Histoire du Congo en musique 3 : les années Mobutu.
* Mobutu Sese Seko organise son coup d'Etat militaire, le 24 novembre 1965, renversant le président Joseph Kasavubu. Il détient désormais seul le pouvoir. Il impose progressivement sa dictature. C'est le début du "règne du Maréchal" (dont nous parle Etienne Augris sur L'Histgeobox). Cette dictature repose sur l'autorité incontestée du chef qui s'appuie sur un parti unique ( le mouvement populaire de la révolution). Evidemment, les libertés essentielles sont bafouées, notamment la liberté d'expression. L'embrigadement de la population se fait par l'intermédiaire du MOPAP (mobilisation, propagande et animation politique) ou par la surveillance des Congolais.
Mobutu engage le pays dans la voie de la Zaïrianisation qu'il présente comme une révolution culturelle. Il entend débarasser le Congo des stigmates de la colonisation. Le pays prend ainsi le nom de Zaïre. Les toponymes d'origine coloniale sont supprimés. Ainsi Léopoldville devient Kinshasa. Lui même abandonne son nom de naissance, Joseph Désiré Mobutu, et se fait appeler Mobutu Sese Seko Kuku Ngbendu wa Za Banga ("le guerrier qui va de victoire en victoire sans que personne ne puisse l'arrêter"). Les costumes à l'occidental (« abacost » - contraction de « à bas le costume ») sont bannis au profit de tenues traditionnelles africaines ou de vestes à col Mao. Le franc congolais est remplacé par le zaïre (le zaïre vaut alors deux dollars!!).
* Mobutu place la musique au coeur de sa politique d'authenticité.
Mobutu est en effet un grand amateur de musique et il admire profondément les intéprètes de la rumba congolaise. Il comprend très vite que la musique peut constituer un excellent outil de propagande politique (à l'instar de la Guinée de Touré ou le Ghana de NKrumah). Ainsi, il protège les artistes et les financent. Ces derniers chantent alors les louanges du chef suprême lors des cérémonies officielles et des déplacements du dictateur dans tout le pays. On vante les mérites du "rédempteur", du "guide", du "pacificateur", du "bâtisseur", du "créateur", du timonier", du "pharaon moderne", du "guide clairvoyant". Les slogans du parti unique se retrouvent dans les chansons. La Mopap (l'organisation chargée de la propagande) met en valeur tous les thuriféraires du régime via la radio (Voix du Zaïre) et la télévision nationale. Ainsi, beaucoup de chanteurs et musiciens se mettent au pas. Il faut dire à leur décharge que les dix premières années de règne de Mobutu se caractérisent par une forte croissance économique, qui tend à masquer l'absence de libertés.
Thomas Callaghy (1987) présente quatre méthodes qui furent utilisées par l’État zaïrois pour mobiliser et maintenir le soutien au régime :
- les monuments et les affiches,
-les marches politiques,
- les réunions de masse,
- l’animation politique.
Les dimensions culturelles de la politique du retour à l'authenticité sont bien décrites par Graeme Ewens, dans sa biographie de Franco: "Congo Colossus: the life and legacy of Franco & OK Jazz".
" Beaucoup d'analystes pensent que cette politique d'authenticité prônée par Mobutu, servit à faire diversion en flattant l'ego nationaliste des zaïrois, pendant que ses dignitaires et lui se remplissaient les poches (on estima sa fortune personnelle à près de 5 milliards de dollars).
Mais, paradoxalement, l'authenticité eut un certain bénéfice sur le plan culturel et plus particulièrement dans la musique Zaïroise. Les musiciens Zaïrois se re-approprièrent définitivement la rumba, venu de cuba, en lui adjoignant le phrasé, l'esthétique local et cette touche inimitable, qui la distingue indiscutablement."

Les musiciens congolais doivent composer avec le nouveau pouvoir. Les ténors de la rumba congolaises adoptent des attitudes très contrastées. Joseph Kabasele, intime de Lumumba, se fait progressivement marginalisé au sein de sa formation l'African Jazz au profit de Tabu Ley Rochereau. Wendo Kolosoy, un des fondateurs de la rumba congolaise avec son tube Marie-Louise en 1948, se retire de la scène musicale congolaise pendant tout le règne de Mobutu. Il faut dire que Kolosoy était, lui aussi, un ami de Lumumba.
Pochette du disque candidat na Biso Mobutu de Franco Luambo Makiadi et l'OK Jazz, en 1984. Cliquez sur l'image pour l'agrandir, vous y verrez la prose grossière d'un membre de la MOPAP (Mouvement, Propagande et Animation Politique), l'organisme de propagande zaïrois.
Quand Mobutu prend les rênes du Zaïre en 1965, Franco Luambo Makiadi, le leader du très populaire OK Jazz, révise son penchant pour Lumumba. Sa carrière s'épanouit dès lors dans la proximité du pouvoir. En cette période du parti unique, Luambo devient le musicien repère des grandes nuits présidentielles où pavane tout le gotha politique et mondain du pays. Il amasse sans coup férir biens matériels et gloire spirituelle. L'ex-Président de la République, le maréchal Mobutu, l'élève au rang de Grand Maître de la musique zaïroise. Il donne à son ensemble musical le cachet d'une entreprise au faîte de sa renommée. L'OK Jazz est devenu le Tout Puissant OK Jazz. "Le retour à l'authenticité" fut un grand tournant dans la carrière du géant Franco Luambo Makiadi: les mélodies courtes et accrocheuses qu'il privilégiait jusqu'alors, cédent la place à des compositions plus longues, plus baroques, plus moralisantes et plus ancrées dans la peinture de la société zaïroise.

