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La chanson coloniale 1 : la veine héroïque.

par blot Email

 

Affiche de recrutement dans l'armée coloniale.

 

La chanson représente un support idéal pour transmettre toute forme d’idéologie. Ainsi, elle sera largement utilisée pour véhiculer le discours colonial. Or, comme l'affirme Alain Ruscio, grand spécialiste de la question (voir sources): "la chanson coloniale et exotique a bercé plusieurs générations de Français, imprégnant les esprits de clichés réducteurs, alternant les genres : du comique pas toujours délicat au romantisme des tropiques, en passant par la veine héroïque, « sabre au clair face aux hordes sauvages »".

 

Le Parti colonial a rapidement saisi la portée et l’importance de ce vecteur d'opinion. Avec la conquête, on pouvait tout de suite véhiculer les idées prônant l’expansion, puis la consolidation de l’Empire. La force de la chanson est double. D’abord elle laisse des traces dans l’opinion publique (tout le monde peut fredonner certains airs connus). Ensuite, on y trouve l’idéologie « à l’état pur. Dans une chanson, il faut dire l’essentiel en quelques phrases, et pour le plus grand nombre » (cf: Alain Ruscio) .

 

Dans ce premier volet, nous allons explorer la veine héroïque omniprésente dans les chansons que l'on pourrait appelée "expansionnistes", lors de la phase de conquête des territoires outre-mer. Nous nous intéresserons au passage aux agents de cette expansion: les militaires, soldats de la coloniale et légionnaires.

 

Des leurs premiers pas outre-mer, les Européens recrutent des supplétifs et utilisent des forces indigènes armées. Cet apport est essentiel pour la France qui manque de troupes coloniales. Ce recrutement local assure des fonctions de police et contribue à renforcer l'armée en cas de conflit. Nous verrons ainsi que la chanson s'intéresse beaucoup à ces troupes indigènes. 

 

 

 

 

 

* Les chansons expansionnistes reviennent sur les durs affrontements de la conquête.

 

Les chansons vantent désormais les exploits de l’armée, exaltent la vaillance et le courage des soldats partis à l'assaut de contrées sauvages. "Quand il s'agit d'aller mourir / on y va sans frémir" affirme le Fanion de la coloniale. Face aux conquérants, les populations à soumettre sont présentées comme cruelles et fourbes, agissant dans l'ombre ou dans le dos de leurs adversaires. Dans le Fanion de la légion (1936), les "salopards" opèrent de nuit: "comme la nuit couvre la plaine, /  Les "salopards", vers le fortin / Se sont glissés comme des hyènes / Ils ont lutté jusqu'au matin". Dans l'"hommage aux héros de Mazagran" ( vers 1840), "c'est l'arabe en proie à la haine / qui va nous couvrir de ses feux".

 

 

La fureur et le fanatisme de ces populations illustreraient donc la sauvagerie de populations à civiliser, ou en tout cas encadrer. Les paroles des chansons opposent autant que possible cette cruauté à l'attitude des soldats blancs qui opérent en pleine lumière, prêts au sacrifice ultime: "ils restent trois dans le bastion / le torse nu, couverts de gloire / sanglants, meurtris, et en haillons / sans eau, sans pain, sans munition." A l'issue, du combat, comme de bien entendu, la morale est sauve puisque les valeureux soldats reçoivent un renfort in extremis.

 

 

 

 

 

 

Cet environnement hostile constitue un lieu tout trouvé pour y installer un bagne, où croupiront les fortes têtes qui refusent de rentrer dans le rang. Pour ces soldats indisciplinés, c'est Biribi qui les attend. Ce nom désigne d'une façon générale les compagnies disciplinaires d'Afrique. La chanson A Biribi (1891) d'Aritide Bruant évoque la dure condition des condamnés croupissant dans les bagnes. "A Biribi c'est en Afrique / où que l'pus fort / est obligé d'poser sa chique / et d'faire le mort / où que l'pus malin désespère / de fair' chibi / car on peut jamais s'fair' la paire / à Biribi".

 

 

 

 

 

 

La chanson coloniale rend souvent hommage aux troupes coloniales.

