a devant nous Phalène (Gérard Watkins), un homme de 35 ans, et P'titebouche (Géraldine Martineau), "sa propriété". Il l'a achetée, raconte-t-il... elle n'a pas eu trop le choix, dit-elle...

Extrait Babele1
Letizia Russo, jeune auteure originaire de Rome, n'en est pas à son premier essai sur le sujet. Même les réécritures d'auteurs classiques comme Carlo Goldoni lui ont permis d'adapter son point de vue sur ce thème. "Dans Babele, j’ai tenté d'amener jusqu'à l’extrême certaines réalités visibles dans notre société. L’histoire d’amour, qui n'est pas vécue dans toute son ampleur, n'est que l’idée de fond. Ce qui m’intéresse vraiment, c’est le lien qui existe entre l'histoire des personnages, le monde extérieur, que nous ne voyons jamais, et le pouvoir. Les relations de domination entre les gens est ce qui m’intéresse le plus." 

Babele décrit un monde sordide, fait d'éclopés, de fous et de "propriétaires", un monde dans lequel l'amour s'inscrit dans un rapport de force, dans lequel le calme n'est perceptible qu'au milieu du chaos. Un monde sans date et sans nom. "Je suis une grande admiratrice de l'écrivain américain Philip Dick, explique Letizia Russo. Il ne se limite pas à l’univers de la science-fiction. Selon moi c’est l’un des prophètes mineurs de notre époque, pourtant majeur quant à l'intuition qu’il a eu sur notre futur." Lev : réminiscences imaginaires 
20h30: le public s'installe dans la grande salle du Théâtre de la Ville. L'acteur est déjà sur scène, debout au centre du plateau. A terre, de la farine qui ressemble à de la terre, derrière lui, des plaques de plexiglas, au-dessus, des lampes suspendues. Il attend, ailleurs.
La salle tombe dans le noir. Silence. Qui dure. L'obscurité persiste. Face à nous, un homme, Lev, peu éclairé, qui regarde et essaie de se souvenir. Il tâte autour de lui les bribes de matières de l'espace: un mur, le sol. D'un coup, des lumières vacillent, tourmentées, des explosions tonitruantes s'entremêlent, Lev se cache, court, tente d'esquiver la mitraille, se jette contre la poussière...

Tout le long du spectacle, on assiste à la lutte d'un amnésique qui bataille entre écorces de souvenirs et réalité écorchée.
L'histoire de Lev n'est pas celle d'un film mais d'un livre, un journal plus exactement, tenu entre 1943 et 1958 par le soldat Lev Zasetsky. Blessé à la tête pendant la seconde guerre mondiale, Lev oublie qui il est, ce qu'il s'est passé. Il aura fallu trente ans au neuropsychiatre russe Alexander Lurja pour délivrer sa mémoire de l'oubli.
La Compagnie Muta Imago, invitée par de nombreux festivals de qualité (Napoli Teatro Festival Italia, RomaEuropa Festival, Inteatro Festival, etc.), a choisi de mettre en scène les écueils de souvenirs, les peurs et les incompréhensions du soldat Lev. Dramaturgie artistiquement pointue, c'est à travers une scénographie suggestive et des musiques tantôt angoissantes tantôt familières que l'acteur Glen Blackhall, beau et charismatique, parcourt ce chemin. Avec, par à coups, la voix du médecin qui fend le silence de Lev pour tenter de faire ressurgir les échos de sa guerre.
On pense à Chris Marker et La Jetée, à Trumbo et Johnny s'en va-t-en guerre, à Kubrick et 2001 l'odyssée de l'espace... On pense à toutes ces images, tous ces sons, toutes ces batailles de temporalités. On suit Lev dans ce terrain inconnu, poétique, dans ses crises de lucidité. On voit les lumières aveuglantes, et pendant qu'il se souvient, on plonge dans l'abîme. 
29 juin: rire contre la douleur
Ce soir, les larmes ont pu jaillir pour des raisons différentes. Les thèmes abordés n'ont pas été de tout repos, mais les conteurs n'en sont pas moins parfois des hypnotiseurs, capables de vous glacer les sangs autant que de vous provoquer une explosion de rire incontrôlable.
Récit d'une soirée riche en émotions.
Nati in casa: retour vers le futur des sages-femmes
18h30: la petite salle du Théâtre de la Ville est prête, assidue. Dominique Reymond prend place, seule à porter le navire pendant plus d'une heure de lecture. Une curiosité mêlée d'impatience m'envahit. En septembre dernier, aux Correspondances de Manosque, sa lecture de Bonjour minuit de Jean Rhys m'avait tout bonnement bouleversée. Elle s'assoit et, sans micro, commence l'histoire de cette jeune femme moderne prête à accoucher à l'hôpital.
Son timbre de voix, grave, calme, emprunt à la fois de tendresse et d'ironie, séduit là encore l'auditoire. Plus le récit épique, comique, prend de la vitesse, plus le public s'esclaffe.

