Samarra


Archives pour: Avril 2010

Un disque par sa pochette : Midlife, un kaleidoscope des années Blair ou années Blur.

par vservat Email

 
Blur/Blair : deux parcours imbriqués: 

Groupe anglais, fer de lance de la "Britpop", Blur nait précisément en 1990. En 1994, sort son 3° album intitulé Parklife, qui propulse le groupe en haut des charts européens;  cette même année, Anthony Blair (4°ligne, 1ère vignette) prend la tête du parti travailliste qu'il travaille à "rénover", traçant une troisième voie, avec une orientation libérale nette.

De 1997 à 2007 Tony Blair est premier ministre. La carrière de Blur s'arrête (temporairement?) sur le plan de la production discographique en 2003, année de sortie de "Think tank" (encore un outil politique fort prisé de T. Blair, à croire que le hasard fait bien les choses).
 
Projetons nous en 2009 lorsque Blur fait paraître un "best of" intitulé Midlife dont la pochette est un heureux montage de quelques étapes marquantes des années Blair qui deviennent donc les années Blur et inversement. Elle s'inspire graphiquement des célèbres guides "Beginner's guide to" dont voici d'autres exemplaires :
 

 
 
Que voit-on sur celle de Midlife? 
 
Quelques repères pour le groupe et le contexte musical d'abord. Le comté de l'Essex (1ère vignette, 1ère ligne)  d'où sont originaires les deux fondateurs du quatuor (Damon Albarn et Graham Coxon) et l'Union Jack (2ème ligne) au vent ,symbole d'une Angleterre qui a retrouvé une certaine aura après l'entre-deux que constituèrent les années Major (1990-1997). C'est aussi le symbole du retour de la pop nationale, ou Brit pop, incarnée par le tandem Oasis-Blur, alors que se déchaine la vague grunge aux Etats-Unis, les deux mouvements s'opposant  de part et d'autre de l'Atlantique. On ajoutera à ces deux premières vignettes celle du pack de lait qui marche (3° photo, 1ère ligne). Il s'agit d'une image tirée du clip "Coffee & TV", titre de l'album "13", paru en 1999, qui a largement contribué à la popularité du groupe.

Les 90's : entre grandes réalisations et nouvelles interrogations.

Les années 90 sont des années sandwiches constituant la dernière ligne droite avant le grand saut dans le nouveau millénaire. Le passage à l'an 2000 fera l'objet en Grande Bretagne de travaux pharaoniques notamment sur les bords de Tamise. Londres, ville mondiale, ne doit pas rater son examen de passage et deux grands édifices sortent de terre : la Millenium Wheel (London eye)  et le Millenium Dome (2° ligne, 3° vignette de la pochette). Destiné à être une salle d'exposition pour la "Millenium experience", sous la plus grande bâche du monde, cette construction futuriste devint assez rapidement un gouffre financier et nécessita d'être reconvertie pour être rentabilisée (aujourd'hui c'est la plus grande salle de concert couverte de la capitale anglaise rebaptisée O2 Arena). Livré dans les temps, le projet ne fut pas pour autant une réussite.
 
 
La pochette du disque nous renvoie également aux grands bouleversements qui ont parcouru les années Blair et donc l'Angleterre des années 90 dans les domaines scientifiques. On reconnait aisément Dolly sur la deuxième vignette de la 1ère ligne ; premier mammifère cloné, Dolly est une brebis issue des travaux en génétique d'un laboratoire écossais. Née en juillet 96, elle meurt en 2003 et ouvre le débat du clonage animal et au delà même, de celui des hommes. Il est à noter que 1996 est une année particulière dans ces domaines : la crise dite de la "vache folle" qui s'est abattue sur l'Angleterre (et au delà) depuis la fin des années 80, prend alors une nouvelle dimension puisqu'il est  établi, à cette date,  que l'ESB (Encéphalite Spongiforme Bovine) est transmissible à l'homme par ingestion de produits carnés. Est-ce alors un hasard si la dernière vignette de la première ligne nous montre une grande manifestation, sans doute de l'ALF, (Animal Liberation Front)  une des plus importantes associations de lutte contre la vivisection en Grande Bretagne. Apparentée aux mouvements eco-terroristes, cette organisation fit un retour en force au cours des années 90 grâce à des actions spectaculaires dont la plus contestée fut l'enlèvement d'un journaliste infiltré dans ses rangs qui sera soumis à la torture et brûlé au fer rouge pendant sa détention. 

Les années 90 : instabilité planétaire, globalisation et émergence de la question climatique.

