Samarra


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Entre Galway et Dublin : polars irlandais.

par vservat Email

On a beau tenter de s'en éloigner, il y a toujours un moment où elle vous rattrape. En ce moment pascal qui colle à son histoire (de l'insurrection de Pâques 1916 à Dublin, au Good Friday Agreement marquant le début de l'apaisement en Irlande du Nord signé en 98), l'Irlande se rappelle inévitablement à nos bons souvenirs.
 
Voici donc quelques pistes de lecture dont pourront se saisir ceux qui sont en vacances, tout autant que ceux qui profitent de ce week-end prolongé.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Commençons par les 3 premiers volumes de la série des aventures de Jack Taylor par Ken Bruen (1) qui nous emmènent plein ouest, à Galway. « Delirium Tremens », « Toxic Blues », et « Le mystère des Magdalènes » (collection folio policier) content les « enquêtes et pérégrinations » d’un ex-flic de la garda siochana (police nationale irlandaise) qui n’a conservé de son ancien emploi que quelques contacts bien placés, mais toutefois malveillants, et une veste tout temps de la circulation, article 8234, que lui réclament régulièrement, par lettre recommandée, les services du Ministère de la justice, soucieux de récupérer les biens du gouvernement.
 
 
Les amateurs d’intrigues policières à grand supense dans lesquelles il faut traquer l’indice menant au meurtrier à chaque page en seront pour leurs frais car ce n’est pas dans la distillation mesurée des preuves accablant le meurtrier que réside l’intérêt de lire Ken Bruen. En effet, ici, le fond de l’enquête et l’identification des coupables sont souvent secondaires, d’autant plus que Jack Taylor, devenu détective privé, rate souvent sa cible. Taylor est un privé pour le moins atypique . Dire qu’il est porté sur la bouteille serait un doux euphémisme, c’est un alcoolique sévère qui rend compte de son addiction au fil des pages avec un réalisme assez efferaynt parfois. Il sait alterner, avec peu de discernement, d’autres pratiques addictives touchant à la consommation d’héroïne ou de médicaments. A ce stade, on comprend que notre privé a un rapport compliqué avec l’existence et ses corrélégionnaires en ce bas monde : en enfilade, on citera son père, homme adulé, décédé et malmené par son épouse ; sa mère et son confesseur à qui il voue une haine particulière ; ses conquêtes féminines, qu’il a bien des difficultés à conserver ; ses amitiés souvent mises en péril par l’alcool et son caractère versatile et ses anciens collègues. Comment dès lors s’attacher à un tel personnage ? C’est que Le portrait de notre privé ne s’arrête pas là. C’est aussi un fin lettré, grand connaisseur du polar américain, dont il a une connaissance encyclopédique, autant que de poésie. Il séduit également par sa profonde humanité, son altruisme parfois gauche mais sincère. Il n’est pas pour autant mielleux et ses réparties (en particulier quand elles s’adressent au confesseur de sa mère et visent l’Eglise) son souvent cinglantes.
 
 
 
L’autre argument qui rend les polars de Bruen très séduisants est qu’ils savent jouer des spécificités irlandaises à l’exception notable du premier volume, vraisemblablement parce qu’il introduit la série. En effet, l’intrigue de « Toxic Blues » (volume 2) tourne autour de l’assassinat de plusieurs « Tinkers » ou travellers. Ces nomades,certains descedants de la paysannerie pauvre chassée de ses terres par les Landlords durant la Grande Famine du milieu du XIX siècle, sont encore très nombreux en Irlande (25 000 peut être) et leur présence sur l’île est attestée depuis le Moyen Age. Ils se sédentarisent de plus en plus aux confins des grandes villes, tout en conservant une culture qui leur est propre avec notamment l’usage d’une langue spécifique, le shelta, et une organisation sociale clanique.
 
A son titre, « Le mystère des Magdalènes », on aura compris que l’intrigue du 3° volume des aventures de Jack Taylor a pour toile de fond le scandale des couvents de la Madeleine en Irlande. Ceux-ci, affliés à l’eglise catholique romaine servaient de lieu de redressement, pour filles mères notamment, jusqu’à des temps très récents (le dernier couvent a fermé en 1996). Qu’elles aient fauté, qu’elles aient été abusées, ou qu’elles se soient prostituées, placées là par leur propre famille ou l’Eglise, les jeunes pensionnaires , souvent affectées à des travaux de blanchisserie, subissaient en fait sévices et travaux forcés, emmurées dans ces couvents. Vraisemblablement un fond de mauvaise conscience perdure dans la société irlandaise moderne dans la mesure où ces couvents furent très longtemps acceptés comme des institutions socialement nécessaires au maintien des bonnes mœurs. C’est ce point précis que Bruen utilise comme ressort de son intrigue.
 
 
 
 
 
L’auteur des "Disparus de Dublin" (collection 10/18), Benjamin Black, écrit sous un pseudonyme. Il nous emmène à Dublin, dans les années 50, et situe son intrigue dans la haute société de la ville très proche de l’église catholique. On y voit s’affronter deux personnages l’un légiste, l’autre médecin accoucheur . Le point de départ de leur face à face est la disparition suspecte du cadavre d’une jeune femme enceinte, Christine Falls, dont l’enfant a, lui aussi, mystérieusement disparu.
 
Dans une période où l’on sent pointer le basculement des moeurs vers davantage de liberté (à travers le personnage de la fille de l’obstétricien notamment), Benjamin Black aka John Banville, un des plus célèbres et brillants écrivains irlandais actuels, arrive à restituer dans son roman, un parfum de fin d’époque, légèrement suranné qui fait que le lecteur perçoit très subtilement ce point de basculement de l’époque.
 
