29 juin: rire contre la douleur
Ce soir, les larmes ont pu jaillir pour des raisons différentes. Les thèmes abordés n'ont pas été de tout repos, mais les conteurs n'en sont pas moins parfois des hypnotiseurs, capables de vous glacer les sangs autant que de vous provoquer une explosion de rire incontrôlable.
Récit d'une soirée riche en émotions.
Nati in casa: retour vers le futur des sages-femmes
18h30: la petite salle du Théâtre de la Ville est prête, assidue. Dominique Reymond prend place, seule à porter le navire pendant plus d'une heure de lecture. Une curiosité mêlée d'impatience m'envahit. En septembre dernier, aux Correspondances de Manosque, sa lecture de Bonjour minuit de Jean Rhys m'avait tout bonnement bouleversée. Elle s'assoit et, sans micro, commence l'histoire de cette jeune femme moderne prête à accoucher à l'hôpital.
Son timbre de voix, grave, calme, emprunt à la fois de tendresse et d'ironie, séduit là encore l'auditoire. Plus le récit épique, comique, prend de la vitesse, plus le public s'esclaffe.

La clameur du public balaie en quelques instants ce triste bilan pour honorer Dominique Reymond qui, humblement, accepte ces compliments. Massimo Somaglino, co-auteur de l'oeuvre (ci-dessous avec Giuliana Musso), jubile à l'idée que ce texte puisse prendre une telle ampleur, même à l'étranger: "L'actrice a été fantastique, mais la traductrice, Amandine Mélan, a également fait un travail remarquable. A l'origine, c'est une commande de la part d'un village qui voulait célébrer son obstétricienne. Ils ont fait appel à moi. J’ai vite compris qu’en tant qu’homme je ne pourrais pas l’écrire seul, j’ai demandé à Giuli de m’aider. Vu que le texte a toujours été construit avec elle en tant qu'actrice, je pensais que les deux ne faisaient qu'un. Je découvre aujourd'hui que ce récit a une intégrité propre, qu'il existe par lui-même. C'est très émouvant." La Pecora nera: éloge funèbre de l'asile électrique
La deuxième partie marque un second souffle dans le récit. Moins drôlesque, plus ancré dans le passé témoin de ces heures douloureuses que les femmes italiennes ont dû subir. Giuliana Musso, l'un des deux auteurs de Nati in casa, explique: "Le langage grotesque du début aide à rendre plus léger un thème qui pour moi est dramatique, indicible autrement : celui de l’accouchement hyper mécanisé. L'ironie y est très accentuée, particulièrement lorsque le spectacle est mis en scène. La seconde partie du texte raconte une autre époque, à un autre rythme. Massimo tenait à ce que l’on sente bien ce passage entre la nervosité actuelle et une autre approche de l'accouchement, antérieure. " Avec les incessantes injustices liées à l'honneur, au machisme, à la position sociale de la femme, etc.
La lecture s'achève sur des chiffres alarmants révélés par Rosetta, une sage-femme qui exerce son métier depuis plus de vingt ans dans un hôpital du nord-est de l'Italie: une femme sur trois subit une césarienne en Italie. C'est le taux le plus élevé de toute l'Europe et le deuxième à l'échelle mondiale, après le Brésil.



20h30: chahut dans le hall. On sent déjà que dans la grande salle du Théâtre de la Ville les places seront comptées. Et pour cause! Sur scène, Ascanio Celestini, l'un des auteurs italiens les plus en vogue de la narration italienne contemporaine (déjà présent sur le plateau du théâtre cette année avec La Fabbrica) vient tourmenter nos esprits avec La Pecora nera (La brebise galeuse).
Fin analyste des rapports sociaux, les textes de Celestini portent toujours sur des sujets sensibles: la guerre, le racisme, l'usine... Avec La Pecora nera, il aborde le thème éprouvant de l'asile psychiatrique et de ses dérives. On suit pas à pas l'histoire de Nicola qui y vit depuis 35 ans, entouré d'une bonne soeur sourde aux flatulences pestilentielles, de médecins, d'autres "fous", et qui va chaque semaine au supermarché acheter du Nesquik et des pâtes Barilla. Et où chaque fois il revoit Marinella, qu'il fait rire et dont il est amoureux.


Quelques leitmotiv reviennent et cadencent le texte, comme un disque rayé, comme un barjot qui radote. Comme une vérité grinçante. "Je suis mort cette année", rabâche Nicola, "je suis né dans les années 60, les fabuleuses années 60". Celles de Gino Paoli avec l'éternelle Sapore di sale, fredonnée en fond sonore.
Le débit de Celestini donne tout son caractère à l'histoire, à la fois drôle et pathétique. Un peu comme un Benigni qui nous porte dans les camps de concentration en faisant des pirouettes (voir La vita è bella), Celestini, armé de mots, provoque une absurdité de situation qui nous fait rire malgré l'horreur.
Inspiré en partie de l'histoire de l'un de ses amis qui a passé près de 42 ans enfermé, Celestini a utilisé sa voix à l'expression innocente et abîmée pour fragmenter le texte. Un retour au réel, après l'hilarité, qui replonge régulièrement le spectateur dans la souffrance d'une vie anéantie par la société. Jusqu'au final désarmant où la voix, dans un souffle de lucidité, demande: "Comment peut-on marcher sur une pelouse verte et avoir le cœur triste? Comment peut-on être immergé de soleil et, alors que tout sourit autour de vous, avoir l'angoisse au ventre? Laissez-nous vos tristesses, à nous qui ne pouvons pas aller sur la pelouse et qui ne voyons jamais le soleil". 




30.06.10 13:33:49,
Musique et cultures dans le Monde - magazine, actualités, artistes, mp3, agenda, forum || Le Grand Mix de la Planète