La pochette de "Midlife" nous emmène bien au delà des frontières de l'Angleterre et de l'Europe. Placée en position assez centrale (3°ligne, 2° vignette), une photo de la guerre du Golfe. Dans le désert koweitien, un puits de pétrole est en flamme, au premier plan se trouve un soldat irakien. En août 1990, après que Saddam Hussien a envahi le Koweit, une vaste coalition intervient dans la région pour stopper les ambitions irakiennes. La Grande Bretagne ,  en effectifs, fournira le 3° contingent de soldats de l'opération "tempête du désert". La photographie renvoie à la fin du conflit lorsque les soldats irakiens sabotent les puits de pétrole koweïtiens afin de gêner l'aviation des alliés, et perturber  l'économie mondiale, via la flambée des cours du pétrole. L'évocation de cette opération ne peut que nous ramener à la participation ensuite très critiquée, en 2003, de la Grande Bretagne en appui de l'intervention américaine en Irak. Cette constance du gouvernement Blair dans son soutien indéfectible à la politique étrangère des Etats-Unis nourrira une contestation intérieure très forte et coûtera au premier ministre britannique une bonne partie de son ancienne popularité.
 
4 vignettes évoquent la "globalization",  phénomène que nous traduisons en France par "mondialisation". On peut commencer par celle qui se rattache à la mondialisation des modes de vie  (la tennis bleue Adidas, 3°ligne dernière vignette) et des habitudes alimentaires exportées depuis les Etats Unis par des Sociétés TransNationales surpuissantes (ici Mac Donald's). Blur s'est formé au moment où ouvrait en Russie le premier restaurant MacDonald's (4°ligne, 2°vignette), c'est à dire en 1990. Emblématique de la mondialisation menée par les pays à économie de marché, l'image porte aussi en elle l'idée de la recomposition géopolitique du monde, les frites du géant du fast food écrasent le sachet de carton rouge marqué de la faucille et du marteau, signifiant ainsi le triomphe du camp occidental sur celui du bloc soviétique abattu à la fin des années 80. 
 
La mondialisation touche également les communications et l'information. Les années 90 sont celles d'un accès généralisé à une multitude de sources d'informations : de nouvelles fleurs décorent les balcons et terrasses du monde riche  : les antennes paraboliques (4° ligne, 3° vignette). Profusion d'images, individualisation de leur  diffusion, profusion de paraboles : on pourrait croire que le monde avance vers davantage de libertés et de diversité. Pourtant on sait que les médias sont dès cette époque contrôlés par quelques grands groupes qui inondent le monde d'images identiques, calibrées, contrôlées. CNN est l'emblème de ces nouveaux médias.
 
Enfin, les années 90 sont celles de la prise de conscience mondiale de la crise climatique illustrée sur la pochette de l'album par les deux ours polaires flottant sur un bout détaché de banquise. (4°ligne dernière vignette). Les problèmes de la couche d'ozone, des gaz à effets de serre et de la biodiversité sont à l'ordre du jour du sommet de la Terre qui se tient à Rio en 1992 sous l'autorité des Nations Unies. Peu contraignant pour ce qui concerne les décisions qu'il prend, ce sommet est suivi 10 ans plus tard de celui de Johannesburg qui met au cœur des discussions le développement durable notamment par la gestion des ressources terrestres (eau, énergie etc). En ce laps de temps, la question angoissante de l'avenir de l'humanité est devenue centrale. Les discours catastrophistes les plus outranciers occupent désormais de façon incontournable  le paysage médiatico-politique laissant parfois une petite place à une réflexion raisonnée sur le sujet. Est-ce pour oublier ces peurs, pour tourner le dos aux interrogations suscitées par l'avenir incertain, le nouvel ordre mondial, la consommation qui s'emballe jusqu'à l'indécence, ou tout simplement pour planter dans le décor ce nouvel idéal de la réussite matérielle mesurée par l'argent que la dernière vignette (3°ligne, 1ère image) nous montre des boules de bingo
Les différentes hypothèses peuvent être validées comme ultime voie de lecture de cette décennie riche en bouleversements apposés, dans un choix forcément subjectif ,sur la pochette de ce "guide pour les débutants", un guide qui doit permettre de rendre la musique et le parcours du groupe Blur, ancrés dans les années 90, beaucoup moins "flous".
 
Pour replonger dans les années Blur, quelques titres majeurs qui animèrent les années 90 et nous accompagnèrent jusqu'en 2003 (seuls 2 titres visibles ici, cliquez sur le titre de la playlist pour couter 10 autres morceaux) :
 

Découvrez la playlist les années Blur : la playlist avec Blur

 

Guru (1966-2010)

par Aug Email

Une figure originale du hip-hop, le rappeur Guru, vient de disparaître. Grandi à Boston dans le quartier noir de Roxbury, Keith Elam (son vrai nom)  est issu de la classe moyenne. Son père est juge et sa mère travaille dans le monde des bibliothèqyes. Après des études de commerce à Atlanta, il avait fait le choix de vivre à Brooklyn, New York,  pour s'adonner à sa passion, le rap. Il crée en 1987 un premier ensemble déjà appelé Gang Starr. A la fin des années des années 1980, alors que le rap est partagé entre la rage et le son brut de New York (à l'image de Public Enemy) et le G-Funk Gangsta de la Côte Ouest (à la manière de NWA), une troisième tendance émerge, celle d'un hip-hop qui puise sa source dans le jazz et la soul. Le mouvement Native Tongue, qui rassemble De La Soul et A Tribe Called Quest, inspire toute une génération de rappeurs et de producteurs dont Guru et DJ Premier.