 La France manque de troupes coloniales, aussi elle recrute très tôt des soldats indigènes. Divers corps d'armée se créént alors. Ainsi naissent les Spahis (1834), les Tirailleurs sénégalais (originaires de toute l'Afrique noire en fait)ou Turcos, les Tirailleurs algériens, ou Turcos, voire Nases (c'est le titre d'une chanson de Bruant), Zouaves (en fait exclusivement composés d'Européens), Tabors, Goumiers (des unités marocaines). C'est surtout avec la grande guerre que le soldat indigène entre dans l'imaginaire français.

 

La Dépêche coloniale illustrée, février 1917.

 

La diversité de l'armée française se reflète aussi dans le répertoire musical.

- Ali Baba célèbre la "force noire", le "Chant des Tabors " exalte les bataillons de goumiers, soldats "marocains" de l'armée française,  "La Marche des Tirailleurs" fait de même avec les Turcos, le nom familier des tirailleurs algériens.

- "La marche des Marocains", qui deviendra "la marche des Africains" aurait été composée lors de la bataille de la Marne au cours de la grande guerre.Les indigènes marocains s'y illustrèrent particulièrement. Cette chanson connaît une nouvelle jeunesse au cours du second conflit mondial puisqu'elle est reprise en coeur par les enfants des poilus indigènes venus libérer l'Europe du joug nazi aux côtés des alliés. Entre temps, les "Africains" ont remplacé les "Marocains".

- "Debout les Zouaves". "ils ne passeront pas / car les Zouaves sont là", "fils de France et fils d'outre-mer / sous les plis du drapeau qui flotte dans les airs / (...) ils ne passeront pas car les Zouaves sont là".

 

Tirailleurs sénégalais ( source: Ruth production).

 

Tant que ces troupes se montrent loyales et dévouées à la mère patrie, elles ne méritent que les éloges. Le Sénégalais "Bou Dou Ba Da Bouh" sert la mère patrie jusqu'au sacrifice ultime: "il s'appelait Bou dou Ba Da Bouh / il a fit son devoir jusqu'au bout / et dans un combat, il est mort là-bas". Dans beaucoup d'autres titres, le brave tirailleur se sacrifie pour sa nouvelle patrie. Cette mort du héros constitue ainsi la chute de la plupart des morceaux consacrés aux tirailleurs et aux turcos comme le prouvent les échantillons suivants:

 

- La Nouba sur la musique de Piccolini en 1910: "Et lorsque l'un des leurs succombe / La mort leur fait une faveur, / Car pour eux la plus belle tombe / Est cell'qu'on creuse au champ d'honneur ".

 

- Le petit turco  de Georges Sibre et Virgile Thomas (1914) vient se sacrifier pour les Français et répond à l'appel : " La France est ta mère chérie, / Donne ton sang / Pour la Patrie (...) Quitte ta moukère aimante et fidèle, / Serre dans tes bras ton fils endormi, / Car là-bas sur les plaines de France / Où l'on t'attend, / Ton pays souffre ". Il a alors droit aux éloges: Petit turco, grand soldat ".

 

 

La grande guerre constitue donc un tournant, dans la mesure où elle permet aux métropolitains de mieux connaître les populations des colonies venues servir la patrie: Annamites, tirailleurs... Lors de la première guerre mondiale, environ 600 000 à 650 000 soldats issus des colonies combattent aux côtés des troupes françaises. Les pertes sont lourdes et les pourcentages des morts aux combats au sein de ces unités sont comparables à celles des troupes métropolitaines. Pourtant, les chansons coloniales reflètent assez peu cette meilleure connaissance de l'autre et les stéréotypes abondent dans la plupart des morceaux évoquant les troupes indigènes, notamment ceux consacrés à la force noire, qui fascine tout particulèrement. 