La clameur du public balaie en quelques instants ce triste bilan pour honorer Dominique Reymond qui, humblement, accepte ces compliments. Massimo Somaglino, co-auteur de l'oeuvre (ci-dessous avec Giuliana Musso), jubile à l'idée que ce texte puisse prendre une telle ampleur, même à l'étranger: "L'actrice a été fantastique, mais la traductrice, Amandine Mélan, a également fait un travail remarquable. A l'origine, c'est une commande de la part d'un village qui voulait célébrer son obstétricienne. Ils ont fait appel à moi. J’ai vite compris qu’en tant qu’homme je ne pourrais pas l’écrire seul, j’ai demandé à Giuli de m’aider. Vu que le texte a toujours été construit avec elle en tant qu'actrice, je pensais que les deux ne faisaient qu'un. Je découvre aujourd'hui que ce récit a une intégrité propre, qu'il existe par lui-même. C'est très émouvant." La Pecora nera: éloge funèbre de l'asile électrique
La deuxième partie marque un second souffle dans le récit. Moins drôlesque, plus ancré dans le passé témoin de ces heures douloureuses que les femmes italiennes ont dû subir. Giuliana Musso, l'un des deux auteurs de Nati in casa, explique: "Le langage grotesque du début aide à rendre plus léger un thème qui pour moi est dramatique, indicible autrement : celui de l’accouchement hyper mécanisé. L'ironie y est très accentuée, particulièrement lorsque le spectacle est mis en scène. La seconde partie du texte raconte une autre époque, à un autre rythme. Massimo tenait à ce que l’on sente bien ce passage entre la nervosité actuelle et une autre approche de l'accouchement, antérieure. " Avec les incessantes injustices liées à l'honneur, au machisme, à la position sociale de la femme, etc.
La lecture s'achève sur des chiffres alarmants révélés par Rosetta, une sage-femme qui exerce son métier depuis plus de vingt ans dans un hôpital du nord-est de l'Italie: une femme sur trois subit une césarienne en Italie. C'est le taux le plus élevé de toute l'Europe et le deuxième à l'échelle mondiale, après le Brésil.



20h30: chahut dans le hall. On sent déjà que dans la grande salle du Théâtre de la Ville les places seront comptées. Et pour cause! Sur scène, Ascanio Celestini, l'un des auteurs italiens les plus en vogue de la narration italienne contemporaine (déjà présent sur le plateau du théâtre cette année avec La Fabbrica) vient tourmenter nos esprits avec La Pecora nera (La brebise galeuse).
Fin analyste des rapports sociaux, les textes de Celestini portent toujours sur des sujets sensibles: la guerre, le racisme, l'usine... Avec La Pecora nera, il aborde le thème éprouvant de l'asile psychiatrique et de ses dérives. On suit pas à pas l'histoire de Nicola qui y vit depuis 35 ans, entouré d'une bonne soeur sourde aux flatulences pestilentielles, de médecins, d'autres "fous", et qui va chaque semaine au supermarché acheter du Nesquik et des pâtes Barilla. Et où chaque fois il revoit Marinella, qu'il fait rire et dont il est amoureux.


Quelques leitmotiv reviennent et cadencent le texte, comme un disque rayé, comme un barjot qui radote. Comme une vérité grinçante. "Je suis mort cette année", rabâche Nicola, "je suis né dans les années 60, les fabuleuses années 60". Celles de Gino Paoli avec l'éternelle Sapore di sale, fredonnée en fond sonore.
Le débit de Celestini donne tout son caractère à l'histoire, à la fois drôle et pathétique. Un peu comme un Benigni qui nous porte dans les camps de concentration en faisant des pirouettes (voir La vita è bella), Celestini, armé de mots, provoque une absurdité de situation qui nous fait rire malgré l'horreur.
Inspiré en partie de l'histoire de l'un de ses amis qui a passé près de 42 ans enfermé, Celestini a utilisé sa voix à l'expression innocente et abîmée pour fragmenter le texte. Un retour au réel, après l'hilarité, qui replonge régulièrement le spectateur dans la souffrance d'une vie anéantie par la société. Jusqu'au final désarmant où la voix, dans un souffle de lucidité, demande: "Comment peut-on marcher sur une pelouse verte et avoir le cœur triste? Comment peut-on être immergé de soleil et, alors que tout sourit autour de vous, avoir l'angoisse au ventre? Laissez-nous vos tristesses, à nous qui ne pouvons pas aller sur la pelouse et qui ne voyons jamais le soleil". 




04.07.10 18:26:28, 
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