 

 

Associé au formidable producteur qu'est DJ Premier, (aka Chris Martin ou Primo, originaire de Houston), Guru lance alors Gang Starr sur de nouveaux rails. Les deux artistes  (en photo ci-dessus, Guru est à gauche) sortent leur premier album en 1990 sur le label Wild Pitch : No More Mr Nice Guy. Les productions de DJ Premier puisent dans le répertoire du jazz et fonctionnent admirablement avec le rap créatif de Guru qui parle de la rue et de ses travers sans valoriser les protagonistes de la violence. La voix particulière de Guru et son flow font mouche. Il donne à son nom de scène une signification précise en en faisant l'acronyme de Gifted Unlimited Rhymes Universal. En réalisant avec Branford Marsalis le titre "Jazz Thing" pour la bande originale du film de Spike Lee Mo'Better Blues, le duo lance une sorte de manifeste du jazz-rap qui a plus de succès que le film lui-même. Le succès se confirme avec l'album Step In The Arena (1991) qui les inscrit durablement dans le paysage du rap newyorkais. Daily Operation confirme cette place en 1992.

 

En parallèle, les deux artistes mènent plusieurs projets séparément. DJ Premier entame une brillante carrière de producteur pour de nombreux rappeurs (Nas, Common, Notorious BIG,...). Guru se lance de son côté dans le projet Jazzmatazz (un jeu de mot à partir du mot razzmatazz signifiant tape-à-l'oeil). Il y rappe sur des morceaux joués par des musiciens de jazz comme Roy Ayers et Donald Byrd. De nombreux invités se joignent à lui comme MC Solaar. (à écouter dans la playlist) Le premier volume de Jazzmatazz sort en 1993. Trois autres suivent en 1995 (The New Reality), 2000 (Streetsoul) et 2007.

Gang Starr se retrouve pour l'album Hard To Earn (1994) à  la tonalité moins jazz, , puis pour Moment of Truth (1998). Le début des années 2000 semble marquer un tournant dans leur collaboration et leur relation. Guru sort un album solo en 2001 (Baldhead Slick & Da Click) qui ne reste pas dans les annales. Leur dernier album commun remonte à 2003. Il s'intiltule The Ownerz. La tournée qui suit la sortie de l'album s'achève dans l'amertume et prématurément. DJ Premier décide de jeter l'éponge après un concert à Londres. A partir de cette date, les deux hommes entretiennent des relations compliquées. DJ Premier continue à être un des producteurs les plus demandés. De son côté, Guru continue à sortir des albums solos qui passent plus ou moins inaperçus. Il prête sa voix au jeu Grand Theft Auto (celle de 8-ball) et se rapproche d'un personnage quelque peu étrange, le DJ Solar. Celui-ci suscite la polémique en semblant avoir une emprise importante sur Guru, jusqu'à sa mort le 19 avril 2010 d'un cancer. Un message attribué à Guru est mis en ligne peu de temps après sa mort. Il refuse toute intervention de DJ Premier dans ses obsèques et la gestion de son oeuvre et accorde une place importante à Solar. Ce message sème le trouble, y compris dans la famille du rappeur, d'autant plus que Guru était probablement dans le coma depuis le mois de février.

 

Je vous ai sélectionné deux vidéos de Gang Starr et quelques titres emblématiques de Guru (en solo ou avec Gang Starr). Retrouvez une sélection de quelques titres de Guru sur l'excellent site abcdrduson. Pour lire le message "d'outre-tombe" de Guru (in english), c'est par ici. DJ Premier consacre un remix à son ancien partenaire sur son blog.

 

 

 

 

Découvrez la playlist Guru avec Gang Starr

 

Retrouvez l'ensemble du dossier sur l'histoire et la géographie du rap

 

Dans les "coulisses du pouvoir" au Royaume-Uni

par Aug Email

J'ai découvert il y a peu une BD qui nous fait plonger dans les coulisses du pouvoir au Royaume-Uni. Il s'agit de la série du scénariste Philippe Richelle et du dessinateur Jean-Yves Delitte, publiée depuis 1999. Elle débute par la mort mystérieuse d'un ancien Premier Ministre sur le point de faire des révélations. Suicide ? Meurtre ? L'enquête nous conduit dans les arcanes du parti au pouvoir, dans les rivalités, les faux-semblants, les liens pafois douteux avec le monde de l'entreprise et de la criminalité. C'est l'occasion, pour les bédéistes belges, en nous montrant le côté obscur, de nous faire comprendre la vie politique outre-Manche. Bien sûr c'est de la fiction, mais les auteurs sont plutôt bien renseignés sur les moeurs politiques britanniques.


