Histoire du Congo en musique 2: hommages à Patrice Lumumba.
Caricature de Tim exécutée après l'assassinat de Lumumba. Il y insiste sur son engagement panafricaniste.
Dans ce deuxième volet consacré à l'histoire du Congo en musique. Nous nous intéressons à Patrice Lumumba. Sa mort plonge dans la consternation de nombreux Africains. Les musiciens et chanteurs rendirent très très tôt hommage au Congolais. Ce que nous allons vérifier ici.
Originaire de la province du Kasaï, le jeune Lumumba fréquente les cercles culturels de Léopoldville (future Kinshasa). Dans son ouvrage "Congo, terre d'avenir" qu'il écrit en 1956, il se place dans l'orbite du parti libéral belge de tendance modérée. A partir de 1958, il infléchit son discours et participe à la formation du Mouvement national congolais (MNC). Cette même année, il assiste à la conférence des peuples africains d'Accra qui le pousse vers un radicalisme anticolonialiste et panafricain.
Ses talents d'orateur et son charisme l'imposent vite comme un intermédiaire indispensable dans le contexte de la décolonisation du Congo. En 1960, il participe activement aux négociations de la Table Ronde de Bruxelles qui aboutissent à l'indépendance du Congo.
En mai 1960, son parti remporte la victoire aux élections. D'emblée, il s'oppose aux autre dirigeants congolais tenants de la partition du pays. Il devient le premier ministre du président Kasavubu du jeune Etat qui célèbre son indépendance le 30 juin 1960. En présence de Baudoin, le roi des Belges et de nombreux autres dirigeants internationaux, Lumumba se lance dans un discours courageux qui sera très peu apprécié par l'ancienne puissance coloniale (ci-dessous). Il y rappelle en effet les dégâts provoqués par le colonialisme. Il se créé à cette occasion de nombreuses inimitiés.

Très vite, les rapports se tendent entre Kasavubu et Lumumba. Très vite ce dernier se retrouve isolé et ses marges de manoeuvre, en tant que premier ministre, très limitées. Le pays a très peu de cadres formés. Les forces de l'ordre ne lui obéissent plus et la rébellion sécessioniste du Katanga plongent le pays dans une période de chaos. Désemparé, il en appelle à l'ONU, en vain. Il se tourne alors vers l'URSS. Les puissances occidentales, Belges et Américains notamment, voient donc en lui un communiste. Dans le contexte de la guerre froide, cela n'est pas bon pour Lumumba. Il est destitué, placé en résidence surveillé. Il tente de fuir vers Stanleyville au nord-est, une ville tenue par ses partisans. Il est trahi par son chef d'état-major, Mobutu. Le 3 décembre, ce dernier lance à la radio: "Au nom de l'armée nationale, je peux vous dire que monsieur Lumumba est un homme fini. La chasse à l'homme est ouverte. Les soldats de Mobutu traque l'ancien premier ministre à bord d'hélicoptère grâcieusement fourni par la CIA. Capturé le 3 décembre, il est livré à son grand rival, Moïse Tschombé, le dirigeant du Katanga, qui le fait assassiner en janvier 1961.

Le corps de Lumba et de ses partisans sont déterrés et leurs corps plongés dans de l'acide sulfurique, fourni par l'union minière du Katanga, toujours aux mains de belges.
Lumumba est considéré au Congo comme le premier comme un véritable "héros national" et son nom reste associé aux luttes anticolonialistes africaines. Le courage et l'assassinat de Lumumba l'ont placé au panthéon des martyrs de l'Afrique
Les musiciens et chanteurs rendirent très très tôt hommage au Congolais. Plusieurs facteurs expliquent sans doute ce phénomène. D'abord, les musiques congolaises furent particulièrement populaires dans tout le continent, notamment l'indépendance cha cha de l'African Jazz, dans laquelle Lumumba est à l'honneur. Très tôt, il s'impose comme un leader charismatique populaire bien au delà des frontières du Congo. Son africanisme contribue également à le rendre très populaire dans toute l'Afrique noire, mais aussi auprès de nombreux Afro-américains. Enfin, sa mort particulièrement atroce fit de lui un véritable martyr.
Ci-dessous, une petit sélection de morceaux composés en l'honneur de Lumumba. La liste qui suit prouve que l'aura du leader nationaliste dépasse très vite le cadre du Congo.
