J9: Drame à Hay Nahda
Et voilà. Dernière soirée de la huitième édition de Mawazine 2009. Alors que Stevie Wonder sur la grande scène Souissi à grand renforts de sécurité, dans le stade Hay Nahda, Abdelaziz Stati, star nationale du chaâbi a chanté devant 70 000 personnes. A la sortie du concert, vers minuit et quart, une bousculade a fait onze morts et quarante blessés.
A 21 heures, il faut foncer : on a rendez vous avec Stevie Wonder. Après un retrait des scènes et des studios de 1995 à 2005, le voilà pour la première fois au Maroc. C'est un événement national et Mawazine s'enorgueillit d'avoir en huit années d'existence réussi à réunir les infrastructures pour le faire. "Stevie Wonder"! Devant l'immense scène Souissi des milliers de personnes dansent déjà. En concert pour la première fois au Maroc, Stevie Wonder joue le jeu. Il porte un genre de djellaba noire et pailletée. Son concert débute par des morceaux de son futur album - un voyage musical à travers le monde, dédié à sa mère. Puis, Stevie chante "in arabic mode", plus précisément des maqâmates, ces suites vocales sophistiquées où la voix se promène sur une "échelle" modale. Le public reprend après lui comme cela s'est fait la veille pour l'incroyable concert du Tunisien Lotfi Bouchnak. Stevie annonce avoir composé ici deux morceaux qu'on retrouvera sur son prochain album...
Comme sur son dernier disque A time to love (2005) et lors de sa dernière tournée, sa fille Aisha Morris, fait partie des choeurs et l'accompagne brièvement pour deux morceaux. Main dans la main avec elle, il chante "Isn't she lovely"....Et cette transition annonce un mythique medley : I'm free, Superstition et évidemment Happy Birthday...
Mais tout ca perd complètement son importance car on apprend tout juste par l'agence de presse marocaine, que peu après, vers minuit, pendant qu'un feu d'artifice interminable explosait au dessus de la scène Souissi, la scène "star" du festival, onze personnes ont été tuées dans un mouvement de foule au stade Hay Nahda. Quarante autres ont été blessées. C'était à la fin du concert du chanteur chaâbi Stati Aziz, hyper populaire au Maroc. Environ 70 000 personnes se dirigeaient vers la sortie, tandis qu'un grillage se serait écroulé, provoquant l'asphyxie de onze personnes. Trop de monde autorisé à rentrer dans le stade conçu pour 60 000 spectateurs? Pas assez de forces de sécurité dépêchées sur place? Difficile de se prononcer. Pas de communication officielle pour le moment. Le ministre de l'intérieur marocain devrait faire un discours sur la chaîne de télévision nationale, en direct de l'hôpital, d'ici une heure ou deux.//
J8 : Bled Sound System
Dernière virée dans le quartier populaire de Qamra, pour une soirée encore assez déjantée, sous le signe de la fusion marocaine avec les pionniers Darga et Hoba Hoba Spirit… « I have music, they call it world music, no, no, no, it’s just the music I have… » chantent les Hoba.
Allez hop, un dernier petit tour à Qamra ! Les pionniers de la fusion marocaine sont attendus par environ 40 000 personnes : Darga, puis le Hoba Hoba Spirit, pour danser sur les nouveaux rythmes du bled reggae-raï-gnawa-rock’n’funk ! Darga a fait partie, comme le Hoba Hoba de cette explosion musicale marocaine, dans les années 2000. Originaires de différents quartiers de Casablanca, les musiciens de Darga, ont grandi avec dans les oreilles l’international son du bled de leurs aînés: Raïna Raï, pionniers de la fusion reggae-raï dans les années 80 en Algérie, l’Orchestre Nationale de Barbès et bien sûr les tontons de Gnawa Diffusion. « Tous ces groupes-là nous ont apporté une autre vision de la musique du Maghreb. Quand on était gosses, il n’y avait qu’un seule chaîne de télé et on était obligés de regarder les shows musicaux du samedi soir avec du chaâbi, du hassani (Sahara), du gnawa, du berbère, etc. Du coup, tout le folklore marocain coule dans notre sang. En même temps, on écoutait du Bob Marley, du James Brown, et puis les Raïna Raï… ».