Ce faisant, le roman nous emmène, par l’alternance assez irrégulière des chapitres dans une autre ville « irlandaise » : Boston. C’est l’occasion de se remémorrer l’histoire de ces liens ténus de part et d’autre du grand océan.  Boston fut, en effet, une terre d’accueil très importante pour les migrants irlandais dans la deuxième moitié du XIX siècle tant et si bien qu’on estime qu’en 1900, la moitié de la population de la ville est d’origine irlandaise. La communauté se concentre dans les quartiers de South Boston et du North End. (Rappelons que le magnifique roman de D. Lehanne « Un pays à l’aube » présenté, ici même, il y a quelques temps, s’inscrit dans ces quartiers et communautés irlandaises aux lendemains de la Grande Guerre). C’est Boston qui fut le berceau de l’union de deux grandes familles irlandaise immigrées appelées à marquer l’histoire politique des Etats-Unis : celle des Fitzgerald et celle des Kennedy… Aujourd’hui , un tiers de la population bostonienne serait encore d’origine irlandaise, le North End (comme on le voit déjà dans le roman de Lehanne étant progressivement devenu la Little Italy de la ville). Les disparues de Dublin réapparaissent elles de l’autre côté de l’Atlantique ? Possible. A vous de lire.
 
 
(1) J'en profite pour remercier l'éminent spécialiste de l'Irlande qui m'a conseillée dans cette lecture, son avis était, comme souvent, éclairé.

 

Un monde de Rap (1-I) Royaume-Uni

par Aug Email

 

 

 [De gauche à droite et de haut en bas : Bomb The Bass, Compil' Black Whole Styles, Roots Manuva, Dizzee Rascal, Roll Deep, Wiley, Tinchy Stryder, Chipmunk, N-Dubz, Professor Green, Jammer, Tinie Tempah, The Streets, Speech Debelle et M.I.A.; Faîtes un clic droit sur l'image pour l'aggrandir]

 

 

Inaugurons cette nouvelle série évolutive sur le rap dans le monde par une scène plutôt méconnue, celle du Royaume-Uni. Dans une première partie, nous évoquerons les années 1980 et 1990 avant d'aborder les années 2000 la semaine prochaine. Nous poursuivrons ensuite notre tour du monde par des pays comme l'Afrique du Sud, le Sénégal, le Canada et bien d'autres. Cet article est disponible en podcast, vous pouvez donc l'écouter avec le lecteur ci-dessous ou le télécharger en vous abonnant au flux des podcasts de Samarra. Vous trouverez au fil de cet article des vidéos et à la fin une playlist et de nombreux liens pour écouter les titres évoqués en entier. ENJOY !

 

 

 

 

 A l'heure d'entamer cet aperçu du paysage rapologique du Royaume-Uni, posons-nous cette question : le rap britannique est-il un rap de seconde catégorie qui n'aurait jamais pu se développer à l'ombre du grand frère américain ? En juillet, le nouveau Premier Ministre britannique David Cameron a reconnu lors de sa visite à Washington que le Royaume-Uni était le "junior partner" (partenaire de rang inférieur) dans la relation spéciale entre les deux pays. Est-ce également vrai pour le rap ? Quelques éléments de réponse.

 

 Il est vrai que le rap britannique est longtemps resté embryonnaire,  mais il semble avoir pris son envol depuis les années 1990. Les amateurs de rap d'Outre-Manche ont longtemps assouvi leur passion en écoutant le rap américain, d'autant plus qu'il n'y avait pas la barrière de la langue (seulement celle du slang....).  Depuis les années 1990, ce n'est plus tout à fait vrai grâce à quelques pionniers. Essayons d'y voir un peu plus clair et de voir ce qui fait la spécificité du rap made in UK.

 

 

  • Qui et où ?

 

 Comme aux Etats-Unis et en France, les rappeurs sont souvent mais pas exclusivement issus des minorités, en particulier les immigrés ou descendants d'immigrés des anciennes colonies britanniques comme les West Indies (Jamaïque, Caraïbes), l'Afrique (Nigeria, Ghana) et le sous-continent indien (Sri Lanka, Inde, Pakistan). Mais précisons, et  c'est sans doute une spécificité , que la scène Hip-Hop a toujours mêlé des rappeurs de toutes origines.

Nous allons essentiellement ici parler du rap anglais et principalement de ce qui se passe à Londres. Je ne suis pas suffisamment pointu pour vous parler du rap écossais, gallois ou nord-irlandais, pour autant qu'il existe véritablement !

A la question posée par le magazine Start Up en septembre 2008 : "Pourquoi le Hip-Hop n'a-t-il jamais vraiment percé au Royaume-Uni ?", Roots Manuva répondait : "Commercialement, c'est vrai. Mais philosophiquement, il a pris. La scène est simplement plus petite. Je crois que le multiculturalisme est spécifique à Londres et Birmingham [La deuxième ville anglaise avec plus d'un million d'habitants, 3,8 avec l'Aire urbaine]. Les régions sont lentes à s'adapter. Il y a des petites scènes hip-hop originales comme à Cambridge, Leeds, mais ça reste petit."

Si on regarde la carte du Hip-Hop au Royaume-Uni, Londres est  donc surreprésentée, en particulier ses quartiers péricentraux de l'Est (Bow en particlier) et du Sud.

 


Afficher Géographie du Rap et du Hip-Hop sur une carte plus grande

 

Mais revenons un peu en arrière et précisément aux années 1980.