Alors que les électeurs du Royaume-Uni s'apprêtent à voter pour élire leurs députés le jeudi 6 mai, intéressons nous un peu à la vie politique d'outre-Manche.

L'enjeu de ces élections, la poursuite de la domination du Labour (les Travaillistes, classés au centre-gauche) ou le retour au pouvoir des Tories (les Conservateurs de centre-droit) après treize ans dans l'opposition. Précisons que ces élections interviennent dans un contexte tendu pour les députés, quel que soit leur parti. Au début de cette année, le scandale des notes de frais abusives remboursées par le Parlement a jeté le discrédit sur une grande partie des députés.

 

[Les trois principaux candidats et deux anciens Premiers Ministres aux cérémonies du 11 novembre. De gauche à droite : Nick Clegg (Lib-Dems), Tony Blair, David Cameron (Cons.), John Major (Cons.) et Gordon Brown (Trav.); source]

 

Les Tories peuvent-ils l'emporter ?

 

Le scrutin s'annonce beaucoup plus serré que prévu. Malgré l'usure du pouvoir qui touche les sortants, les Conservateurs n'ont pas réellement su attirer les électeurs. Pourtant leur leader, David Cameron, est jeune (s'il devient Premier Ministre, il serait le plus jeune depuis le début du XIXème siècle...) et cultive son image. Mais il peine un peu à se défaire d'un côté un peu aristocratique. Son origine sociale et sa formation le rattachent à l'élite du pays. Il est passé par l'une des écoles les plus prestigieuses du pays, Eton, avant d'étudier à Oxford.

Depuis la défaite de John Major en 1997 contre Tony Blair, les Conservateurs n'ont pas sur trouver l'homme (ou la femme) idéale. Ils restent divisés, notamment sur l'Europe. L'adhésion des députés européens conservateurs du pays à un groupe rassemblant de nombreux eurosceptiques a fait couler beaucoup d'encre et occasionné quelques départs.

Quelques histoires récentes ajoutent aux difficultés du parti : le trésorier du parti et principal contributeur, Lord Ashcroft, n'était pas enregistré fiscalement au Royaume-Uni. Un député a par ailleurs revendiqué la légitime distance qui doit être maintenue entre le peuple et les élus. De quoi contredire les efforts intenses de communication engagés par Cameron pour montrer sa proximité avec les préoccupations du peuple.

 

Les Travaillistes peuvent-ils revenir dans la course ?

 

Il y a deux ans, le Premier Ministre Gordon Brown semblait irrémédiablement lâché dans les sondages. Après avoir attendu dix ans que Tony Blair lui laisse la main, il aurait pu, au moment où il devenait enfin Premier Ministre en 2007, convoquer des élections anticipées. Il ne l'a pas fait au moment où il était mieux perçu dans les sondages d'opinion. Ceux-ci l'ont ensuite toujours donné perdant, même si sa manière de gérer la crise économique a renforcé sa crédibilité.

Mais faisons un petit retour en arrière. Tout a commencé dans une pizzeria. Alors que le Royaume-Uni est encore sous le règne du thatchérisme, deux jeunes loups du Parti Travailliste font le pari de la rénovation du Labour. Ils passent une sorte d'accord lors d'un repas. Tony Blair demande à Gordon Brown de lui laisser prendre la première place dans le parti. Une fois arrivé au pouvoir, celui-ci s'engage à céder ssa place au bout de quelque temps à Gordon Brown. Mais toute la difficulté réside dans ce "quelque temps". Une fois menée à bien la rénovation du New Labour et parvenu au pouvoir en 1997, Tony Blair, très populaire, ne se décide pas à laisser sa place à son voisin (les deux familles résident Downing Street) qui est devenu Chancelier de l'Echiquier (ministre des Finances). La tension augmente progressivement entre les deux hommes jusqu'à s'envenimer et à installer une haine profonde. Les Travaillistes remportent assez largement les élections générales de 2001 et de 2005, malgré l'impoularité de la guerre en Irak engagée par Blair. Finalement, au bout de dix ans, Tony Blair se décide à céder le numéro 10 de Downing Street (la résidence officielle du Premier Ministre) à Gordon Brown. Nous sommes alors en 2007.

 

Les libéraux-démocrates peuvent-ils créer la surprise ?

 