Les potes de quartier décident donc de fonder un groupe et remportent six mois après le second prix du Boul’vard des jeunes musiciens, tremplin de jeunes talents qui a fait émerger toute cette génération de groupes fusion et hip-hop au Maroc. L’année suivante, ils jouent devant des milliers de personnes au festival Gnaoua d’Essaouira. C’est parti, les albums sont distribués de la main à la main, sur le net, et à chaque concert, la foule est toujours plus dense… Ce soir, une foule groove à perte de vue sur le nouveau son du bled de Darga et Hoba Hoba Spirit.
Exploser les codes
La seule façon de diffuser la musique au Maroc serait donc la scène ? Nabil le chanteur de Darga : «C’est très nouveau cette culture de concerts au Maroc. Il y a cinq ans il n’y avait rien du tout à Rabat par exemple. Petit à petit ça prend. En dehors des festivals, il n’y a pas de lieux où on peut jouer, mais t’as vu, le public est là et attend ça avec impatience… ». Reda Allali guitare et voix charismatique de Hoba Hoba Spirit se rappelle de la série concerts organisée exclusivement pour le public féminin sous la bannière d’une marque de cosmétiques « C’était du délire ! Elles étaient entre femmes, donc tout était possible ! J’ai vu des femmes voilées défaire leur foulard pour l’attacher autour des hanches et danser, c’était génial ! Au Maroc, certaines musiques font exploser les codes de la société marocaine, et c’est complètement admis. Le chaâbi ou le gnawa permettent complètement de se lâcher. Par exemple si avec ton gumbri (basse gnaoua ndr), tu joues un certain rythme qui fait appel à un esprit féminin par exemple, toutes les filles vont se mettre à draguer, et dans ce contexte là, ça ne posera de problème à personne… ». Mohamed, chant et gumbri dans le groupe Darga explique que du côté du gouvernement il y a aussi une évolution « Comme on dit ici, mieux vaut faire de la musique que faire des bombes et je pense que tout le monde l’a bien compris. Le gouvernement a vu que la musique est une soupape pour toute la société, et notamment pour la jeunesse. Donc il commence à comprendre que c’est important de soutenir cette nouvelle musique … La vie est dure ici au Maroc. Ca permet de lâcher de la pression… Nous, et d’autres musiciens comme les Hoba, on est fiers de pouvoir dire on est Marocains, voilà la musique qu’on fait. Voilà à quoi ressemble le Maroc aujourd’hui ».//
http://www.myspace.com/dargafusion
http://www.myspace.com/hobahobaspirit
JOUR 7 : L'inquiétude de K'naan
Hier soir on a tout misé sur l'énergie du "dusty foot philosopher", le Somalien K'naan... Il arrive sur la grande scène Bouregreg, située au bord de l'oued du même nom et annonce "vous voyez, avec une belle nuit comme celle-là, la force de l'eau tout près, les étoiles, on se croirait en Somalie...". Play. On entend une mélodie dépouillée, celle du kaban, instrument somalien à douze cordes. Il est pré -enregistré. Le beat démarre, batterie, clavier, djumbé, trompette… Deux Djiboutiens immigrés au Maroc agitent frénétiquement le drapeau de leur petit pays. K'naan chante les morceaux de son second album, définitivement moins hip-hop que "The Dusty Foot...". Après le concert, il s’en justifie "Il n'y a pas d'uniformes pour le hip-hop et je chante ma propre vision de la musique, qui est un aller-retour permanent entre mon pays, la Somalie et mon expérience au Canada et aux Etats-Unis. Ma vision de la mélodie est très différente de celle d’autres rappeurs. En Somalie, le rythme de base est le 6/8, mais ça change tout le temps ! Pour moi, les Africains sont en avance rythmiquement, et j’essaie d’imprimer ces acquis dans ma musique et dans mon flow. Je ne ferai jamais le même son qu’un mec qui a grandi à NYC ! ».