 

 

 

  • Les pionniers : Tim Simenon et Bomb The Bass

 

 [Tim Simenon au milieu des années 1980; source]

 

En 1987, Tim Simenon, crée le groupe Bomb The Bass. Il est originaire de Brixton, un quartier multiethnique du sud de Londres qui compte une forte communauté caribéenne. Ce quartier a connu des émeutes retentissantes en 1981 suite à la multiplication excessive des contrôles de police, puis de nouveau en 1985 et 1995.  Dans sa musique, Simenon recourt massivement au sampling. En 1988, assisté de Pascal Gabriel, il se lance dans la réalisation du titre "Beat Dis", présenté au départ comme une production underground newyorkaise. Il est très inspiré par le son de New York. A l'image du "mur du son" du Bomb Squad (les producteurs de Public Enemy), Bomb The Bass empile les samples, pas moins de 72 pour le titre "Beat Dis" qui est un gros succès (2ème au Box-office britannique). Public Enemy est d'ailleurs samplé ainsi que de nombreux artistes hip-hop (Bambaataa, EPMD, Funky 4+1, Scholly D). L'inévitable Funky Drummer de James Brown et Prince sont également de la partie (La liste complète ici). Même si la direction prise ensuite par Simenon et le Bomb The Bass les emmènent davantage vers la dance et la house, preuve est faite que le hip-hop peut s'enraciner en terre anglaise. Pendant une dizaine d'années, de nombreux rappeurs se lancent dans le game, avec plus ou moins de réussite. Les maisons de disque, au départ enthousiastes, retirent peu à peu leurs billes du hip-hop qui continue pourtant en mode underground. Signalons Three Wize Men, Hijack, London Posse, Silver Bullet, Black Prophetz, Gunshot, Rodney P ou The Creators qui font partie de la première génération du hip-hop au Royaume-Uni. Au milieu des années 1990, beaucoup de chemin reste encore à parcourir...

 

 

  • Le rôle de Big Dada

 

En 1997, le label Ninja Tune lance Big Dada, sa branche consacrée au Hip-Hop. A l'origine de cette initiative, le journaliste  Will Ashon (ci-contre photo trouvée sur son blog). Ashon était frustré car personne ne pouvait se procurer les titres obscurs dont il parlait dans ses articles. Au mariage d'un de ses amis, il croise Peter Quicke du label Ninja Tune. Il le convainc de sortir un premier single pour voir. Il s'agit de "Misanthropic" du duo Alpha Phryme (voyez ici la version originale). Il faut alors un nom au nouveau label. En hommage au rappeur du Bronx Kool Keith, qu'Ashon surnomme Mac Dada, ce sera Big Dada. Au début, seuls des singles sortent sur le label.

Puis, un peu comme en France, une compilation va mettre sur orbite quelques artistes. En 1998, Big Dada sort donc la compil Black Whole Styles. Elle rassemble le meilleur du rap britannique dont Roots Manuva et l'Américain Saul Williams. C'est en 1999 que Big Dada décolle vraiment en signant le prometteur Roots Manuva. Celui-ci pose comme condition la production d'un album entier. En parallèle, plusieurs rappeurs américains trouvent, de manière fugace ou plus durable, un refuge musical propice à leurs créations au Royaume-Uni, à l'image de MF Doom ou de Saul Williams.

 

 

  • Roots Manuva  : la locomotive

 

 Avec Brand New Second Hand en 1999 (signifiant quelque chose comme "Une occasion toute neuve"), Roots Manuva obtient la reconnaissance. De son vrai nom Rodney Hilton Smith, il est né en 1972. Ses parents sont venus de Jamaïque mais il grandit à Stockwell au Sud de Londres. La musique sur laquelle il rappe est très inspirée par l'univers sonore jamaïcain (dub, ragga, reggae). Pourtant la musique profane n'était pas la bienvenue dans sa famille. Son père est un pasteur pentecôtiste qui lui a donné une éducation très stricte. Mais comme le dit Roots lui-même, c'est finalement la rue qui l'a emporté. Influence jamaïcaine donc pour la musique. Ajoutez à cela beaucoup d'humour et un délicieux accent cockney (l'accent des quartiers populaires de l'Est et du Sud de Londres). Pour vous donner un petit aperçu de l'humour à la Roots Manuva, regardez ces trois clips que je vous ai choisis. Le premier c'est celui de "Witness (1 hope)", son plus grand tube, issu de son deuxième album (Run Come Save Me). N'ayant rien gagné lors des jeux auxquels il participait à  l'école primaire, il revient  dans celle-ci vingt ans plus tard pour se rattraper...

 

 

Voici donc la playlist des titres évoqués cette semaine et de nombreux autres :

 

Découvrez la playlist UK Rap (I) avec Toastie Tailor

 

 

D'autres clips de Roots Manuva la semaine prochaine et la suite de cet aperçu de la scène rap avec la naissance du Grime et son émergence grâce à Dizzee Rascal.

Sources et liens dans l'article qui couvre la deuxième époque, celle des années 2000.

 

 

Un tour du monde des plages pour passer l'été en musique.

par vservat Email

Nous arrivons à la période des congés d'été, beaucoup iront sur les plages, sur les îles, face à la mer, à l'océan. Une sélection de chansons qui évoquent de façon différentes ces espaces et ces territoires, pour un petit tour du monde au soleil.

 

 

 

1. Sur une plage d'Australie. Avec Angus & Julia Stone et leur "Big jet plane". Un morceau pop très simple, une mélodie entêtante comme le reste de leur récent album "Down The Way" qui sent le soleil et le sable de cette gigantesque île du bout du monde dont ils sont originaires.