C'est la grande inconnue du scrutin. Les libéraux-démocrates sont, depuis trois décennies, le troisième parti, assez loin derrrière les deux premiers. Précisons que jsuq'au début du XXème siècle, les deux principaux partis étaient les Conservateurs et les Libéraux (avec Gladstone). Les Travaillistes ont remplacé les Libéraux comme deuxième grand parti dans les années 1920. Les Libéraux ont ensuite connu un déclin prononcé jusque dans les années 1980. Ils ont alors fusionné avec les Sociaux démocrates (SDP) en 1988 pour s'appeler les Libéraux-Démocrates. Ce parti est plutôt centriste, penchant actuellement plutôt vers la gauche. Son leader actuel, Nick  Clegg, était jusqu'à récemment une figure peu connue. Mais les circonstances de l'élection (usure du Labour, manque d'attractivité des Tories) lui ont laissé le champ libre. Et la perspective d'un résultat qui ne donnerait la majorité absolue en nombre de députés à aucun des deux grands partis donne un rôle clé à Nick Clegg dans l'élaboration d'une majorité de coalition. Lors du premier débat organisé entre les trois proncipaux candidats, Nick Clegg a, de l'avis général, fait la meilleure impression. Son parti est ainsi crédité de plus de 20% des intentions de vote. Du coup, lors du deuxième débat, David Cameron, qui a tout à perdre d'une remontée des Libéraux-Démocrates captant une partie du vote de défiance vis-à-vis du gouvernement sortant, a concentré ses attaques sur Clegg, notamment sur son europhilie.

 

Si vous voulez vous faire votre propre opinion, voici le premier débat :

 

 

 

Un pays sans majorité ?

 

Cette élection me rappelle un peu celle de 1992. Les Travaillistes étaient alors donnés vainqueurs après 11 ans de pouvoir de Margaret Thatcher (1979-1990) et deux ans de John Major. Mais ce sont finalement les Conservateurs qui l'ont emporté. Il est peu probable que les Travaillistes l'emportent en nombre de voix. Mais le mode de scrutin britannique pourrait permettre au Labour d'avoir le plus grand nombre de sièges. Les députés sont en effet élus au mode de scrutin uninominal majoritaire à un tour. Dans chaque circonscritption, le candidat arrivé en tête est élu. Actuellement, ce mode de scrutin favorise donc les travaillistes. On pourrait donc se retrouver dans la situation où les Conservateurs auraient recueillis le plus de voix (au-dessus de 30%), mais où les Travaillistes, malgré un nombre de voix inférieur (entre 25 et 35 %), auraient davantage de sièges que les Tories. Dans ce cas, le Parlement élu n'aurait probablement pas de majorité absolue mais une majorité relative, ce que les Britanniques appellent un hung parliament. Celui qui gouvernerait serait alors celui qui s'assurerait les voix des députés libéraux-démocrates. Cette fois-ci, cela rapellerait l'élection de février 1974 (je ne m'en rappelle pas...). Le Premier Ministre sortant, le conservateur Eward Heath avait recueilli un peu plus de voix  (37,9%) que son adversaire travailliste Harold Wilson (37,2%) sans obtenir la majorité absolue des sièges de député. Les travaillistes disposaient en effet de 4 sièges de plus. Les deux leaders tentèrent de rallier les Libéraux de Jeremy Thorpe sans succès. Wilson (en photo ci-contre) forma un gouvernement minoritaire (il avait déjà été au pouvoir de 1964 à 1970) jusqu'à la convocation de nouvelles élections en octobre. Les Travaillistes les remportèrent de justesse, disposant cette fois-ci d'une majorité absolue à trois sièges près...

 

Le résultat s'avère donc extrêmement indécis. Le troisième débat a lieu jeudi 29 avril. C'est la première fois au Royaume-Uni que les principaux candidats sont rassemblés pour un débat télévisé. Le premier a été très suivi.

Autre inconnue, le résultat du British National Party (le BNP, extrême droite) ayant réalisé des scores élevés aux élections européennes, des Verts et des différents partis autonomistes ou indépendantistes (Scottish National Party, au pouvoir en Ecosse, Plaid Cymru au Pays de Galles). En Irlande du Nord, l'élection permettra de mesurer la popularité des différents protagonistes et adversaires du compromis entre catholiques et protestants.

 

Je signale également de Philippe Richelle la très bonne série Amours fragiles scénarisée par Jean-Michel Beuriot qui a pour toile de fond l'Allemagne des années 1930 et la Seconde Guerre mondiale.

 

  • Les coulisses du pouvoir par Philippe Richelle et Jean-Yves Delitte, Casterman (8 volumes de 1999 à 2008)

 

 

Liens :

 

 

 

Championzé, une histoire de Battling Siki.

par blot Email

 

Champion du monde à 25 ans, Battling Siki ("rusé" en wolof) fut le premier africain à remporter un titre mondial de boxe. Jusqu'à récemment, il fut pourtant largement oublié en France... Revenons sur son parcours exceptionnel contrarié par le racisme bonasse de l'entre-deux-guerre.

 http://www.phylactu.fr/couvertures/Championze_01.jpg

 

Louis Mbarik Fall dit Battling Siki ( "rusé" en wolof) serait naît en 1897 à St-louis du Sénégal. Arrivé en métropole dans des conditions encore obscures, il multiplie les petits boulots dans le sud est de la France (docker à Marseille, plongeur dans des cafés). Il débute un peu par hasard dans la boxe à 15 ans. De 1912 à 1914, il livre une dizaine de combats prometteurs (8 victoire, 6 nuls et 2 défaites). Le déclenchement de la grande guerre met un terme provisoire à cette carrière naissante et Siki s'engage en 1914 comme volontaire. En 1919, décoré de la croix de guerre, il reprend les combats de boxe et enchaîne les succès (43 victoires, 2 nuls et une défaite entre 1919 et 1922).