Freedom & peace
Pendant tout le concert, qui en appelle à la paix, à l’amour, à la tolérance inter-religieuse, K’naan semble recueilli, fatigué, ailleurs. Où est donc passée l’énergie dévastatrice de K’naan ? A la trappe, pour le moment. «Dans le quartier où vivent mes parents, mes frères et sœurs, mes oncles et tantes, il se passe depuis deux jours des exactions terribles : des centaines de personnes ont été tuées. Ce quartier s’appelle « River of Blood», car c’est un quartier qui a toujours résisté. L’embuscade qui a fait foirer l’opération américaine « Faucon Noir » en 1993, c’était là, par exemple. Bref. Il y a encore un mois, il y avait des chefs de guerre dans Mogadiscio qui terrorisaient la population et faisaient leur loi. Chacun de ces groupes s’est divisé en quatre ou cinq sous-groupes qui se font la guerre. En deux jours, tout a été complètement défoncé. Franchement on n’a plus d’espoir pour notre pays, c’est très dur ».
Rappel. K’naan remonte sur scène pour trois morceaux. Il ne jouera pas l'énergique The Dusty Foot Philosopher. « Seuls les Français me demandent ce morceau ! Je joue en France bientôt, va falloir que je révise. Je ne connais même plus les paroles». K’naan porte des baskets vertes. Ce soir, il n'est plus philosophe. Il est juste inquiet.//
JOUR 6 : Transe chaâbi !
Dans le théâtre Mohamed V, la soirée démarre tôt par une création entre le guitariste Al Di Meola et le luthiste marocain Saïd Chraïbi. Al Di Meola avait joué l’année dernière à Mawazine et avait promis de revenir.
Classe, mais court !
Le voilà donc, face à un théâtre complet, l’acclamant debout lorsqu’il monte sur scène, avec l’immense Saïd Chraîbi pour une création du festival Mawazine. Dans l’après-midi Al Di Meola expliquait simplement « Saïd vient de la rue, moi aussi, mais je suis passé ensuite par le Conservatoire et j’ai appris la musique. Ce soir, j’espère que Saïd va me botter le cul et me ramener à la spontanéité de la musique de rue ». Malheureusement, un peu court, honnêtement pour aller où que ce soit : trois morceaux et puis Saïd Chraïbi quitte la scène, avec son luth... Al Di Meola, acclamé par un public venu de Fez, Meknès, d’Agadir, de Marrakech pour l’applaudir continue le concert avec ses musiciens…Bon. Un peu décevant ces créations Mawazine : on attend des rencontres, on n'assiste qu'à des croisements…
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Euphorie
Dans la rue, un petit parfum d’euphorie flotte dans l’air. Des familles, des couples, des groupes de jeunes, des grappes de filles remontent les rues qui mènent à la place Moulay Al Hassan, où la soirée promet d’être chaude : sur scène ce soir, les deux frères ennemis du chaâbi marocain, Daoudi et Daoudia. Depuis plusieurs jours, ces noms reviennent sur toutes les lèvres. Alors on y va. Il y a un monde fou. Le concert est retransmis en direct à la télévision nationale. Daoudi, costume blanc, chemise violette, embrasse le drapeau marocain avant de monter sur scène. Et puis c’est l’hystérie : tout ce qui ressemble à un balcon, une corniche, une terrasse est pris d’assaut. Les toits sont noirs de monde. Le chaâbi marocain n’a pas grand chose à voir avec celui des pères algériens du genre, El Anka ou Dahmane El Harrachi. Claviers, guitare, basse, batterie, derbouka, kamanja (violon) et même qarqabu, les castagnettes gnaoua, rendent cette musique hyper entrainante. « C’est le chaâbi moderne. Je mélange toutes les musiques populaires marocaines, comme la musique berbère, gnaoua, du souss, etc, pour faire une musique qui parle à tous les Marocains » raconte-t-il après le concert. « C’est eux qui m’ont choisi, je suis comme eux un enfant du peuple, je viens du quartier Sbata 04, à Casa, on parle le même langage, on se comprend ». Dans ses textes, il décrit les galères du quotidien, problèmes de visa , d’amour, d’affection, mais aussi fierté marocaine, et même hommage à l’armée…
Les filles hurlent son prénom, les mecs font tournoyer leurs tee-shirts autour de leurs têtes, les autres essayent tant bien que mal de danser : mais il y a du monde, beaucoup trop de monde. Pourquoi avoir programmé ces artistes ultra-populaires sur une si petite scène ? Pendant que Daoudi chante, drapeau marocain sur les épaules, un petit florilège des forces de l’ordre marocaines (uniformes kaki, bleu marine, civil, commissaires en tenues) essaie tant bien que mal de maîtriser la foule de l’autre côté des barrières de sécurité… Grande fête populaire, mais fête sous haute tension, avec par exemple des soldats qui n’hésitent pas menacer les premiers rangs de leurs matraques…
