La chanson coloniale 2: l'exotisme géographique.
Tous les lieux colonisés par la France furent salués par des chansons. A une époque où les Français, dans leur très grande majorité, ne voyageaient guère, la chanson a pu ainsi servir d'expérience exotique de substitution et donner l'illusion de vivre quelques minutes sous d'autres cieux que ceux de la métropole. Les Français ignorent à peu près tout de leur Empire. Pourtant, les chansons qui célèbrent les différentes colonies françaises abondent, or les paroles de ces morceaux regorgent de stéréotypes, dont certains vont s'ancrer durablement dans le cerveau des auditeurs.
L'exotisme passe par:
* ... les titres des chansons. De fausses consonnances africaines, antillaises ou asiatiques laissent entrevoir tout un monde étrange et inconnu: Arrouah Sidi, Prière à Zumba, Mayoumba, Mossieur Bamako, L'Inch' Allah, Tchin Tchin Lou, Cora Madou, Negro Rumba.
* ... La découverte de nouveaux horizons qui passe par la valorisation d'images évocatrices. Les différentes zones géographiques qui composent l'Empire font l'objet de multiples descriptions dans les chansons. Or, à la lecture de ces morceaux, on constate que le respect des réalités géographiques, climatiques ou biologiques, laisse à désirer. En fait, les clichets abondent. Des images, souvent les mêmes, sont associées aux différentes régions de l'Empire:
- Pour l'Afrique du nord, c'est bien sûr le désert du Sahara qui retient l'attention. Les immensités désertiques fascinent et inquiètent. Elles restent le cadre privilégié des activités décrites: combats, commerce, razzias... "La fille du bédouin", pour sa part, " suivait nuit et jour / cette caravane / elle mourait d'amour / pour un jeun' Bédouin / de la caravane" . Dans "Le fanion de la légion", Piaf introduit la chanson en plantant le décor: "Tout en bas, c'est le Bled immense / Que domine un petit fortin. Sur la plaine, c'est le silence, / Et là-haut, dans le clair matin, / Une silhouette aux quatre vents jette / Les notes aiguës d'un clairon ...".
Découvrez Georgius!
Jean Lumière dans "Le caravanier" décrit "Des horizons infinis / Quand le soir tiède et clair / A conquis le désert, / La caravane endormie / Sur le sable encore chaud / Trouve enfin le repos." Georgius propose une description, qui se veut humoristique, du désert et de ses habitants dans sa chanson "Chez les bédouins": "au Sahara / quel tintouin / il y a maintenant chez les bédouins / des autos ont remplacé / leurs vieux chameaux / on ne peut plus traverser le désert en semaine / sans se flanquer dans une citroën / (...) il y a qu'une chose qu'ils disent en parlant de leurs autos / j'ai une douze ou une quarante chameaux..."
Les grandes villes du Maghreb sont, elles aussi, chantées à de nombreuses reprises. En 1920, Charley interprète "Tunis la Blanche" (1920) et affirme"Tu représent's à nos yeux / l'Orient merveilleux / divin séjour, Tunis la Blanche / ville d'amour!" Géo Valdy interprète, pour sa part, "la chanson d'Oran" (vers 1920).
-Dans son morceau "Casablanca", Georges Ulmer, en 1948 , vante les charmes de la ville marocaine: "Casablanca, ville étrange et troublante / j'aime tes rues chaudes et ta foule grouillante / indigèn's avec leur djellaba / qui vers la mosquée s'en vont prier Allah / tes souks profonds où jamais le jour ne pénètre / et tes Fathmas guettant derrière leurs fenêtres / Casablanca du fond des cafés maures / dans l'air mystérieux monte jusqu'à l'aurore / le tam-tam de l'islam et le parfum du cahoua / c'est toi Casablanca."

L'affiche est un autre outil de propagande mis à contribution.
