Tags: architecture
Sur la route des caravanes
« Celui qui reprend terre en Occident pour quelques semaines et voudrait communiquer un peu de sa ferveur pour l’univers spirituel iranien éprouve une certaine crainte qui freine son exposé. On n’ose pénétrer au cœur du sujet, à moins de savoir l’interlocuteur en possession d’un réseau de références historiques et géographiques assez fort pour tendre la perspective intérieure où doivent se projeter les images et les problèmes. Et l’on voudrait pourtant éveiller d’emblée l’intérêt pour la situation spirituelle de cet aimable peuple, qui n’a jamais abdiqué sa vocation d’être un peuple de penseurs et de poètes. »
Henry CORBIN, Octobre 1946, cité dans L’Âme de l’Iran aux éditions Albin Michel (2009)
Les caravansérails, du persan kārevānsarā (کاروانسرا), permettaient aux caravanes, aux marchants et aux messagers, de faire escale lors de leurs longues routes à travers des contrées souvent arides. Les premiers caravansérails seraient apparus sous l’empire Achéménide, il y a plus de 2500 ans. Ils connurent un développement important au cours des premiers siècles de notre ère et constituèrent rapidement un réseau ‘dense’ allant de la Chine à l’Afrique du Nord. C’est à l’apparition de l’automobile et du train au XIXème siècle que l’on doit leur déclin.
[Dans cette vidéo, Malek Mohammad Mas’oudi interprète les morceaux regroupés sur l’album Mandir. Il s’agit de musique bakhtiarie, les Bakhtiaris étant une tribu iranienne vivant à l’Ouest d’Ispahan.]
A quelques exceptions près, les plus anciens caravansérails toujours debout que l’on trouve aujourd’hui en Iran furent construits sous le règne des Safavides, soit à partir de 1500 ap. J.-C.. C’est le cas du caravansérail de Meybod, une petite ville située à 50 km au Nord de Yazd, aux portes du désert du Kavir :
Le caravansérail de Meybod a été entièrement restauré et présente, à l’instar de tous les caravansérails de cette région, une cour centrale autour de laquelle sont disposées les chambres. On note sur la photo ci-dessous que la cour est plus basse que les chambres. Cette disposition a plusieurs avantages, le premier étant de constituer une barrière pour éviter que la poussière de la cour n’entre dans les chambres :
Cependant, les caravansérails n’étaient pas uniquement constitués de chambres pour dormir. Il fallait aussi, suivant le contexte, pouvoir se restaurer, se laver, abriter sa monture (contre la touffeur des jours et les nuits glaciales du désert) et faire des affaires. C’est ainsi que l’on trouve au caravansérail de Meybod :
|
آب انبار – une réserve d’eau Dans les régions arides, les Iraniens utilisaient un système d’aquifères souterrains appelé qanât permettant d’acheminer l’eau depuis les nappes phréatiques des montagnes jusqu’aux villes. Ces aquifères débouchaient sur des réserves d’eau comme celle-ci d’où l’on pouvait puiser de l’eau. |
|
|
Le schéma ci-contre montre le fonctionnement d’une telle réserve avec le point de puisage de l’eau en bas des marches. Le schéma montre également le phénomène de convection qui se produit sous la coupole afin de garantir la fraicheur de l’eau. Cette convection est possible grâce aux bâdgir, ou tours de vent, dont est muni le réservoir. |
|
|
سرچشمۀ قنات – résurgence du qanât Voici une deuxième raison pour l’abaissement de la cour centrale du caravansérail. L’abaissement du niveau de la cour par rapport au sol environnant permet de se rapprocher du niveau de l’aquifère souterrain et de pouvoir ainsi, au moyen de la construction ci-contre, bénéficier d’un point d’eau au centre de la cour du caravansérail. |
|
|
بازارچه – marché couvert Le caravansérail était un lieu de commerce : les caravanes y exposaient leurs marchandises, ce qui nécessitait des zones ombragées dédiées à cet effet. |
Sur la première photo de Meybod, on remarque aussi la couleur jaune uniforme de la totalité des constructions. En regardant de près les maisons au premier plan, on voit qu’elles sont dans un état de conservation impeccable ce qui témoigne du souci de préservation du patrimoine bâti et du respect des modes de construction traditionnels. Ce mode de construction est décrit par Sir John Chardin qui voyage en Perse de 1673 à 1677 :
« The Persian Houses are not built of Stone, not because Stone is scarce, but because it is not a proper Material to build with in hot Countries […]. At Ispahan, which is the Metropolis of the Empire [Téhéran n’est devenue la capitale que sous le règne des Qâjars], the Soil is naturaly Clay, and as weighty as a Rock, so that if the Place where they build be Virgin Ground, which was never dug up, the Persians build upon it without any Foundation at all; but if the Ground has been broken up before, they dig sometimes three Cubits deep, before they come to hard Ground, and they fill the Foundation with Clay Bricks, laying between every Layer of Brick a Layer of Plaister; those Bricks are made of the same Clay which is dug out of the Foundations; then they begin to build the Wall with those Clay Bricks, which they do over with Clay, mixed with Straw, and Kaguil [کاهگل ou ‘bauge’ en français], i.e. Mud and Straw, made of the same Material as the Bricks; the Wall is built by Layers, which they let dry, before they lay a new one on, and it is build so, that the higher it rises, the narrower it grows; the top of the Wall is cover’d with a Layer of red Bricks, to keep out Water the better, or else it is overlaid with those Tiles bak’d in the Sun, laid close at the Top, and hollow at the Bottom, that the Water may run off.”