 

 

 

 

 

2. Sur une plage californienne. Pour contrecarrer les rigueurs de l'hiver New Yorkais où ils étaient exilés, The Mamas & the papas éditaient au milieu des années 60, leur "California dreamin" nostalgique du doux climat de Los Angeles. Une chanson dans laquelle l'or californien a la couleur du soleil. Dernièrement, elle a été réutilisée en fil rouge du magnifique film "Fish tank" avec Katie Jarvis et Michael Fassbender.

 

 

3. Sur une plage d'Hawaï. Une version singulière de l'immense classique "Somewhere over the rainbow" interprétée au yukulélé par le chanteur hawaïen Israel Kawakawiwo'ole issu de l'album "Fancing Future", 1993.

 

 

 

 

 

 

4. Sur une plage de Grèce. Extrait de l'album Parlife, "Girls and Boys", fut le tube de l'été en 1994. Emblême de la Britpop. Le groupe Blur y évoque, sur un rythme pop, le tourisme de masse sur les plages de Grèce destination favorite des jeunes européens préoccupés d'oublier la grisaille de leur quotidien. 

 

 

 

 

5. Retour en Californie. Avec les Beach Boys et leurs "California girls", on revient dans l'état de la côte ouest des Etats-Unis. Ecrite à l'issue des expériences lysergiques de Brian Wilson, le texte est pourtant très réaliste "la côte ouest est ensoleillée, ses filles sont bronzées, j'ai déterré un bikini sur une île d'Hawaï, des poupées sous un palmier". Tout un programme!

 

 

 

 

6. Sur une plage du Brésil. Un grand classique sur une base de bossa nova, "the Girl from Ipanema" nous promène sur les plages de sable blanc du Brésil sur lesquelles se promène, non sans une certaine mélancolie, une belle et jeune fille. Une composition de Stan Getz, Astrudo Gilberto et Joao Gilberto.

 

 

 

 

7. Sur une plage polluée. Les plages ne sont pas que des paradis immaculés. Dans leur dernier album, les Gorillaz, accompagnés de Snoop Doggy Dog, nous emmènent sur une plage perdue d'une île du Pacifique, dépotoire de l'humanité à l'aube du XIX siècle qui sert de dernier refuge à une bande de larrons peu recommandables : "Welcome to the world of plastic beach".

 

 

 

 

8. Sur une plage inconnue. La mer, les plages sont parfois propices à la mélancolie et la méditation. Corinne Bailey Rae s'y exerce dans "The sea" le dernier morceau de son album éponyme. Une chanson douleureuse qui transmet des images de séparation et de disparition.

 

 

 

Des séries pour comprendre le monde

par Aug Email

 

A lire et écouter sur la toile :

 

Un disque par sa pochette : Midlife, un kaleidoscope des années Blair ou années Blur.

par vservat Email

 
Blur/Blair : deux parcours imbriqués: 

Groupe anglais, fer de lance de la "Britpop", Blur nait précisément en 1990. En 1994, sort son 3° album intitulé Parklife, qui propulse le groupe en haut des charts européens;  cette même année, Anthony Blair (4°ligne, 1ère vignette) prend la tête du parti travailliste qu'il travaille à "rénover", traçant une troisième voie, avec une orientation libérale nette.

De 1997 à 2007 Tony Blair est premier ministre. La carrière de Blur s'arrête (temporairement?) sur le plan de la production discographique en 2003, année de sortie de "Think tank" (encore un outil politique fort prisé de T. Blair, à croire que le hasard fait bien les choses).
 
Projetons nous en 2009 lorsque Blur fait paraître un "best of" intitulé Midlife dont la pochette est un heureux montage de quelques étapes marquantes des années Blair qui deviennent donc les années Blur et inversement. Elle s'inspire graphiquement des célèbres guides "Beginner's guide to" dont voici d'autres exemplaires :
 

 
 
Que voit-on sur celle de Midlife? 
 
Quelques repères pour le groupe et le contexte musical d'abord. Le comté de l'Essex (1ère vignette, 1ère ligne)  d'où sont originaires les deux fondateurs du quatuor (Damon Albarn et Graham Coxon) et l'Union Jack (2ème ligne) au vent ,symbole d'une Angleterre qui a retrouvé une certaine aura après l'entre-deux que constituèrent les années Major (1990-1997). C'est aussi le symbole du retour de la pop nationale, ou Brit pop, incarnée par le tandem Oasis-Blur, alors que se déchaine la vague grunge aux Etats-Unis, les deux mouvements s'opposant  de part et d'autre de l'Atlantique. On ajoutera à ces deux premières vignettes celle du pack de lait qui marche (3° photo, 1ère ligne). Il s'agit d'une image tirée du clip "Coffee & TV", titre de l'album "13", paru en 1999, qui a largement contribué à la popularité du groupe.

Les 90's : entre grandes réalisations et nouvelles interrogations.

Les années 90 sont des années sandwiches constituant la dernière ligne droite avant le grand saut dans le nouveau millénaire. Le passage à l'an 2000 fera l'objet en Grande Bretagne de travaux pharaoniques notamment sur les bords de Tamise. Londres, ville mondiale, ne doit pas rater son examen de passage et deux grands édifices sortent de terre : la Millenium Wheel (London eye)  et le Millenium Dome (2° ligne, 3° vignette de la pochette). Destiné à être une salle d'exposition pour la "Millenium experience", sous la plus grande bâche du monde, cette construction futuriste devint assez rapidement un gouffre financier et nécessita d'être reconvertie pour être rentabilisée (aujourd'hui c'est la plus grande salle de concert couverte de la capitale anglaise rebaptisée O2 Arena). Livré dans les temps, le projet ne fut pas pour autant une réussite.
 