 

 

En quatre ans, Battling est venu à bout de tous les boxeurs de sa catégorie dans l'hexagone. En toute logique, il devrait donc désormais affronter le champion de France: Ercole Balzac. La fédération française fait pourtant la sourde oreille. Le champion se rend alors à l'étranger où il vient facilement à bout des champions nationaux belge et néerlandais. Désormais, Balzac ne peut refuser de combattre, mais il ne tient pas deux rounds face à Siki. Ce dernier est alors victime d'une première injustice terrible. En effet, si le champion sortant a bien perdu son combat, Siki ne récupère pas pour autant son titre, qui reste vacant!!! Le président de la fédération justifie cette décision par une prétendue conduite antisportive de Siki au cours du combat. Les médias ne s'en offusquent pas et reprennent l'argument officiel.

Les yeux sont alors braqués sur Georges Carpentier, vedette incontestée de la boxe française qui reprend du service après sa défaite mémorable contre l'Américain Dempsey en 1921. Or, en 1922, il annonce son retour et remet en jeu ses titres de champion de France, d'Europe et du monde. Il trouve alors sur son chemin Battling qui vient de battre au cours des mois précédents tous les principaux challengers de Carpentier.

 

Le combat est donc programmé pour le 24 septembre 1922 au stade Buffalo devant 40 000 personnes. Des caméras placées au dessus du ring immortalisent l'événement (ces combats servent de supports publicitaires et le sport spectacle fait alors ses premiers pas).

 

 

Carpentier part super favori contre un adversaire méconnu, envisagé surtout comme un bon faire-valoir pour le champion sortant. Carpentier rentre bien dans l'affrontement et envoie par deux fois Siki au tapis au cours des deux premiers rounds, mais progressivement le punch de l'outsider fait mal à Carpentier qui s'use face à un adversaire qui encaisse les coups sans flancher. Un uppercut du droit au cours du 6ème round envoie définitivement le champion du monde en titre à terre. Pourtant, à la surprise générale, l'arbitre accorde la victoire à Carpentier pour un prétendu croque-en-jambe antisportif de Siki, mais sous la bronca du public, il se déjuge 20 minutes plus tard. Siki devient ainsi le premier africain champion du monde de boxe poids moyen.

 

Quelques semaines plus tard, il est pourtant privé de sa victoire par la fédération qui lui retire même sa licence pour des prétextes fallacieux (mauvaise conduite et rébellion). Offensif, Battling riposte et affirme que le match de Buffalo était truqué. Il devait toucher 100 000 francs pour simuler le K-O au 4è round. Il déclare lors d'une conférence de presse: " Je n'étais rien avant le combat. (...) mon manager m'a dit: "en combattant contre Carpentier, tu gagneras beaucoup d'argent, mais il faudra te laisser faire."

Je suis arrivé sur le ring avec l'intention de tomber comme on me l'avait demander. Mais, au 4è round, quand je me suis vu à genoux devant 50 000 personnes, mon sang n'a fait qu'un tour, je me suis redressé et j'ai frappé." Les instances de la boxe affirme que Siki affabule, par dépit. Pourtant l'enquête diligentée laisse planer le doute.

Blaise Diagne, le premier député africain élu  à l'Assemblée nationale en 1914 en tant que représentant des Quatres communes du Sénégal, monte à la tribune pour dénoncer l'injustice:"Si je m'exprime aujourd'hui, c'est pour que ce genre de choses ne se reproduisent pas à l'avenir. Il est inconcevable qu'on ait privé Siki de sa victoire simplement parce qu'il est Noir". eta> eta>

size="4">Quoi qu'il en soit, c'est la thèse officielle qui s'imposera faisant de Siki un tricheur. Après la victoire, Siki est vite en proie au racisme ordinaire de l'époque et essuie de nombreux quolibets lors de ses apparitions publiques.

Certains journalistes le surnomment bientôt le "championzé" (contraction de "champion" et de "chimpanzé"), "l'enfant de la jungle" ou encore le "gorille des rings". Ils le font parler en "petit nègre" dans les transcriptions de ses interviews alors qu'il use d'un français tout à fait correct. L'intransigeant va jusqu'à titrer : "Siki donnerait la moitié de ses victoires pour devenir blanc". 

Au fond, beaucoup semblent gênés par le mode de vie de Siki. Amateur d'alcool, volontiers flambeur, il s'affiche au bras de femmes blanches. Cela déplaît et beaucoup (ayant intériorisé le racisme biologique toujours bien en vogue au cours des années folles) estiment qu'il n'est pas à sa place. Son manager n'est pas en reste lorsqu'il déclare dans la presse, "Siki a du singe en lui".

 

 

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Battling Siki pose avec des enfants, sans doute à l'occasion de son séjour irlandais.

