Musique au caravansérail

Par Nicolas Filicic

Tags: femmes

Charmes de femme - عشوۀ زیبا

par nicolas filicic Email

Tout d’abord, je vous souhaite à tous une très bonne année ! En effet, l’équinoxe de printemps, dans la nuit de dimanche à lundi, a marqué le début de la nouvelle année iranienne : l’année solaire 1390.

 

 

Elle arrivait de loin, de l’autre bout du monde. Un monde où les conventions, l’expression des sentiments et le mode de vie sont bien éloignés des nôtres. Elle monte sur scène en pantalon noir, un châle noir sur les épaules et nous explique que dorénavant elle ne demande plus une minute de silence en mémoire des victimes de l’oppression mais nous enjoint à nous lever en frappant dans les mains de plus en plus vite, au rythme du daf qui résonne tragiquement. Puis, le visage tendu par un rictus qui semble imiter les larmes, la voix chevrotante, elle se lance dans un « I had a dream » de sa composition qui bientôt tourne en « They were shouting : Where is my vote ? Ahmadinejad is not what I wrote ».

 

On pense déjà “ah l’Iran! la persistance au quotidien de la culture chiite de la supplication ! » Mais en fait, je pense ici surtout à la Californie où Ziba Shirazi vit depuis 25 ans. Car, ni une ni deux, à peine le I had a dream achevé, Ziba [Ziba shirazi, signifie mot à mot ‘belle de shiraz’] nous adresse un petit clin d’œil, se faufile dans la coulisse pour tomber le châle, orner son visage de quelques réhauts de fard qu’il eût été déplacé d’arborer pour la minute de daf, et remonte sur scène avec son pantalon près du corps, la grosse ceinture descendant subrepticement jusqu’au bas du bassin sur l’un des côté. Elle nous explique alors qu’elle ne compose par des chansons féministes mais des chansons féminines.

 

 

 

Il faut préciser que ce jour-là Ziba chantait devant une assemblée de femmes (à quelques exceptions près – moi par exemple) réunies par l’association culturelle iranienne Rahaward d’Aix-la-Chapelle en l’honneur de la Journée Internationale de la Femme. Et effectivement, nombre de textes de Ziba Shirazi montrent non pas des revendications féministes, mais une attention subtile et sensible aux attentes de la femme dans la relation amoureuse.

 

C’est le cas par exemple de اوج [Owj, signifiant le point culminant, en l’occurrence de la passion amoureuse] de l’album Lost Dreams (2002) qui décrit l’appel d’une femme qui demande à « être extraite de sa terre avec la même avidité que celle du chercheur d’or face à une pépite d’or pur pour pouvoir s’abandonner à une nuit d’amour ». Comme la plupart des chansons de Ziba Shirazi, le texte est très écrit et utilise de nombreuses métaphores, rimes et assonances. De plus, la composition de la chanson est originale car le refrain est constitué de la reprise du deuxième hémistiche de certains vers du texte chanté par ailleurs :

 

 

 

Si l’on regarde l’introduction de quinze secondes qu’elle donne de la chanson, on observe également deux choses intéressantes d’abord l’espèce de minauderie lorsqu’elle annonce la chanson en parlant de ses amants, puis le ton légèrement grandiloquent qu’elle prend pour exprimer la signification de la chanson.

 

Concernant le deuxième point, c’est quelque chose de tout à fait iranien avec une langue qui, quand elle est prononcée de manière littéraire, tend naturellement vers une sorte de scansion grandiloquente. Mais Ziba Shirazi le fait particulièrement bien et assez systématiquement, ce qui rend la chose plutôt drôle et maniérée.

 

Quand au premier point, on donne en persan le nom de عشوه eshveh à cette minauderie ou coquetterie qui tend vers le maniérisme et s’applique aussi bien aux hommes qu’aux femmes. C’est un mot extrêmement courant puisque la quasi-totalité des Iraniennes et Iraniens sont maniérés et Ziba Shirazi est experte en la matière. Pendant le concert d’Aix-la-Chapelle, elle a chanté beaucoup de chansons de son dernier album accompagnée au saxophone, piano et guitare basse. Il fallait voir le déhanché délicat, les petits coups de tête pour remettre en place une mèche rebelle ou les petits clins d’œil au jeune saxophoniqte berlinois qui l’accompagnait pour l’occasion ! Le tout en expliquant que son cœur se languit de journées ensoleillées (dans la chanson آرزوهای گمشده – Lost dreams) ou d’un souffle d’air frais (dans la chanson هوای تازه – Fresh Breeze) :

 

 

 

 

Mais Ziba Shirazi a aussi écrit et composé des chansons sur l’exil car elle-même a quitté l’Iran en 1986. Ces chansons sont notamment خاک – Khāk (sur l’album Seebe sorkh en 1995), خونه – Home sweet home (sur l’album Lost dreams en 2002) ou بازگشت – Return (sur l’album Fresh breeze en 2005). Elles évoquent l’amour de la patrie aux odeurs d’eau de rose. Elles décrivent l’absurdité d’un pays recréé de toutes pièces à des milliers de kilomètres de ka patrie de Rostam. Elles décrivent enfin le fossé qui s’est creusé entre les Iraniens de Los Angeles et les Iraniens d’Iran : les « Iraniens » américains qui ont passé plus de trente ans sans pratiquement revoir le pays ont aujourd’hui une idée de l’Iran qui n’est pas toujours tout à fait juste : « To prevent my memories from fading / I took a trip to my homeland / I searched desperatly for the days of my youth / Everything seemed new ! » (بازگشت – Return).

 

Les premiers albums de Ziba Shirazi sont en écoute libre sur le site Bia2, dans la rubrique Music. Je vous conseille en particulier Seeb-e Sorkh ou Zananeh-ha pour ses instruments traditionnels.

 

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