 
La pochette du disque nous renvoie également aux grands bouleversements qui ont parcouru les années Blair et donc l'Angleterre des années 90 dans les domaines scientifiques. On reconnait aisément Dolly sur la deuxième vignette de la 1ère ligne ; premier mammifère cloné, Dolly est une brebis issue des travaux en génétique d'un laboratoire écossais. Née en juillet 96, elle meurt en 2003 et ouvre le débat du clonage animal et au delà même, de celui des hommes. Il est à noter que 1996 est une année particulière dans ces domaines : la crise dite de la "vache folle" qui s'est abattue sur l'Angleterre (et au delà) depuis la fin des années 80, prend alors une nouvelle dimension puisqu'il est  établi, à cette date,  que l'ESB (Encéphalite Spongiforme Bovine) est transmissible à l'homme par ingestion de produits carnés. Est-ce alors un hasard si la dernière vignette de la première ligne nous montre une grande manifestation, sans doute de l'ALF, (Animal Liberation Front)  une des plus importantes associations de lutte contre la vivisection en Grande Bretagne. Apparentée aux mouvements eco-terroristes, cette organisation fit un retour en force au cours des années 90 grâce à des actions spectaculaires dont la plus contestée fut l'enlèvement d'un journaliste infiltré dans ses rangs qui sera soumis à la torture et brûlé au fer rouge pendant sa détention. 

Les années 90 : instabilité planétaire, globalisation et émergence de la question climatique.

La pochette de "Midlife" nous emmène bien au delà des frontières de l'Angleterre et de l'Europe. Placée en position assez centrale (3°ligne, 2° vignette), une photo de la guerre du Golfe. Dans le désert koweitien, un puits de pétrole est en flamme, au premier plan se trouve un soldat irakien. En août 1990, après que Saddam Hussien a envahi le Koweit, une vaste coalition intervient dans la région pour stopper les ambitions irakiennes. La Grande Bretagne ,  en effectifs, fournira le 3° contingent de soldats de l'opération "tempête du désert". La photographie renvoie à la fin du conflit lorsque les soldats irakiens sabotent les puits de pétrole koweïtiens afin de gêner l'aviation des alliés, et perturber  l'économie mondiale, via la flambée des cours du pétrole. L'évocation de cette opération ne peut que nous ramener à la participation ensuite très critiquée, en 2003, de la Grande Bretagne en appui de l'intervention américaine en Irak. Cette constance du gouvernement Blair dans son soutien indéfectible à la politique étrangère des Etats-Unis nourrira une contestation intérieure très forte et coûtera au premier ministre britannique une bonne partie de son ancienne popularité.
 
4 vignettes évoquent la "globalization",  phénomène que nous traduisons en France par "mondialisation". On peut commencer par celle qui se rattache à la mondialisation des modes de vie  (la tennis bleue Adidas, 3°ligne dernière vignette) et des habitudes alimentaires exportées depuis les Etats Unis par des Sociétés TransNationales surpuissantes (ici Mac Donald's). Blur s'est formé au moment où ouvrait en Russie le premier restaurant MacDonald's (4°ligne, 2°vignette), c'est à dire en 1990. Emblématique de la mondialisation menée par les pays à économie de marché, l'image porte aussi en elle l'idée de la recomposition géopolitique du monde, les frites du géant du fast food écrasent le sachet de carton rouge marqué de la faucille et du marteau, signifiant ainsi le triomphe du camp occidental sur celui du bloc soviétique abattu à la fin des années 80. 
 
La mondialisation touche également les communications et l'information. Les années 90 sont celles d'un accès généralisé à une multitude de sources d'informations : de nouvelles fleurs décorent les balcons et terrasses du monde riche  : les antennes paraboliques (4° ligne, 3° vignette). Profusion d'images, individualisation de leur  diffusion, profusion de paraboles : on pourrait croire que le monde avance vers davantage de libertés et de diversité. Pourtant on sait que les médias sont dès cette époque contrôlés par quelques grands groupes qui inondent le monde d'images identiques, calibrées, contrôlées. CNN est l'emblème de ces nouveaux médias.
 
Enfin, les années 90 sont celles de la prise de conscience mondiale de la crise climatique illustrée sur la pochette de l'album par les deux ours polaires flottant sur un bout détaché de banquise. (4°ligne dernière vignette). Les problèmes de la couche d'ozone, des gaz à effets de serre et de la biodiversité sont à l'ordre du jour du sommet de la Terre qui se tient à Rio en 1992 sous l'autorité des Nations Unies. Peu contraignant pour ce qui concerne les décisions qu'il prend, ce sommet est suivi 10 ans plus tard de celui de Johannesburg qui met au cœur des discussions le développement durable notamment par la gestion des ressources terrestres (eau, énergie etc). En ce laps de temps, la question angoissante de l'avenir de l'humanité est devenue centrale. Les discours catastrophistes les plus outranciers occupent désormais de façon incontournable  le paysage médiatico-politique laissant parfois une petite place à une réflexion raisonnée sur le sujet. Est-ce pour oublier ces peurs, pour tourner le dos aux interrogations suscitées par l'avenir incertain, le nouvel ordre mondial, la consommation qui s'emballe jusqu'à l'indécence, ou tout simplement pour planter dans le décor ce nouvel idéal de la réussite matérielle mesurée par l'argent que la dernière vignette (3°ligne, 1ère image) nous montre des boules de bingo
Les différentes hypothèses peuvent être validées comme ultime voie de lecture de cette décennie riche en bouleversements apposés, dans un choix forcément subjectif ,sur la pochette de ce "guide pour les débutants", un guide qui doit permettre de rendre la musique et le parcours du groupe Blur, ancrés dans les années 90, beaucoup moins "flous".
 