 

Siki fait figure de pestiférer et ne trouve guère d'engagement en France. Il se voit donc contraint d'affronter un boxeur irlandais dans un stade chauffé à blanc, le jour de la St-Patrick et en pleine guerre civile irlandaise! Difficile de l'emporter dans ces conditions: Mike Mc Tigues est déclaré vainqueur par l'arbitre après un match très serré qui va d'ailleurs jusqu'à la 20ème reprise. De retour en France, Battling est ensuite défait par disqualification contre Emile Morelle. Sa carrière stagne et en août 1923, il décide d'émigrer aux Etats-Unis. L'accueil n'est guère favorable pour Siki dans un pays où la ségrégation sévit encore très largement. Le boxeur n'obtient aucun engagement contre les champions blancs qui refusent de combattre contre un Noir.

Il ne parvient pas à relancer sa carrière après deux défaites, mais s'installe néanmoins dans un appartement à Harlem.Il y tombe amoureux d'une jeune femme blanche, Lilian Warner avec laquelle il s'installe dans un petit appartement. Le 24 juillet 1924, il épouse Lilian et devient bigame (il a omis de signaler au pasteur qu'il avait épousé quelques années auparavant une jeune Néerlandaise, Lintje Van Appelteere, qui lui donne un enfant). Battling fréquente volontiers Hell's Kitchen, une zone limitrophe de Harlem, contrôlée par la mafia irlandaise.

Désormais, son nom s'affiche plus souvent dans la rubrique des faits divers que dans les celle des résultats sportifs. A la dérive, Siki boit beaucoup et se bagarre fréquemment avec les caïds du quartier. Le 15 décembre 1925, on le retrouve abattu dans le dos au pied d'un immeuble de la 41è rue, dans le quartier malfamé de Hell's Kitchen, une zone limitrophe de Harlem aux mains de la mafia irlandaise, non loin de chez lui. Il avait 28 ans.

http://multimedia.fnac.com/multimedia/images_produits/ZoomPE/1/9/0/9782848761091.jpg

Que reste-t-il de ce destin hors-du-commun? Aujourd'hui encore, les encyclopédies de la boxe décrivent la carrière de Siki et reprennent les théories échafaudées par les instances de la boxe de l'époque faisant de lui, au mieux un vainqueur chanceux, au pire un truqueur impénitent.

 


Mbarrick Fall champion du monde de boxe légendaire
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C'est ailleurs qu'il faut aller chercher d'autres points de vue sur Battling Siki. Le journaliste Jean-Marie Bretagne a consacré en 2008 une biographie romancée du boxeur. La vie du boxeur, jalonnée de nombreuses zones d'ombre, se prête très bien à l'exercice. Bretagne joue de cet état de fait pour nous proposer une évocation toute en nuance et très poétique du boxeur, entre légende et réalité. La solide documentation de l'ouvrage permet de retrouver la trace de Siki sous la plume de grands écrivains (Henry Miller, Hemingway) ou de personnalités politiques. Dans le journal le Paria, un certain Nguyen Aï Quac, futur Hô Chi Minh, écrit par exemple dans un article publié quelques jours après le combat contre Carpentier: "Depuis que le colonialisme existe des Blancs ont été payés pour casser la g... des Noirs. Pour une fois, un Noir a été payé pour en faire autant à un Blanc. [...] Nous félicitons Siki de sa victoire."

Lorsque Battling est disqualifié par la fédération française de boxe, le journaliste communiste Paul Vaillant-Couturier épouse instinctivement sa cause et en tire des prolongements intéressants: "Retenez bien les incidents qui ont suivi le match de Siki-Carpentier. Il y a là quelque chose de beaucoup plus grave que le truquage d'une épreuve sportive. Il y a là un symptôme caractéristique de la campagne organisée contre les hommes de couleur, il y a là le symbole même du colonialisme. Carpentier, sorte de drapeau national, gant de boxe tricolore et casserolier patriote, ne pouvait pas sans danger être battu par un nègre. S'il était battu, il fallait châtier le nègre. On n'y a pas manqué."


Bande annonce Championzé
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Aurélien Ducoudray a lu l'ouvrage de Bretagne qui l'a beaucoup aidé pour élaborer le scénario de la BD qu'il consacre à Battling Siki. Les magnifiques dessins d'Eddy Vaccaro, dans les tons sépias, rendent superbement l'atmosphère ambigüe des années folles. Les mouvements des boxeurs sont admirablement rendus. La bande dessinée nous en dit long sur les turpitudes du sport-spectacle alors en plein essor. monde la boxe, qui s'inscrit dans le développement du sport-spectacle.  Mais la boxe est ici un prétexte pour revenir sur un destin extraordinaire et fulgurant (Siki meurt trois ans seulement après son titre discuté). En effet, les auteurs ne s'arrêtent pas aux combats et aux cordes du ring, mais soulignent toute la complexité d'un personnage plongé dans un univers hostile. Le racisme semble en effet attaché à la semelle du malheureux Siki (en France, en Belgique ou encore aux Etats-Unis). La bande dessinée est complétée en fin d'ouvrage par une documentation particulièrement intéressante, notamment un entretien accordé par Siki et paru dans un quotidien américain en novembre 1922.