1.Miriam Makeba: "Lumumba". La chanteuse sud-africaine lutta tout au long de sa carrière contre le régime d'apartheid et le racisme en général. Exilée aux Etats-Unis, son soutien aux Black-Panthers l'oblige bientôt à s'exiler de nouveau, en Guinée-Conakry. Elle y est choyée par Sékou Touré, héros de l'indépendance qui se transforme très vite en un dictateur cruel. Makeba ferme les yeux sur les violences et multiplie les louanges musicales à Touré. Elle devient bientôt l'ambassadrice culturel de la Guinée à l'étranger.
Le discours téméraire de Lumumba lors de l'indépendance du Congo renvoie au non de Sékou Touré lancé à la figure de de Gaulle en 1958. Par ailleurs, les deux hommes se sont déjà rencontrés à Accra en 1958.
2. African Jazz (Vicky Longomba): "Vive Parice Lumumba". Nous l'avons vu dans l'article précédent, Grand Kalle, le meneur de l'African Jazz est un ami intime de Lumumba, dont il devient le secrétaire de l'information dans la jeune République du Congo. L'assassinat de Lumumba précipitera la dissolution de l'African Jazz. On assiste ici donc à son chant du cygne.
3. Franco et l'OK Jazz: "Lumumba, héros national". Franco et sa formation rendent ici hommage à Lumumba qui a été élevé au rang de "héros national" par ... Mobutu. Ce dernier n'hésite pas à utiliser l'aura et la popularité de Lumumba, qu'il a pourtant trahi et livré à Moïse Tschombé.
4. Spencer Davis Group: "Waltz for Lumumba". Ce groupe britannique se fit connaître grâce à une poignée de morceaux bien sentis comme "Keep on running". Ici, on peut entendre un instrument débridé en hommage au "Verbe" (c'est ainsi que Césaire appelait Lumumba dont le talent oratoire était reconnu de tous).
5. Rico: "Lumumba dub". Le panafricanisme de Lumumba ne pouvait que séduire les rastas si attachés à l'Afrique, la "terre-mère". Le continent et ses leaders furent donc abondamment chantés. Ici, une version dub d'un morceau du trompetiste Rico Rodriguez.
6. Balla et ses balladins: "Lumumba". Un hommage par un des meilleurs orchestres guinéens, choyé comme Makeba par Sékou Touré.
7. Vincent Courtois et Ze Jam Afane: "L'arbre Lumumba". Une très belle chanson analysée avec brio par Etienne Augris sur l'Histgeobox (lien ci-dessous).
8. Maravillas de Mali: Lumumba". Le souvenir de Lumumba est ici chanté par les Maravillas de Mali, un orchestre malien formé à Cuba.
Pour compléter, rappelons que la simple évocation du héros par Dorothy Masuka dans sa chanson sobrement intitulée "Lumumba" en 1960, l'obligea à fuir l'Afrique du sud. Elle n'y reviendra qu'après 30 ans d'exil, une fois la page de l'apartheid tournée (pour en savoir plus sur Dorothy).
Plus près de nous, les rappers ne sont pas en reste comme l'attestent les morceaux "Souviens toi" du Camerounais Rasyn, "de Buenos Aires et Kinshasa" par Monsieur R et Kenny Arkana.
Annexe:
Discours de Patrice LUMUMBA, Premier ministre et ministre de la défense nationale de la République du Congo, à la cérémonie de l'Indépendance à Léopoldville le 30 juin 1960. (dans « Textes et Documents », no 123, Ministère des Affaires Étrangères, Bruxelles).
« A vous tous, mes amis qui avez lutté sans relâche à nos côtés, je vous demande de faire de ce 30 juin 1960 une date illustre que vous garderez ineffaçablement gravée dans vos cours, une date dont vous enseignerez avec fierté la signification à vos enfants, pour que ceux-ci à leur tour fassent connaître à leurs fils et à leurs petits-fils l'histoire glorieuse de notre lutte pour la liberté.
Car cette indépendance du Congo, si elle est proclamée aujourd'hui dans l'entente avec la Belgique, pays ami avec qui nous traitons d'égal à égal, nul Congolais digne de ce nom ne pourra jamais oublier cependant que c'est par la lutte qu'elle a été conquise, une lutte de tous les jours, une lutte ardente et idéaliste, une lutte dans laquelle nous n'avons ménagé ni nos forces, ni nos privations, ni nos souffrances, ni notre sang. C'est une lutte qui fut de larmes, de feu et de sang, nous en sommes fiers jusqu'au plus profond de nous-mêmes, car ce fut une lutte noble et juste, une lutte indispensable pour mettre fin à l'humiliant esclavage, qui nous était imposé par la force.