Daoudia, chaâbi au féminin
Après lui, monte sur scène Cheba Zina alias Daoudia, la concurrente numéro 1 de Daoudi. Violon customisé avec de petits drapeaux marocains, maquillage impeccable, jean strassé, Daoudia sait comment séduire son public. C’est à nouveau l’hystérie : les femmes, les petites filles brandissent son portrait et la regardent avec fierté. En fait, la blonde Zina, également originaire de Casa, a commencé à chanter à l’âge de neuf ans et puis de mariage en mariage, a acquis une solide crédibilité. Zina a commencé par le raï avant de décider d’apprendre le violon… et de se mesurer aux maîtres masculins du genre, notamment Daoudi. En rajoutant un « a » au prénom de la star du chaâbi marocain, elle joue carte sur table : elle dépassera le maître. Du coup, ils se détestent ouvertement et ont par exemple exigé ce soir d’être dans les loges les plus éloignées l’un de l’autre… Pourtant ils font là peu de choses près la même musique entraînante et parlent le même langage…les affres du quotidien, sur fond de drapeau marocain. En France, on se ferait siffler pour moins que ça!! //
JOUR 5 : Fièvre sahraouie
Hier soir, alors que Sergio Mendes se produisait sur l'immense scène de Souissi, que les rappeurs H-Kayne, crew de Meknès marrant et survitaminé, faisaient bouger les têtes à Qamra, j'étais sur la place Moulay Al Hassan, pour une très sympathique soirée sahraouie.
En ouverture, Batoul Marouani, chanteuse de Laâyoune très appréciée pour sa voix et sa présence sur scène. Fille d'un musicien et d'une danseuse, elle a appris tout naturellement le chant en famille et commencé à chanter à l'âge de cinq ans. Quelques nuits étoilées plus tard, la voilà avec sa voix rauque, ses danseuses, et son élégance toute saharouie.
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Groupe Jaaba : génial petit bazar sahraoui
Après elle, monte sur scène le groupe Jaaba, également sahraoui....mais d'un tout autre style. Petit bazar hétéroclite, le son du groupe Jaaba repose sur la personnalité unique du chanteur (foutraque et très drôle) et les boites à rythmes de son synthé. Alors qu'il y a un guitariste sur scène, Mouloud Bella fait par exemple les solos de guitare tout seul, occupe toute la place, tape dans ses mains, harangue le public, se lance dans "Quand je t'aime", une reprise de Demis Roussos dans un français impeccable, voix de crooner variété en sus, avant d'enchaîner sur un traditionnel hassani. Kitsch et délirant.
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Mouloud Bella raconte que son grand père était un grand maître de El Guedra, un rythme traditionnel joué sur un pot en terre recouverte d'une peau de chèvre..."On a tous hérité de ça dans la famille. Mon frère aîné est chef de division et il a donc une vie assez rangée : mais quand il s'installe pour chanter, il devient un autre homme!". Le groupe Jaaba a sorti plus de dix albums, enregistrés en une seule prise, chez Mouloud. Les cassettes voyagent ensuite au gré des rencontres "Tu es mon amie, je te donne une cassette, tu voyages et tu fais écouter la cassette à ton ami, un soir, lui même va la copier, et c'est comme ça que ma musique voyage dans le désert et peut se retrouver jusqu'en Mauritanie !"
Mouloud veut ouvrir la musique hassani sur le monde et faire du sahraoui pop, hip-hop, reggae (tout ça au synthé et le résultat est assez génial). "J'adore les paroles hassani, mais j'aime aussi les autres musiques. En arabe classique un proverbe dit "Chaque fille adore son père". Et elle l'aimera toujours, pourtant cela ne l'empêche pas de prendre soin de son mari, c'est pour cela j'essaie de mélanger un peu les styles". Modernité, tradition, éternelle question que le groupe Jaaba élude simplement, en jouant justement la musique d'un désert, version 2009, où les Sahraoui, ont tous deux portables dernier cri et l'envie de s'éclater en hassani, sur des beats synthétiques.//



24.05.09 12:21:33,
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