 

Se développe alors l'image du brave soldat "Y'a bon", omniprésente dans la publicité (Banania). La presse vante le loyalisme et le courage de cette force noire, mais, dans le même temps, insiste aussi sur la naïveté de ces soldats  si gentils. La chanson contribue à véhiculer ces représentations. "Pan Pan l'Arbi" de Montéhus (dès 1914) laisse la parole à un de ces soldats qui s'exprime dans un sabir difficilement compréhensible:"Toi li français c'est kif kif le bon Dieu / j'ti donn'' mon coeur pour la Fraternité!"
Dans les chansons, ces soldats s'expriment souvent en "petit nègre" et se comportent comme de grands enfants, toujours contents et le sourire aux lèvres. Dans Pan Pan l'Arbi, le tirailleur lance: "Si Pruscot (le Prussien) venir, moi coup'kiki, / Moi coup'kiki." La chanson La Nouba décrit des bataillons qui se ruent sur l'ennemi, inconscients du danger: " Le sourire aux lèvres / Et le coeur en fièvre / Les p'tits turcos / Mont'nt à l'assaut / sans soucis des pruneaux ".

 


 

Une fois le conflit terminé, l'exaltation des troupes indigènes se transforme vite en indifférence, voire hostilité. Pour les autorités, il est essentiel que ces soldats, dont on se méfie malgré tout, regagnent leurs pénates. Ainsi, dans "la marche des Africains", le dernier couplet affirme que les soldats "regagneront leurs gourbis (sic)", quand "le chant des goumiers" se termine par ces mots:"tu peux rentrer dans ta tribu".

 

* La chanson permet aussi de retranscrire des événements, victoires militaires ou de compter les hauts faits des colonisateurs et aventuriers. "La grande prise d'Abd-El-Kader" et  "Hommage aux héros de Mazagran" reviennent sur la lutte acharnée que se livrèrent le chef arabe et les troupes coloniales au cours des années 1840. En 1898, Gaston Chavanne, quant à lui, compose "La mission Marchand" à la gloire du nouvel héros français, le commandant Marchand, et de ses hommes (épisode de Fachoda).

 

 

Des soldats si séduisants...

 

 

Les légionnaires et autres soldats de la coloniale fascinent. Souvent présentés comme des aventuriers intrépides, ils  suscitent ainsi l'admiration et inspirent les compositeurs de chansons. "Il était de la coloniale" (1930) dresse le portrait de ces hommes, mystérieux, insaisissables:"Il était de la coloniale / c'était un costaud, un beau mâle / A mi-voix et tout en dansant / I' m' disait des mots caressants / (...) Il était de la coloniale / Cet' homme qui passa dans ma vie". Quelques classiques reviennent ainsi sur ces amours éphémères entre métropolitaines et légionnaires de passage: "Mon amant de la coloniale",  "Mon légionnaire".

 

De l'admiration à l'amour, il n'y a qu'un pas, vite franchi par de nombreux chansonniers qui content ces histoires d'amour, le plus souvent sans lendemain entre les soldats coloniaux et des métropolitaines en mal de sensations fortes.

 

 

- Les soldats indigènes ne sont pas en reste, même si ils sont souvent présentés de manière ridicules, ou en tout cas avec condescendance. On vante leurs charmes physiques, mais ils restent toujours simplets ou en tout cas naïfs.

 

 

Félix Mayol interprète "Bou Dou Ba Da Bouh" en 1915. Ce tirailleurs sénégalais, "grand gaillars à la peau noir / aux dents comme l'ivoire", "l'plus beau gars / de tout' la Nouba", se transforme vite en bourreaux des coeurs. Il séduit ainsi une jeune fille "aux cheveux dorés" qui perd tout entendement, n'hésitant pas à écrire au président de la République pour retrouver son soldat:" Ell' ne cessait de gémir / Et s'lamentait de son absence / Il faut bien en convenir / L'Turco l'avait prise par les sens Dans l'affolement de son êre Elle osa s'permettre  /  D'écrir' même dans une lettre À M'sieur Poincarré J'ai le coeur si navré ! Où est mon adoré ?"

 

"Ali Baba" , "le plus beau soldat de Madagascar à Batouala", fait fondre, lui aussi, le coeur des femmes qui croisent son regard.

 



 

 

* Ces " chansons nègres ", comme on les appellait alors, contribuèrent à leur niveau à la propagande patriotique. Elles insistent sur le sacrifice et le courage des soldats partis conquérir des terres sauvages, puis vantent les mérites des troupes indigènes qui n'ont pas hésité à défendre la patrie lors de la grande guerre.

