Chantiers d'Europe Italie


30 juin: mondes fantasmés, mondes perdus

par Nadia Aci Email

Manipulations, vaisseaux spatiaux, seconde guerre mondiale, mondes imaginaires... ce soir nos cerveaux ont survolé des ombres venues de toutes parts envahir nos rêves et nos mémoires.

 


Babele: une métaphore du pouvoir


18h30, petite salle du Théâtre de la Ville. La disposition de la scène, déjà, intrigue: les deux acteurs, éloignés, de profil au public, se regardent. Un dialogue s'entame, de dominant à dominé, d'homme "normal" à fille manchote. On a devant nous Phalène (Gérard Watkins), un homme de 35 ans, et P'titebouche (Géraldine Martineau), "sa propriété". Il l'a achetée, raconte-t-il... elle n'a pas eu trop le choix, dit-elle...

 

 

 

Extrait Babele1



Letizia Russo, jeune auteure originaire de Rome, n'en est pas à son premier essai sur le sujet. Même les réécritures d'auteurs classiques comme Carlo Goldoni lui ont permis d'adapter son point de vue sur ce thème. "Dans Babele, j’ai tenté d'amener jusqu'à l’extrême certaines réalités  visibles dans notre société. L’histoire d’amour, qui n'est pas vécue dans toute son ampleur, n'est que l’idée de fond. Ce qui m’intéresse vraiment, c’est le lien qui existe entre l'histoire des personnages, le monde extérieur, que nous ne voyons jamais, et le pouvoir. Les relations de domination entre les gens est ce qui m’intéresse le plus."

 

 

 

 

Extrait Babele 2

 

 

 

 

 

Babele décrit un monde sordide, fait d'éclopés, de fous et de "propriétaires", un monde dans lequel l'amour s'inscrit dans un rapport de force, dans lequel le calme n'est perceptible qu'au milieu du chaos. Un monde sans date et sans nom. "Je suis une grande admiratrice de l'écrivain américain Philip Dick, explique Letizia Russo. Il ne se limite pas à l’univers de la science-fiction. Selon moi c’est l’un des prophètes mineurs de notre époque, pourtant majeur quant à l'intuition qu’il a eu sur notre futur."

 

 

 

 

 

 

 

 

Lev : réminiscences imaginaires

 


20h30: le public s'installe dans la grande salle du Théâtre de la Ville. L'acteur est déjà sur scène, debout au centre du plateau. A terre, de la farine qui ressemble à de la terre, derrière lui, des plaques de plexiglas, au-dessus, des lampes suspendues. Il attend, ailleurs.

La salle tombe dans le noir. Silence. Qui dure. L'obscurité persiste. Face à nous, un homme, Lev, peu éclairé, qui regarde et essaie de se souvenir. Il tâte autour de lui les bribes de matières de l'espace: un mur, le sol. D'un coup, des lumières vacillent, tourmentées, des explosions tonitruantes s'entremêlent, Lev se cache, court, tente d'esquiver la mitraille, se jette contre la poussière...
 



Tout le long du spectacle, on assiste à la lutte d'un amnésique qui bataille entre écorces de souvenirs et réalité écorchée.
 

 

 

 


L'histoire de Lev n'est pas celle d'un film mais d'un livre, un journal plus exactement, tenu entre 1943 et 1958 par le soldat Lev Zasetsky. Blessé à la tête pendant la seconde guerre mondiale, Lev oublie qui il est, ce qu'il s'est passé. Il aura fallu trente ans au neuropsychiatre russe Alexander Lurja pour délivrer sa mémoire de l'oubli.

La Compagnie Muta Imago, invitée par de nombreux festivals de qualité (Napoli Teatro Festival Italia, RomaEuropa Festival, Inteatro Festival, etc.), a choisi de mettre en scène les écueils de souvenirs, les peurs et les incompréhensions du soldat Lev. Dramaturgie artistiquement pointue, c'est à travers une scénographie suggestive et des musiques tantôt angoissantes tantôt familières que l'acteur Glen Blackhall, beau et charismatique, parcourt ce chemin. Avec, par à coups, la voix du médecin qui fend le silence de Lev pour tenter de faire ressurgir les échos de sa guerre.

 

   

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

On pense à Chris Marker et La Jetée, à Trumbo et Johnny s'en va-t-en guerre, à Kubrick et 2001 l'odyssée de l'espace... On pense à toutes ces images, tous ces sons, toutes ces batailles de temporalités. On suit Lev dans ce terrain inconnu, poétique, dans ses crises de lucidité. On voit les lumières aveuglantes, et pendant qu'il se souvient, on plonge dans l'abîme.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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