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Ivres Qalandars…
Parmi les nombreux ordres de soufis (Qādiri, Naqshbandi, ….), les qalandars occupent une place à part. A demi nus, hirsutes, le regard égaré sous l’effet de l’alcool ou de quelque autre drogue, ils ne renvoient pas l’image du pieux sage d’orient comme on en trouve dans les romans de Amin Maalouf ou de Gilbert Sinoué.
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Source : Four nights with Sufis
Les qalandars vont de temples en mausolée et de mausolée en sanctuaire, mus par l’appel de Dieu ou de sages de jadis aujourd’hui sanctifiés. Si le commandement leur désigne un petit tombeau, sur le bord d’une route ou d’un chemin, ils pourront y élire domicile. S’il s’agit d’un plus grand sanctuaire, ils se construiront un abri de fortune aux portes du saint lieu. Dans cette retraite, ils pourront oublier le monde, son ordre social et ses aspects matériels pour se consacrer entièrement à leur vie intérieure.
Ensemble Badila (cf. la fin de cet article)
Non contents d’exposer leur vie de dénuement aux yeux de tous les fidèles, ils adoptent une posture de rejet systématique des règles, qu’il s’agisse de la shari’a, des règles de comportements hindoues ou des simples règles de bonne conduite communément admises. Leur vie passée à l’entrée des sanctuaires, qu’à peine une pièce de jute dissimule à la vue des badauds, ne respecte pas la distinction entre espace public et espace privé, si importante dans le monde musulman (cf. par exemple l’opposition andarouni/birouni dans l’architecture persane). Ils errent à demi nus autour des lieux saints, les cheveux ni coupés ni même brossés, revêtus parfois d’une pièce de tissu qui ne fait que mieux entretenir une ambiguïté de sexe. L’anthropologue américaine Katherine Pratt EWING fournit un autre exemple de violation de règle dans Arguing Sainthood (Duke University Press, 1997). Un jeune Hindou népalais lui confie :
“We had to change trains at a junction near our home. People we called qalandars would be hanging around the station. Passengers would buy snacks served on leaves. The qalandars picked up the used leaves and licked the remaining food off of them”.
Les qalandars brisent par là un tabou essentiel de la culture hindoue relatif à la ‘pollution’ de la nourriture : la nourriture est dite जूठा joottha, impropre à la consommation, si elle a été touchée par quelqu’un d’autre. Autant de pratiques qui, ajoutées à leur inclination pour la boisson et les drogues dans leur quête de l’extase divine, mettent les qalandars au banc de la société, à la limite de la débauche et du crime. Ainsi Farid-ud-din Attār dans la Conférence des Oiseaux (Trad. Manijeh Nouri-Ortega, Henri Gougaud, Points Sagesses) :
Un arabe s’en vint en Perse. Il ignorait tout du pays. Au hasard de ses promenades, il fit halte un jour sur le seuil d’une maison de qalandars. Là vivaient des hommes bizarres. Ils paraissaient avoir joué ce monde-ci et l’autre aux dés, les avoirs tous les deux perdus et n’en garder aucun regret. Ils n’avaient pas un sou vaillant. Plus crasseux les uns que les autres ils brandissaient, à demi soûls, des cruches de vin rebondies. Quand l’Arabe les vit ainsi, son cœur fit une cabriole et sa raison une embardée. Bref, il prit l’eau de toutes parts. Il leur fit un joyeux salut.
- Entre donc ! Lui dirent ces gens ? Si tu n’es rien, tu es des nôtres !
Il entra, content, sans soucis, comme l’âne dans l’écurie. On lui offrit un bol de vin. Il but, perdit un peu le nord. Il avait de l’or plein le sac, de l’argent, quelques pierres rares. Il en fut bientôt soulagé. Il se sentit soudain léger. On lui servit encore à boire. Pour le coup il ne lui resta rien, même pas sa tête plantée où, d’ordinaire, elle se trouvait.
Il s’en retourna au pays, l’esprit vide, le cœur pesant, l’âme aussi sèche que les lèvres. Le voyant ainsi revenir, ceux de sa tribu s’exclamèrent :
- Ho, l’ami, que t’arrive-t-il ? où est ton or ? Et ton argent ? Maudits Persans ! Maudite Perse ! On t’a volé ? Raconte-nous !
Il répondit:
- J’allais, tranquille. J’ai rencontré des qalandars. J’ai bien aimé leur compagnie. C’est tout ce dont je me souviens.