Trois cent cinquante ans plus tard, on note que ces techniques constructives sont toujours utilisées pour la rénovation des bâtiments dans les centres historiques de villes comme Yazd ou Meybod :
|
Atelier de fabrication de briques d’argile et de formation aux méthodes d’assemblage au pied de la forteresse de Narin (قلعه نارین) à Meybod. |
Au lieu des briques rouges ou céramiques évoquées ci-dessus, les zones exposées de la forteresse de Narin (allèges, soutènements, acrotères,…) ont été récemment recouvertes de torchis |
[Nous restons dans la musique traditionnelle régionale, mais sommes cette fois à Torbat-e jam, une petite ville du Khorassan au Nord-Est de l’Iran, à quelques kilomètres des frontières afghane et turkmène. Deux vieux musiciens, un chanteur et un joueur de dotar interprètent ici un poème de Rumi, Sarv-e kharâmân-e mani. Ce morceau est extrait du cd Khunpâsh o Naghme-riz (Melodiously Bleeding) chez Mahriz Recordings.]
On associe souvent les caravansérails aux déserts et aux plateaux peu peuplés mais il existait aussi des caravansérails dans les villes, le plus souvent à proximité des bazars. Leurs caractéristiques étaient légèrement différentes : constructions plus ouvertes car moins soumises aux éventuels assaillants grâce à la présence des défenses de la ville, constructions avec un étage et/ou un sous-sol pour rentabiliser le prix de la parcelle, absence d’écurie ou écurie de taille réduite.
D’autre part, ces caravansérails intégrés dans le tissu urbain tendaient à prendre la forme des autres maisons de la ville. Ainsi à Yazd, les caravansérails à l’intérieur de la ville sont très semblables aux maisons traditionnelles parfois appelées خانه های چهار فصل (maisons des quatre saisons) : de hauts murs aveugles autour de la maison, une cour au centre, au Nord de cette cour quelques pièces réservées à l’hiver (car exposées au soleil), au Sud de la cour un eyvan (ایوان, terrasse couverte) et d’autres pièces qui restent à l’ombre et sont donc utilisées en été.
C’est le cas du Musée de l’Eau de Yazd, ancien caravansérail, il ressemble tout à fait à une ‘maison des quatre saisons’ (par exemple, les célèbres maisons Tabatabaii ou ‘tarikhiye ‘abbassian’ de Kashan) :
|
Ici, pas d’accès à l’eau du qanât depuis la cour (les deux bassins dans la cour ont probablement été ajoutés au XXème siècle, lors de l’aménagement du musée). L’accès à l’eau de qanât se fait en sous-sol depuis une pièce qui désignée sous le nom de sardâb. |
|
|
Le qanât alimentait un bassin au centre de la pièce, au-dessus duquel on suspendait parfois les denrées alimentaires qui devaient rester au frais. Sur le côté, des alcôves permettaient de venir se reposer dans cette pièce lors des fortes chaleurs. |
Si ce caravansérail a été transformé en musée, d’autres sont transformés en caserne, faculté et beaucoup sont redevenus… des hôtels ! Et il faut dire que c’est bien agréable de prendre un thé, allongé sur un tapis, à l’ombre de l’eyvan ou sur le toit en regardant les coupoles et les montagnes à l’horizon :
|
Sur le toit de l’hôtel sharq à Yazd (annexe de l’hôtel Jadeh-ye abrisham). |
Sources :
· دکتر وحید قبادیان، بررسی اقلیمی ابنیه سنتی ایران، انتشارات دانشگاه تهران، ۱۳۸۷
· مهندس علیرضا دهقانی، آب در فلات ایران: قنات، آب انبار و یخچال، انتشارات یزدا، ۱۳۸۸
· Sir John Chardin, Travels in Persia 1673-1677, Dover Publications, 1988



.jpg)










23.11.10 00:45:02,
Musique et cultures dans le Monde - magazine, actualités, artistes, mp3, agenda, forum || Le Grand Mix de la Planète