Musique au caravansérail

Par Nicolas Filicic

« Le ciel artistique de l’Iran a perdu l’une de ses plus brillantes étoiles »

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C’est ainsi que le journaliste Iraj Adibzadeh de Radio Zamaneh annonçait cette semaine le décès de Marzieh (مرضیه، مرضیه‌ی بزرگ). Marzieh s’est éteinte mercredi à Paris, à l’âge de 86 ans. Elle vivait à Paris depuis plus de 20 ans et s’est produite jusque dans les dernières années (son dernier concert remonte à 2006, à l’Olympia).

 

Marzieh était une grande chanteuse iranienne qui interprétait āvāz, tasnif et tarāneh (āvāz et tasnif font partie du répertoire classique, le premier étant un long développement non rythmé et le second correspondant à une sorte d’aria. Tarāneh désigne plutôt une chanson issue d’un répertoire plus léger) d’une voix puissante, émouvante et résolue. Certaines de ces chansons sont extrêmement connues des Iraniens et ont presque gagné le statut d’hymnes :

 

 

Mais des ghazals de Hafez aux hymnes à la gloire des héros de la Perse préislamique, l’œuvre de Marzieh reste pour moi toujours un peu inclassable et mystérieuse. Il faut dire que, en raison de l’interdiction qui pèse sur elle en Iran depuis l’avènement de la République Islamique, à laquelle s’ajoute le corset idéologique dans lequel Marzieh s’était glissée ces dernières années, il est particulièrement difficile aujourd’hui d’avoir accès à des informations sur sa vie et son œuvre. En l’occurrence, internet est très peu loquace à son sujet. Ceci tient peut-être aussi au fait que Marzieh vivait en France où la communauté iranienne est moins nombreuse et relativement moins ‘expansive’ qu’aux Etats-Unis ou même en Allemagne (ou serait-ce l’accueil gaulois qui est plus froid ?).

 

Il faut donc tenter de collecter ici et là, lorsqu’on les trouve, les disques et chansons de Marzieh (d’ailleurs, amis Bruxellois, je vous conseille une visite à la Hoofdstedelijk Openbare Bibliotheek qui possède un très bon cd de Marzieh que je n’ai jamais vu ailleurs) et s’en faire sa propre idée. A ce titre, je tente la traduction d’une ou deux chansons, en espérant que ce n’est pas du Hafez ou du Sa’di sinon les spécialistes me voleront dans les plumes pour la légèreté de ma traduction. Tout d’abord sang-e khârâ, qui fait l’objet de l’extrait vidéo concluant l’article précédent (le mois dernier, en écrivant que je reparlerais bientôt de Marzieh, je ne savais pas que les choses se passeraient comme cela) :

 

جای آن دارد که چندی هم ره صحرا بگیرم
سنگ خارا را گواه این دل شیدا بگیرم

Le temps est venu pour moi de prendre la route du désert

De prendre ces paysages rocailleux pour témoins de mon cœur amoureux

 

مو به مو دارم سخن ها
نکته ها از انجمن ها
بشنو ای سنگ بیابان
بشنوید ای باد و باران
با شما همرازم اکنون
با شما دمسازم اکنون

J’ai beaucoup de choses à vous dire,

A vous apprendre sur les gens qui vous entourent

Ecoute la pierre du désert

Ecoutez le vent, écoutez la pluie

Je suis à présent votre confident

Votre compagnon

 

شمع خود سوزی چو من در میان انجمن
گاهی اگر آهی کشد دل ها بسوزد

یک چنین آتش به جان مصلحت باشد همان
با عشق خود تنها شود تنها بسوزد

Je suis comme une bougie enflammée

Qui d’un souffle brûlerait les cœurs de son entourage

Un tel feu intérieur serait le remède de mon âme

Immolée dans la solitude de son amour

 

من یکی مجنون دیگر در پی لیلای خویشم
عاشق این شور و حال عشق بی پروای خویشم
تا به سویش ره سپارم سر ز مستی بر ندارم
من پریشان حال و دلخوش با همین دنیای خویشم

Je suis un autre Majnûn aux pieds de sa Leyla

Empli d’un amour indomptable

Pour me dégriser, seul m’est donné de partir à sa recherche

Eperdu et comblé dans le magma de mon âme.

 

Ce thème du ‘fou d’amour’ est un thème majeur, sinon exclusif, de la musique persane. Cependant, quand pour de nombreux musiciens et interprètes il s’agit d’une plainte emplie de tahrir (cette espèce de vibration plaintive si caractéristique du chant iranien), il s’agit pour Marzieh d’un chant très assuré, tendant parfois vers la marche militaire. C’est un des aspects de la musique de Mazieh qui pose question mais c’est aussi ce qui la rend si unique. Prenons la chanson khâb-e noushin qui raconte le déchirement du réveil après un rêve d’union avec l’aimé :

 

خواب خوشی وقت سحر دیدم و یادم نرود
روی تو با دیده ی تر دیدم و یادم نرود
J’ai fait un rêve ce matin qui ne quitte pas mon esprit

Les yeux humides, j’ai vu ton visage qui ne quitte pas mon esprit


پرده از رازت کشیدم
سوی خود بازت کشیدم
آنقدر نازت کشیدم
تا نشستی
J’ai fait tomber le voile de tes secrets

J’ai révélé ton visage

Je t’ai choyé pour que tu t’asseyes à mes côtés


روی دامانت فتادم
عقده ی دل را گشادم
ناگهان آمد به یادم
رنج هستی

Je me suis blotti dans ta robe

J’ai libéré les tourments du cœur

Soudain je me suis souvenu -

Quelle blessure !

 

ای خوش آن دم وان غرور خواب نوشین

وان نشاط وان سرور وصل دوشین

Un doux rêve, agréable et vain,

La joie de l’union de la nuit dernière

 

Si l’on écoute cette chanson, de manière assez surprenante, le rythme de marche que j’évoquais à l’instant ressort très clairement :

 

 

Vous imaginez alors ce que cela peut donner lorsqu’il s’agit réellement d’un chant patriotique. Le chant qui suit est un chant patriotique à la gloire de l’Iran, l’hymne de cœur des Iraniens exilés (et non l’hymne national, comme le suggère le titre de la vidéo) :

 

 

Vous pouvez écouter de nombreuses chansons de Marizeh sur le site IranSong.

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