2 juillet: mémoire subjective pour histoire collective
Sur la scène du Théâtre des Abbesses, le monologue se conte à deux voix. David Lescot, l'acteur français qui dirige la lecture, explique qu'il a l'honneur d'avoir à sa droite Marco Baliani, auteur du texte Corpo di stato connu également pour être l'initiateur du genre théâtral italien qu'on appelle "théâtre de narration".
Aussi la pièce se joue en miroir, du français à l'italien et vice versa, avec deux tons, deux langues différentes, pour une même histoire. Celle de Marco Baliani lui-même, homme de théâtre résidant à Rome pendant "les années de plombs", assailli par le doute, les contractions et les illusions.
Accompagnés par le saxophone soprano de Virgil Vaugelade, qui passe d'un air mélodieux à une confusion sonore presque irritante, les mots posent le sens et s'entêtent dans ce dialogue musical.

Le texte commence sur une page de l'histoire restée trouble. Baliani raconte ce mois de mai 1978. Le 9 en particulier, où sont morts Aldo Moro, président du parti Démocrate Chrétien assassiné par les Brigades Rouges, et Peppino Impastato, militant de Radio Aut assassiné par la mafia sicilienne. De ce meurtre sanglant (Peppino Impastato a été attaché à une voie ferrée avec une charge de dynamite sous le corps), appelé "suicide", il ne reste aucune image. Il faudra attendre vingt ans pour faire la lumière sur cette affaire. Du cas Moro en revanche, "on sait tout: où, comment, pourquoi, qui l'a tué, qui l'a séquestré, tout semble très visible", explique Baliani, "mais instinctivement on perçoit que la vérité est encore loin, et que les choses cachées sont encore plus lourdes à porter que celles visibles."

Au fil du récit, on suit les doutes et les tiraillements incessants que Baliani a ressenti ces années-là. Entre l'envie d'agir contre le gouvernement et le refus de prendre les armes. Il se souvient des compagnons, qui ont fini en prison, de ceux qui, comme lui, ont été réduits au silence par le pacifisme. Il revoit l'inconscience de certains de ses camarades, qui en l'espace d'un instant ont choisi la clandestinité et la lutte armée "pour la cause". Il se rappelle la honte qu'il a ressenti, malgré tout, dans son choix différent: "Ni avec les Brigades Rouges, ni avec l'Etat": cette phrase qui m'avait semblé si juste au début devenait soudain le symbole de mon impuissance."
Il revit l'angoisse aussi des jours où Moro a été enfermé: "A mes yeux, Moro devenait juste un homme, un homme comme les autres, un homme qu'on ne pouvait pas flinguer comme ça. Un homme à sauver." Et le premier sentiment, paradoxal, à l'annonce de sa mort: "J'aurais dû ressentir une grande indignation, me dire que les partisans des Brigades Rouges étaient des criminels. Et pourtant, je l'avoue, j'ai éprouvé une grande excitation. L'Etat était touché."


L'humour, par moments, réussit même à s'infiltrer dans les lignes nerveuses du texte. Baliani raconte par exemple que plus en plus de contrôles avaient lieu sur les routes alors qu'Aldo Moro était séquestré. Un jour, les forces de l'ordre arrêtent une mobylette pour la contrôler. Le type dévisse le capuchon du tuyau à essence et dit, en regardant dans le trou: "Allez Aldo, sors, on nous a repérés"... Ce type a écopé de six mois de prison pour cette blague.
Baliani conclut avec émotion sur une note ouverte, sur ces déchirements et ces doutes sans réponses, sur ces séparations de forme qui lui ont valu une vie de questionnements et l'écriture de Corpo di stato: "Et pourtant nous venions tous du même mai 68, nous venions tous des mêmes besoins d'égalité, de justice, nous venions tous du même grand rêve”.





03.07.10 15:20:15,
Musique et cultures dans le Monde - magazine, actualités, artistes, mp3, agenda, forum || Le Grand Mix de la Planète