Pour replonger dans les années Blur, quelques titres majeurs qui animèrent les années 90 et nous accompagnèrent jusqu'en 2003 (seuls 2 titres visibles ici, cliquez sur le titre de la playlist pour couter 10 autres morceaux) :
 

Découvrez la playlist les années Blur : la playlist avec Blur

 

Guru (1966-2010)

par Aug Email

Une figure originale du hip-hop, le rappeur Guru, vient de disparaître. Grandi à Boston dans le quartier noir de Roxbury, Keith Elam (son vrai nom)  est issu de la classe moyenne. Son père est juge et sa mère travaille dans le monde des bibliothèqyes. Après des études de commerce à Atlanta, il avait fait le choix de vivre à Brooklyn, New York,  pour s'adonner à sa passion, le rap. Il crée en 1987 un premier ensemble déjà appelé Gang Starr. A la fin des années des années 1980, alors que le rap est partagé entre la rage et le son brut de New York (à l'image de Public Enemy) et le G-Funk Gangsta de la Côte Ouest (à la manière de NWA), une troisième tendance émerge, celle d'un hip-hop qui puise sa source dans le jazz et la soul. Le mouvement Native Tongue, qui rassemble De La Soul et A Tribe Called Quest, inspire toute une génération de rappeurs et de producteurs dont Guru et DJ Premier.

 

 

Associé au formidable producteur qu'est DJ Premier, (aka Chris Martin ou Primo, originaire de Houston), Guru lance alors Gang Starr sur de nouveaux rails. Les deux artistes  (en photo ci-dessus, Guru est à gauche) sortent leur premier album en 1990 sur le label Wild Pitch : No More Mr Nice Guy. Les productions de DJ Premier puisent dans le répertoire du jazz et fonctionnent admirablement avec le rap créatif de Guru qui parle de la rue et de ses travers sans valoriser les protagonistes de la violence. La voix particulière de Guru et son flow font mouche. Il donne à son nom de scène une signification précise en en faisant l'acronyme de Gifted Unlimited Rhymes Universal. En réalisant avec Branford Marsalis le titre "Jazz Thing" pour la bande originale du film de Spike Lee Mo'Better Blues, le duo lance une sorte de manifeste du jazz-rap qui a plus de succès que le film lui-même. Le succès se confirme avec l'album Step In The Arena (1991) qui les inscrit durablement dans le paysage du rap newyorkais. Daily Operation confirme cette place en 1992.

 

En parallèle, les deux artistes mènent plusieurs projets séparément. DJ Premier entame une brillante carrière de producteur pour de nombreux rappeurs (Nas, Common, Notorious BIG,...). Guru se lance de son côté dans le projet Jazzmatazz (un jeu de mot à partir du mot razzmatazz signifiant tape-à-l'oeil). Il y rappe sur des morceaux joués par des musiciens de jazz comme Roy Ayers et Donald Byrd. De nombreux invités se joignent à lui comme MC Solaar. (à écouter dans la playlist) Le premier volume de Jazzmatazz sort en 1993. Trois autres suivent en 1995 (The New Reality), 2000 (Streetsoul) et 2007.

Gang Starr se retrouve pour l'album Hard To Earn (1994) à  la tonalité moins jazz, , puis pour Moment of Truth (1998). Le début des années 2000 semble marquer un tournant dans leur collaboration et leur relation. Guru sort un album solo en 2001 (Baldhead Slick & Da Click) qui ne reste pas dans les annales. Leur dernier album commun remonte à 2003. Il s'intiltule The Ownerz. La tournée qui suit la sortie de l'album s'achève dans l'amertume et prématurément. DJ Premier décide de jeter l'éponge après un concert à Londres. A partir de cette date, les deux hommes entretiennent des relations compliquées. DJ Premier continue à être un des producteurs les plus demandés. De son côté, Guru continue à sortir des albums solos qui passent plus ou moins inaperçus. Il prête sa voix au jeu Grand Theft Auto (celle de 8-ball) et se rapproche d'un personnage quelque peu étrange, le DJ Solar. Celui-ci suscite la polémique en semblant avoir une emprise importante sur Guru, jusqu'à sa mort le 19 avril 2010 d'un cancer. Un message attribué à Guru est mis en ligne peu de temps après sa mort. Il refuse toute intervention de DJ Premier dans ses obsèques et la gestion de son oeuvre et accorde une place importante à Solar. Ce message sème le trouble, y compris dans la famille du rappeur, d'autant plus que Guru était probablement dans le coma depuis le mois de février.

 

Je vous ai sélectionné deux vidéos de Gang Starr et quelques titres emblématiques de Guru (en solo ou avec Gang Starr). Retrouvez une sélection de quelques titres de Guru sur l'excellent site abcdrduson. Pour lire le message "d'outre-tombe" de Guru (in english), c'est par ici. DJ Premier consacre un remix à son ancien partenaire sur son blog.