Ce que fut notre sort en 80 ans de régime colonialiste, nos blessures sont trop fraîches et trop douloureuses encore pour que nous puissions les chasser de notre mémoire.
Nous avons connu le travail harassant exigé en échange de salaires qui ne nous permettaient ni de manger à notre faim, ni de nous vêtir ou de nous loger décemment, ni d'élever nos enfants comme des êtres chers. Nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir matin, midi et soir, parce que nous étions des nègres. Qui oubliera qu'à un noir on disait « Tu », non certes comme à un ami, mais parce que le « Vous » honorable était réservé aux seuls blancs ?
Nous avons connu nos terres spoliées au nom de textes prétendument légaux, qui ne faisaient que reconnaître le droit du plus fort, nous avons connu que la loi n'était jamais la même, selon qu'il s'agissait d'un blanc ou d'un noir, accommodante pour les uns, cruelle et inhumaine Pour les autres.
Nous avons connu les souffrances atroces des relégués pour opinions politiques ou, croyances religieuses : exilés dans leur propre patrie, leur sort était vraiment pire que la mort même. Nous avons connu qu'il y avait dans les villes des maisons magnifiques pour les blancs et des paillotes croulantes pour les noirs : qu'un noir n'était admis ni dans les cinémas, ni dans les restaurants, ni dans les magasins dits européens, qu'un noir voyageait à même la coque des péniches au pied du blanc dans sa cabine de luxe.
Qui oubliera, enfin, les fusillades où périrent tant de nos frères, ou les cachots où furent brutalement jetés ceux qui ne voulaient pas se soumettre à un régime d'injustice ? Tout cela, mes frères, nous en avons profondément souffert, mais tout cela aussi, nous, que le vote de vos représentants élus a agréés pour diriger notre cher pays, nous qui avons souffert dans notre corps et dans notre cour de l'oppression colonialiste, nous vous le disons, tout cela est désormais fini. La République du Congo a été proclamée et notre cher pays est maintenant entre les mains de ses propres enfants (...) ».
Source:
- Bernard Droz: "Histoire de la décolonisation", le Seuil, 2006.
- L'indispensable émission l'Afrique enchantée, sur France inter, consacrée au Congo.
Liens:
Sur L'Histgeobox, l'histoire contemporaine du Congo-Kinshasa depuis la colonisation à travers quatre titres.
* 121. Joseph Kabasele & l'African Jazz : "Indépendance cha cha cha" (1960)
Ce morceau, composé lors de l'indépendance du Congo, devint un hymne dans tous les pays africains nouvellement indépendants.
* 52. Vincent Courtois et Ze Jam Afane : "L'arbre Lumumba" (2008) Une superbe chanson qui permet d'aborder la déforestation en Afrique centrale, mais aussi l'assassinat de Patrice Lumumba.
* 124. Lord Brynner:"Congo war". (1966)Les difficultés du Congo juste après l'indépendance, entre guerre froide et tendances sécessionnistes. Un ska pour comprendre le rôle de Tschombé, Kasavubu, Lumumba et Mobutu.
* 136. Baloji : "Tout ceci ne vous rendra pas le Congo". L'histoire récente du Congo, devenu Zaïre sous Mobutu, puis redevenu le Congo.
- Un portrait de Mobutu sur le blog de J.C. Diedrich: "Mobutu, le léopard de Kinshasa".
- La conférence de Berlin (1885) et le rôle de Léopold II, propriétaire du Congo à l'époque.
* Des échantillons de rumba congolaise à savourer:
- Congo fiesta sur le blog sea never dry.
- Un grand nombre de posts sur les musiques congolaises (Franco, dr Nico, Tabu Ley Rocherau) sur le blog world service.
* Afrisson, un très bon site sur les musiques africaines.
- Une chronologie avec en parallèle les évolutions musicales du Congo.
- Présentation de la rumba congolaise.
* Sur le Monde diplomatique.fr:
- Une chronologie sur l'histoire du Congo.





24.03.09 07:09:41,
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