 

Or, si le conflit permet de faire reculer les stéréotypes les plus éculés, cela reste assez peu perceptible dans les chansons. En tout les cas, aux yeux des autorités, il convient de s'appuyer sur l'Empire. Au cours des années trente, la grave crise économique convainc les derniers sceptiques que l'Empire représente une planche de salut pour la France, dans la mesure où il offre des matières premières et un marché réservé. La propagande colonial bat alors son plein et l'opinion publique, jusque là réservée, semble enfin séduite par l'Empire tel qu'on le lui présente. L'exposition coloniale de Vincennes, en 1931, remporte un très grand succès (plus de sept millions de billets vendus), quand la contre exposition mise au point par les communistes passe à peu près inaperçu. La chanson, nous l'avons vu, participe à cet élan.

 

 

 

 

 A partir des années 1890, l'opinion publique, jusque là très circonspecte à l'endroit des entreprises de conquête coloniale ( la conquête du Tonkin, vers 1885, provoque ainsi de nombreuses réticences et coûte son poste de président du conseil à Jules Ferry) semble envisager d'un oeil plus favorable le contrôle de la France sur des territoires outre-mer (notamment en Afrique).

 

Un très grand nombre de marches militaires sont alors créées. Ainsi, "la Marseillaise du Dahomey", constitue une version coloniale de notre hymne national. "Si sur cette terre étrange, / Nous devons verser notre sang / Nous attendrons l'heure dernière / En Français dignes de leur rang". Il s'agit ici de mobiliser la nation derrière les Corps expéditionnaires chargés de défendre les intérêts de la France outre-mer.

A suivre

Sources:

 

 

- Alain Ruscio, Que la France était belle au temps des colonies. Anthilogie de chansons coloniales et exotiques françaises, Paris, Maisonneuve et Larose, 2001. L'ouvrage de référence sur le sujet.

- Alain Ruscio: "Chantons sous les tropiques... ou le colonialisme à travers la chanson française", in M. Ferro (dir): "Le livre noir du colonialisme", Robert Laffont, 2003, pp927-937.

- Josette Liauzu: "Chanson", in Claude Liauzu (dir): "Dictionnaire de la colonisation française", Larousse, 2007, pp180-182.

- Sylvie Chalaye: "La nouba du tirailleur" sur Africuluture.com.

- Compte rendu d'un colloque sur les rapports entre chanson et histoire, tenu à Marseille, à l'automne 2008:  "Exotisme, colonies, racisme de 1914 aux années 1970" sur le site de l'académie d'Orléans-Tours.

- Maryse J. Bray et Agnès Calatayud: "La chanson populaire en France au temps des colonies: de l'insouciance à la contestation."

 

Liens:

 

- Etienne Augris revient sur un classique de la chanson coloniale: La Tonkinoise.

- Quelques chansons coloniales sur le blog la caverne 974.

 - Chants de l'armée d'Afrique.

- Les différentes unités d'Afrique.

- Banania abndonne "Y a bon!".

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3 commentaires

Commentaire de: Ruscio Alain [Visiteur] Email
J'ai découvert par hasard votre site et votre étude sur la chanson coloniale. Merci de me citer si abondamment !

Cordialement

A. Ruscio
01.03.09 @ 16:03
Commentaire de: blot [Membre] Email
Merci pour ce commentaire.

C'est tout de même la moindre des choses que de citer ses sources. Or, sans flagornerie aucune, votre ouvrage est particulièrement clair et passionnant (sans parler de l'article synthétique du livre noir).

J'espère ne pas trahir votre pensée. Si tel n'était pas le cas, n'hésitez pas à me corriger, d'autant plus que les deux derniers volets de la série ne devraient pas tarder. Je vais donc utiliser à nouveau votre travail.

Cordialement.

Julien Blottière
01.03.09 @ 18:17
Commentaire de: SAID M. [Visiteur]
Je découvre ce site par hasard et me réjoins de l'hommage appuyé aux soldats coloniaux et aux Troupes De Marine en général.
"TDM" depuis 23 ans, fier de l'être, merci pour ces lignes ô combien agréables à lire. Sans oublier bien sur les extraits de chansons et autres illustrés.
Colonialement.
17.05.09 @ 08:55

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