 

 

 

 

Découvrez la playlist Guru avec Gang Starr

 

Retrouvez l'ensemble du dossier sur l'histoire et la géographie du rap

 

Du rire aux larmes, parcours cinématographique dans la Grande-Bretagne du Thatcherisme.

par vservat Email

Paradoxalement, le moribond cinéma britannique a retrouvé ses lettres de noblesse en filmant quelques uns des aspects les plus tragiques de la crise industrielle et sociale qui toucha la Grande Bretagne des années Thatcher, (1979-1990), et Major (1990-1997). Si Ken(neth) Loach s'impose comme le metteur en scène attitré de l'injustice sociale et des dégâts du libéralisme (de "My name is Joe", à "Sweet sixteen", en passant par "The navigators" ou "Raining stones") il n'est pas logntemps resté seul derrière sa caméra pour aborder ce sujet. Quitte à lui emboîter le pas, autant y introduire un peu de variété : qu'il s'agisse de la comédie du 'Full monty", de l'humour grinçant (et parfois glaçant) de "Trainspotting", ou du tire-larmes que sont "Les virtuoses", on n'a que l'embarras du choix pour découvrir la diversité des regards cinématographiques sur ces années de croissance ralentie et de flambée du chômage.

Les années 80-90, en Grande Bretagne, ont été marquées par une présence continue des conservateurs au pourvoir. Le poste de "prime minister" fut occupé successivement par Margaret Thatcher, surnommée avec clairvoyance " the iron lady" - la dame de fer- et son successeur, bien moins "charismatique", John Major. 

 Comme toute l'Europe, la Grande Bretagne est alors affectée par une grave crise industrielle. Celle-ci résulte autant de l'obsolescence de certaines de ses industries, que de l'épuisement de ses gisements miniers entrainant une hausse des coûts de leur exploitation, ou de l'arrivée de nouveaux pays d'Asie sur le marché mondial. Les "tories",  inspirés par les économistes de l'école de Chicago, mettent en place une politique néo-libérale consistant à sectionner sans état d'âme  les membres malades (non rentables) de l'industrie nationale. 

La totalité des films dont il est question ci-dessous a donc pour cadre les régions industrielles, les pays noirs de l'Angleterre (Sheffield, Manchester), et de l'Ecosse (Leith, le port d'Edimbourg, pour "Trainspotting"). Récompensés à l'international ("Raining stones" reçoit le prix du jury à Cannes, "Brassed Off" - "Les Virtuoses"- le César du meilleur film étranger en 1998), ces films ont aussi lancé la carrière de la fine fleur des acteurs britanniques des années 90-2000, parmi lesquels Robert Carlisle ou Ewan McGregor.

 

"Raining stones" de Ken Loach (1993)/"The navigators" de Ken Loach (2001) :

Nous sommes dans le Manchester des années post-Thatcher, dans une banlieue ouvrière tellement affectée par le chômage que les discours politiques du parti travailliste ne font plus recette depuis longtemps. Deux amis, chômeurs, la cinquantaine bien sonnée, tentent d'éponger leurs dettes, de lutter contre leur sentiment d'inutilité et de faire face à la nécessité de survivre en enchainant petits boulots, menus larcins et système D. Difficle de rester digne quand c'est votre fille qui vous donne votre argent de poche ou quand il faut, pour payer une robe de communion à sa gamine, accepter que sa femme soit menacée et molestée par des usuriers sans vergogne.

Ken Loach dit qu'il aime l'humour qui ressort de ces situations désespérées et son film n'en est pas dénué (la scène d'ouverture au cours de laquelle les deux comparses s'emparent d'un mouton afin d'en vendre la viande alors qu'ils n'arrivent pas le à tuer, ou encore celle du vol de la pelouse du club de golf des conservateurs en sont des exemples assez savoureux). Le film montre aussi très bien comment la décomposition des espaces publics (l'habitat urbain est ici particulièrement dégradé) menace les fragiles équilibres des cellules familiales et des individus qui, mis en péril,  peuvent voler en éclat à tout moment, confrontés à la précarité extrême. "Raining Stones", en dépit d'un happy end en forme de pirouette qu'on pourra trouver facile, puise indéniablement sa force dans l'impact de son discours sur les ravages sociaux des politiques conservatrices.

Il n'est pourtant pas inutile de porter, en complément, son intérêt , sur un autre film de l'anglais intitulé "The navigators". Le propos cette oeuvre se concentre sur la dénonciation des effets pervers de la privatisation des chemins de fer britanniques. Le film vint également faire écho à l'accident de train de Hatfield survenu en 2000. D'une gravité relative (4 morts néanmoins)  l'accident frappa les esprits. Il fut, en effet, attribué, après enquête, à l'entretien défectueux des rails alors même que la compagnie responsable du convoi engrangeait des bénéfices qui auraient dû lui permettre de rénover et entretenir son réseau ferré. Le film de Ken Loach fut évidemment mis en relation avec l'accident qui venait d'avoir lieu, non sans raison : la politique des Tories de destruction du service public et de valorisation des intérêts du capitalisme débridé expliquait la catastrophe, la sécurité de tous étant sacrifiée sur l'autel de l'augmentation des dividendes à verser aux actionnaires. Dans la" fiction" de Ken Loach, on suit un groupe de cheminots, très solidaires au départ, qui se divise progressivement sous l'effet des réformes qui affectent la gestion de leur dépôt de Sheffield. Quand K. Loach montre les conditions de travail qui se dégradent, la dangerosité qui s'accroît en raison des restrictions budgétaires, et la précarité galopante qui accompagne la sous traitance de multiples activités cela lui permet de critiquer vigoureusement la politique de J. Major (rappelons que M. Thatcher n'avait pas osé mettre en oeuvre la privatisation du rail anglais et que c'est son successeur qui franchit le Rubicon). Les solidarités professionelles, syndicales et humaines fragilisées par les menaces sur l'emploi conduisent le groupe de cheminots à des compromissions difficiles. "The navigators" par son sujet et le contexte particulier de sa sortie avance donc un discours politisé, très accessible, sur les orientations des politiques anti crise menées par les conservateurs britanniques.