Pochette arrière d'un disque de Franco sorti en pleine période de l'authenticité culturelle. On peut y constater que le chanteur accepte de se fondre dans le moule mobutiste, reprenant à son compte les slogans du régime: "Et voilà que Luambo Makiadi (Franco), guitariste auteur compositeur émérite et griot populaire, nous présente aujourd'hui un 30 cm qui couvre les dix années de notre révolution zaïroise authentique: dix années de révolution, dix années de dur labeur, dix années victorieuses..." En 1984, il va plus loin en interprétant le titre candidat na biso Mobutu en pleine campagne électorale. Certes, les enjeux sont limités, dans la mesure où seul le parti unique, celui de Mobutu, participe à ces "élections", il n'empêche que l'on y entend Franco chanter: "le candidat pour nous / C'est Mobutu/ Mobutu tu es un envoyé du ciel / Ouvrez l'oeil, vous les membres du comité central / car les sorciers n'ont pas abandonné la lutte / quand vous retiendrez la candidature de Mobutu / regardez-vous dans le blanc des yeux / Mobutu sache qu'il y a encore plein de sorciers dans la famille".

Musicalement, Franco mêle toujours avec bonheur chachacha, biguine pour créer sa rumba. Surtout, il ne faut pas oublier que la marge des manoeuvres des artistes reste limitée dans une dictature. Par ailleurs, Franco, auteur de près de 150 albums, ne saurait être réduit à un vulgaire thuriféraire de Mobutu. Dans de nombreux morceaux de la période dictatoriale, Franco dresse un tableau peu flatteur de la société zaïroise, et indirectement de son guide. Les relations entre Franco et Mobutu sont d'ailleurs souvent orageuses. Le chanteur se fait arrêter et conduire en prison en 1977-78. Le pouvoir lui reproche d'avoir chanté trois chansons "immorales". Le sorcier de la guitare est néanmoins élevé au rang de commandant de l'ordre du Léopard, l'animal fétiche de Mobutu. L'immense popularité du chanteur le protège et le maréchal décrète trois jours de deuil national à la mort du chanteur!!

D'autre part, Mobutu sait manier avec parcimonie la censure. Au bout du compte, les chanteurs connaissent les lignes à ne pas franchir, quitte à s'autocensurer. Un chanteur comme Tabu Ley Rochereau connu pour ses sympathies lumumbiste, ne sera jamais inquiété par le pouvoir. Mieux, Franco consacre une chanson à Lumumba lorsque celui-ci sera élevé au rang de héros national (1966) par Mobutu, pourtant à l'origine de son exécution! Il est vrai que l'on peut y voir aussi un bel exemple de la duplicité et du cynisme du dictateur.
Sources:
- Le livret rédigé par Graeme Ewens pour la compilation Golden Afrique vol. 2 consacrée aux musiques congolaises (RDC et Congo Brazzaville).
- L'émission l'Afrique enchantée (France inter) du 10 août 2006 consacrée aux "louanges du pouvoir".
- Florent Mazzoleni: "l'épopée de la musique africaine", Hors Collection, 2008.
- Le formidable blog world service, notamment l'article our candidate.
Liens:
* Les deux premiers volets de la série sur L'Histoire du Congo en musique:
- Histoire du Congo en musique 1: de l'indépendance à la prise de pouvoir de Mobutu.
- Histoire du Congo en musique 2: hommages musicaux à Patrice Lumumba.
* Kinshasa 1974: Ali vs Foreman.
* L'histoire du Congo en chansons (sur L'Histgeobox):
Voici, à travers quatres titres, l'histoire contemporaine du Congo-Kinshasa depuis la colonisation.
Ce morceau, composé lors de l'indépendance du Congo, devint un hymne dans tous les pays africains nouvellement indépendants.
Une superbe chanson qui permet d'aborder la déforestation en Afrique centrale, mais aussi l'assassinat de Patrice Lumumba.
* 124. Lord Brynner:"Congo war". (1966)Les difficultés du Congo juste après l'indépendance, entre guerre froide et tendances sécessionnistes. Un ska pour comprendre le rôle de Tschombé, Kasavubu, Lumumba et Mobutu.
* 136. Baloji : "Tout ceci ne vous rendra pas le Congo"
L'histoire récente du Congo, devenu Zaïre sous Mobutu, puis redevenu le Congo.
Annexes:
- Titre de Franco et l'OK Jazz qui chante les mérites du candidat Mobutu lors des élections (sic) de 1984.







05.05.09 10:03:39,
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