- Roger Lucchesi , en 1950, offre une description un brin chargée de la "Casbah d'Alger". "Y'a le tam-tam étouffant, les drames obscurs / Y'a des chants lancinants derrière chaque mur, / Casbah d'Alger / faite de charme et de danger / Casbah d'Alger / la lune descend sur chaque terrasse / le vieux muezzin psalmodie sa prière du soir".
- "Nuit d'Alger" par J. Baker s'exclame "oh douce nuit d'Alger / quand ta brise se lève / et caresse mon rêve / d'un parfum d'oranger."
On constate à la lecture de ces extraits que ces chansons ne brillent pas par leur originalité. Les auteurs enchaînent les poncifs les plus éculés. Les lieux décrits s'avèrent finalement très peu réalistes et absolument interchangeables.

* Des cabanes en bambous, des cases perdues au milieu d'une jungle luxuriante permettent de décire l'Afrique noire, à laquelle sont associés aussi des objets disparates et étranges: statuettes, fétiches et autres gris-gris. La "prière à Zumba accumule ainsi les stéréotypes:"Dans la forêt on entend le tam-tam de partout / On entend le grand vent qui caresse en rêvant les bambous / Sous la grande idole rouge / On voit là-bas une forme qui bouge / Et dit tout bas un chant mystérieux / Un chant très doux, ou ou ou ou ou".
Là encore, l'évocation de ces contrées se révèle insipide, comme le prouvent les deux titres suivants:
-"Sous le ciel du Congo / quand de là haut descend la lune / on voit les p'tits négros senlacer avec leur chacune / et tandis que l'écho / répète dans la nuit leur tendre mélopée / on se sent l'âme chavirée / sous le ciel bleu du Congo".
- "Sous le ciel d'Afrique" par Joséphine Baker. "Sous le ciel d'Afrique, / Chaque instant semble meilleur qu'ailleurs / Et pour nous tout est désir, plaisir, au pays ensorceleur."
* En Asie, des pagodes ou des jonques sillonnent des fleuves aux eaux troubles (Ray Ventura: "Sur le Yang Tsé Kiang"), sur fond de grande muraille, tandis que la population s'agglutine dans des villes grouillantes d'activités.
- Suzanne Quentin "Je voudrais t'emporter -chanson d'Asie" (vers 1930). "Je voudrais t'emporter dans ma lointaine Asie, / vers les lacs odorants tout fleuris de lotus; pour goûter près de toi l'intense poésie / que verse la nuit bleue où veille Confucius / où veille Confucius / je voudrais t'emporter dans ma lointaine Asie..."
- "Nuits de Chine": Quand le soleil descend à l'horizon, a Saigon / Les élégantes s'apprêtent et s'en vont, de leurs maisons. (...)Nuits de Chine, nuits câlines, nuits d'amour! / Nuits d'ivresses, de tendresses."
On appréciera au passage la précision géographique qui situe Saïgon en Chine. En fait, cela n'est pas la priorité des auteurs de chansons qui enchaînent les mots ou lieux évocateurs, quitte à faire perdre tout repère aux auditeurs.
* Les îles du Pacifique ressemblent à des lieux paradisiaques où il fait bon vivre. Un très grand nombre de titres exaltent la beauté de Tahiti. Dans "l'île de Tahiti", Rina Ketty chante: "Il est là-bas, / loin de nos climats, / un beau pays qu'on oublie pas. / Pays heureus, plein de merveilleux, / sur les flos de l'archipel bleu (...) La volupté / des soirs parfumés / nous chavire et nous dit d'aimer. / Parmi les fleurs, / les oiseaux charmeurs / semblent chanter aux voyageurs". On admirera au passage la richesse des rimes et la profondeur des paroles.
* Autre thème commun à la plupart de ces chansons, la description des lieux de fêtes et de réjouissances aux colonies.