 

"Trainspotting" de D. Boyle (1996) : les années de crise version trash.

Adapté d'un roman d'Irvine Welsh  l'enfant terrible des letttes écossaisses,sorti en 1993, "Trainspotting" est un protrait au vitriol des enfants de la crise évoluant dans le décor de Leith, le port d'Edimburgh, dont l'écrivain est lui même natif. Chômage, drogue, combines, esbrouffe, gouaille, rythment quelques tranches de vie d'un groupe de comparses liés par l'instinct de survie. "Trainspotting", avec outrance parfois, culot et provocation souvent , ainsi qu'un humour très britannique, se veut le film d'une génération perdue dans les années de crise, renforcée par la politique de M. Thatcher. Pour ces jeunes du Royaume Uni, il n'y a rien à perdre, les perspectives sont bouchées dans le nord, plus qu'ailleurs ; il ne leur reste que la solution de l'illégalité ou alors les paradis artificiels dont ils usent et abusent. S'insérer dans le modèle sociétal proposé par "la dame de fer" est absolument inenvisageable pour cette troupe de paumés qui ne vit qu'au jour le jour, bien en marge, mais ancrée dans un univers de "prolo" très identifiable dans les paysages du film : pubs, terrains de foot, squats improbables, docks ...  Résolument rock dans sa bande son, le film est aussi l'héritier du mouvement punk (avec lequel Welsh a beaucoup fricoté) en ce qu'il est habité par cette "philosophie" du rien à perdre. Celle ci est résumée dans la scène d'ouverture qui, à elle seule, est un manifeste contre le conformisme porté par les conservateurs et, la société de consommation que les jeunes du film reccusent puisqu'ils en sont les laissés pour compte. "Trainspotting", c'est une version trash de la crise dans la forme et dans le fond, c'est aussi un rendu (pour son propos mais aussi son visuel) assez fracassant du creusement des inégalités sociales dans les sociétés occidentales de la dernière décennie du XXème siècle.

 
 

 

De le mine au Royal Albert Hall : "Les Virtuoses" de M. Herman (1997)

La nécessité quasi impérieuse de se munir d'un paquet de kleenex ne doit pas pour autant disqualifier "Les Virtuoses". Moins rock n' roll que "Trainspotting" certes, le film trouve toutefois remarquablement sa place dans cette famille des fictions témoignant de la fin des Trente Glorieuses. Nous sommes à Grimley, dans le nord de l'Angleterre où le dernier puits de mine va fermer (le paysage minier avec ses corons de briques rouges est indissociable du film). Les syndicats sont moribonds, les patrons voyous déjà aux commandes, gérant les plans sociaux de grande ampleur aussi vite qu'ils s'enfuient dans leurs grosses berlines aux vitres teintées. Avec la fin de la mine, c'est tout une région qui s'effondre, tout un monde qui disparait. Les familles de mineurs se mobilisent d'autant plus que la fin des activités extractives met en péril l'existence de la fanfare (le Brass Band qui donne son titre original au film "Brassed Off", signifiant aussi "en avoir par dessus la tête"), fierté locale et ciment des amitiés ouvrières. Maintenir son activité et emmener le groupe en finale des championnats nationaux, qui se déroulent au prestigieux Royal Albert Hall de Londres, est, en soi, une revanche sur le rouleau compresseur qui a broyé l'univers des mineurs et l'occasion pour eux de garder la tête haute face aux requins qui leur avait pourtant fait comprendre que leur temps était révolu. Une belle revanche, si futile soit elle.

Film à petit budget, "Les Virtuoses" fut un des succès cinématographiques de l'année 97 et les multiples récompenses que reçut le film ont donné une nouvelle ampleur au discours politique qui le sous-tend. Il est devenu l'étendard déployé d'une profession brisée par Thatcher-Major, comme un ultime barroud d'honneur d'un univers condamné par la société post-industrielle, par les partis conservateurs auxquels la social-démocratie ne s'est pas privée d'emboîter le pas.

 

"The full monty" de P. Cattaneo (1997), une synthèse ?

Sheffield, Yorkshire, ancien fleuron de la metallurgie britannique est devenue une ville fantôme. Les usines sont vides, les halls de l'ANPE , eux, ne désemplissent pas. "The Full Monty" avec son air de comédie légère et son ton badin, réussit, peut être, le tour de force d'opérer une synthèse des multiples regards cinématographiques sur la crise industrielle et le thatchérisme. Par la transformation improbable de chômeurs de longue durée dans l'impasse en une troupe de chippendales redoutables, le film montre avec beaucoup d'autodérision mais aussi une certaine tendresse, la cruauté au quotidien et les humiliations du chômage, l'impossibilité de se contenter du système D et de la vie au jour le jour quand on a une famille à charge, la douleur du déclassement social, la difficulté de rester digne ou d'assumer son rôle de père quand la précarité est ce que l'on peut espérer de mieux. Les moments de franche rigolade ne font jamais disparaître le fond tragique et sérieux de la situation de ces gens simples des pays noirs. La bande son du film a contribué à son succès (voir l'extrait ci-dessous) , tout comme cette galerie de personnages aussi émouvants que drôles.

 

Voir aussi sur l'histgeobox, la contribution de Blot sur le "Miss Maggie" de Renaud, un vibrant hommage  à la "dame de fer".

 

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