- Des qalandars ? Comment sont-ils ? Décris-les, sois précis, que diable !
L’autre, perplexe, répondit :
- Ces gens-là sont indescriptibles. Ils m’ont dit « entre », voilà tout. Je suis entré, j’ai tout perdu.
« Entre », ce mot avait suffi. Entre donc dans l’amour, accepte de marcher sur mille feux ardents, sinon contente-toi de tes jours mal vivants. Si ton âme acceptait d’entendre le Secret, tu abandonnerais les illusions du monde, et tu marcherais nu avec en toi ce mot, cet unique mot : « Entre. »
Outre la mise en scène subtile du grand amour entre Arabes et Persans, ce poème montre l’ambivalence dans le discours sur les qalandars. Ils sont dépeints comme des bandits de grand chemin, sans vergogne ni morale, mais ce sont eux pourtant qui ouvrent les yeux du visiteur. La peur de l’homme respectable face au qalandar est double : la peur d’un vol ou d’un crime, mais plus encore la peur de se perdre. La confrontation au qalandar nécessite un choix : accepte-t-on ou non « d’entendre le Secret », de renoncer à son statut ? Katherine Pratt EWING décrit :
« the qalandar signified a counter to the excess of formalism where knowledge has been linked to social status and power. […] He has lost or abandoned the power of discrimination; he has given up useless disputations and rejected the intellect as a path to truth in favor of a loss of self in the direct experience of God. […] The qalandar has no pride? Pride is one of the ‘veils’ that comes between the subject and the experience of God. »
Les qalandars sont donc plus que des mendiants qui vivent de rapine et de débauche. Ils jouent un rôle dans la construction de la société et certains qalandars des siècles passés sont devenus très célèbres. Ainsi Lal Shahbaz Qalandar, un soufi persan du 12ème siècle qui, très jeune, s’installa dans le Sindh et y dispensa son enseignement. Son nom signifie le Faucon Rouge. La légende veut que ce surnom s’explique par son port altier et les tuniques rouges qu’il avait coutume de porter. Il est chanté ici par Abida Parveen, dans cet hymne endiablé et très populaire :
Les paroles sont probablement en punjabi, ou peut-être en sindhi. En voici les 2 premiers couplets :
لال ميری پت رکھيو بھلا جھولے لالن
ہو لال ميری پت رکھيو بھلا جھولے لالن
سندھڑی دا سيون دا سخی شہباز قلندر
دما دم مست قلندر، سخی شہباز قلندر، علی دم دم دے اندر
ہو لال ميری، ہو لال ميری
چار چراغ تيرے برن ہميشھ
ہو چار چراغ تيرے برن ہميشھ
پنجواںمیں بارن آئی آں بھلا جھولے لالن
ہو پنجواں بالن آئی آں بھلا جھولے لالن
سندھڑی دا سيون دا سخی شہباز قلندر
دما دم مست قلندر سخی شہباز قلندر
علی دم دم دے اندر
او لال ميری او لال ميری
Ce qui signifie en substance:
Oh lal, jhule lal (surnoms de Lal Shabaz Qalandar),
Genereux qalandar du Sindh et de Sewan
Gloire à toi, enivré de l’amour de Dieu.
Les quatre lampes de ta tombe sont allumées pour toujours,
Et vois, comme j’en allume une cinquième,
O toi, noble qalandar.
C’est aussi Lal Shabaz Qalandar qui a inspiré à l’Ensemble Badila le nom de son dernier disque : Qalandar Express (chez Arion). Selon le livret, le qalandar express est le train qui chaque année achemine des milliers de fidèles jusqu’au tombeau de Lal Shahbaz Qalandar, à Sewan. Pour ceux d’entre vous qui seraient déjà fans, voici une superbe vidéo (pas en termes de qualité d’image malheureusement) sur les voyages de l’Ensemble Badila, qui nous donne l’occasion d’entendre une autre version du Dama Dam Mast Qalandar chanté plus haut par Abida Parveen :
A travers ces exemples de textes et de chansons, on voit que la référence aux qalandars, notamment en poésie, a souvent pris un sens métaphorique. Loin de se demander si les qalandars sont des bon croyants ou des faux dévots, le poète voit en eux une métaphore de la transgression et du libertinage. Au début du 20ème siècle, pour Alama Mohammad Iqbal, ils représentaient le libre penseur, ou même parfois la figure du révolté face à l’envahisseur britannique.



19.07.10 23:48:06,
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