Ainsi, l'exotisme passe aussi par la description d'atmosphères étranges, mystérieuses ou interlopes. Les colons ou Européens de passage s'encanaillent dans les tripots et fricotent avec des femmes indigènes présentées comme peu farouches. Finalement, ils semblent profiter de l'éloignement de la métropole pour "se lâcher". La nuit est bien sur propice aux loisirs et à la détente comme le rappellent, entre autres les titres de nombreux morceaux: "Nuits de Chine", "Nuit coloniale", ou encore "Nuit d'outremer" chantée par Gelnard (1932): "Nuit coloniale/Nuit d’étranges voluptés/Où les cymbales/Rythment des refrains sacrés/Vos lunes pâles/M’ont pris mon cœur pour toujours/Nuit coloniale/Nuit de rêve, nuit d’amour."
La simple utilisation de mots "magiques" créée ou dessine une ambiance spécifique, qui transporte l'auditeur dans un autre monde, fascinant. Prenons l'exemple de l'Asie avec un morceau comme "Opium", tout à fait emblématique de ce phénomène: "Dans le port de Saïgon gong / Est une jonque chinoise / Mystérieuse et sournoise / Dont on ne sait pas le nom Et le soir dans l'entrepont / Quand la nuit se fait complice / Les Européens se glissent / Cherchant des coussins profonds".
Dans ces conditions de luxe et de volupté, les colonies pouvaient constituer pour les Européens des lieux privilégiés pour des escapades romantiques comme le suggère André Berley à Pauline Carton dans "Sous les palétuviers" (1934). "Mais mon cœur ingénu veut rattraper / Vois-tu tout le temps perdu / Ah ! rien ne vaut pour s'aimer les grands palétuviers, / Chère petite chose."
* La musique, enfin, joue aussi un rôle fondamentale. L'utilisation d'instruments spécifiques, susceptibles de plonger l'auditeur dans une ambiance musicale exotique, représentative des lieux chantés, ne doit pas être négligée (le coup de gong en introduction d'Opium). Tout comme l'adoption de genres musicaux autochtones tels que la rumba.
En guise de conclusion, citons Alain Ruscio qui constate: "Que de plages bordées de palmiers, que de déserts farouches, mais domptés, que de ports tropicaux, que de casbahs ont été fredonnées par trois ou quatres générations de Français! [...] Mais cette leçon de géographie tropicale ne nous aura vraiment rien appris, deux siècles durant. On a parfois l'impression que les couplets pourraient être échangés, seuls restant les noms des lieux."
Mais, si l'auteur de la chanson feind de s'intéresser à un site en particulier, il a recours au lieu-commun, ce qui ne vaut pas mieux comme le prouve ce "Ki san fou" interprété par Jacki: "j'y suis un petit Chinois / tout dé suit' ça se voit / oui mesdames oui messieurs / je suis de l'empire du milieu (...) / je m'appel' Kisanfou / comme chez moi toujours révolution / y'a pas bon".
Découvrez Jacki!
Sources:
- Alain Ruscio, Que la France était belle au temps des colonies. Anthilogie de chansons coloniales et exotiques françaises, Paris, Maisonneuve et Larose, 2001. L'ouvrage de référence sur le sujet.
- Alain Ruscio: "Chantons sous les tropiques... ou le colonialisme à travers la chanson française", in M. Ferro (dir): "Le livre noir du colonialisme", Robert Laffont, 2003, pp927-937.
- Josette Liauzu: "Chanson", in Claude Liauzu (dir): "Dictionnaire de la colonisation française", Larousse, 2007, pp180-182.
- Sylvie Chalaye: "La nouba du tirailleur" sur Africuluture.com.
- Compte rendu d'un colloque sur les rapports entre chanson et histoire, tenu à Marseille, à l'automne 2008: "Exotisme, colonies, racisme de 1914 aux années 1970" sur le site de l'académie d'Orléans-Tours.
- Maryse J. Bray et Agnès Calatayud: "La chanson populaire en France au temps des colonies: de l'insouciance à la contestation."
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1 commentaire
Il est question d'une danse actuelle originaire de Colombie. Y at-il un rapport?
Merci d'avance de votre réponse. Janot





30.01.09 08:21:06, 
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