Bref, nous vous recommandons chaudement cette formidable bande dessinée, heureux mariage entre histoire et fiction.

 

http://www.sceneario.com/Planche_bd_13345_CHAMPIONZ%C3%89.jpg

 

 

Sources et liens:

- Jean-Marie Bretagne: "Battling Siki" Philippe Rey, 2008.

- Boula Matari, le blog d'Aurélien Ducoudray.

- Le blog d'Eddy Vaccaro.

- Pascal Ory présentait la BD pour la fabrique de l'histoire sur France Inter.

- L'émission Café crimes de Jacques Pradel sur Europe 1 consacrée à Battling Siki.

- Deux autres articles consacrés à la boxe (à Mohamed Ali) sur Samarra.

 

 

Les soldats noirs de la République au prisme de la chanson coloniale.

par blot Email

Avec l'appel aux troupes coloniales, notamment aux tirailleurs sénégalais, la grande guerre constitue un tournant. Elle permet aux métropolitains de découvrir et donc de mieux connaître les populations des colonies venues servir la patrie. Leur présence prolongée en Europe modifie l'image des Noirs. Une fois la surprise de la découverte de ces individus à la peau sombre, les Français découvrent des hommes, très différents des "sauvages" exhibés et mis en scène dans les expositions coloniales ou décrits dans la presse.

 

Tirailleurs sénégalais, retour du front. Peinture, 1915.

 

Si la connaissance de l'autre progresse incontestablement avec la venue des troupes noires en métropole, le paternalisme reste toutefois omniprésent. Le caractère primitif s'atténue et l'image du grand enfant redevient prégnante, celle du bon nègre doux, sociable, naïf et rigolard. Marc Michel écrit: " la représentation très négative du noir sauvage, étrange, barbare, s'ajouta, plus que ne se substitua, une autre image, celle nu Noir "bouffeur de Boches, mais "grand enfant " et "brave tirailleur à la chéchia." La chanson contribue à véhiculer ces représentations. Les populations noires sont ré- humanisées, mais toujours dans une perspective raciale et infériorisante. Les stéréotypes abondent dans la plupart des morceaux évoquant les troupes indigènes, notamment ceux consacrés à la force noire, qui fascine tout particulièrement. Une chanson coloniale créée en 1913 l'illustre parfaitement: Bou Dou Ba Da Bouh, interprétée par Félix Mayol.

 

 

Nous vous en parlons plus largement sur l'histgeobox.


Marc Michel: "Fachoda" et "Essai sur la colonisation positive".

par blot Email

L'historien Marc Michel, professeur à l'université de Provence, spécialiste de la colonisation, a publié notamment

- une biographie de "Gallieni" (Fayard, 1989),.

- "Les Africains et la grande guerre. L'Appel à l'Afrique (1914-1918)" (Karthala, 2003).

- un manuel sur  "Décolonisations et émergence du tiers monde", Hachette, 2005 (2è édition).

- Jules Isaac, un historien dans la grande guerre. Lettres et carnets 1914-1917", Armand Colin, 2004.

 

 

Mais, nous nous intéressons ici à ses deux derniers ouvrages. Dans "Fachoda, guerre sur le Nil", sorti en début d'année chez Larousse dans la collection L'histoire comme un roman, il revient sur un épisode oublié de la conquête coloniale au cours duquel la France et l'Angleterre furent à deux doigts de se faire la guerre.

L'enjeu?

Un petit village du Soudan nommé Fachoda où s'installe en juillet 1898 une expédition française, la mission Marchand, qui vient de traverser l'Afrique d'ouest en est sur près de 6000 km. L'objectif de l'expédition est de s'installer sur le Nil afin de couper en deux l'empire que les Anglais se constituent en continu slon un axe nord-sud allant du Caire au Cap. Avec l'arrivée des troupes britanniques, 3000 hommes menés par Lord Kitchener, le 19 septembre 1898, l'affrontement semble inéluctable. Pendant 3 mois, les deux armées se font face. La tension est alors à son comble et menace de déboucher sur une guerre entre les deux puissances impérialistes. Afin de bien comprendre les enjeux de la crise de Fachoda, revenons un peu en arrière:

 

****

 

Depuis la conférence de Berlin, en 1885, l'Afrique devient le nouveau continent à conquérir pour les puissances européennes qui entrent alors en rivalité afin de contrôler des territoires les plus vastes possibles. En 1898, les Britanniques possèdent alors une longueur d'avance sur leurs rivaux. Solidement implantés dans le sud de l'Afrique, ils contrôlent l'Egypte depuis 1882 (après l'éviction des Français), une partie de la région des Grands Lacs et de l'Afrique orientale (les futurs Kenya et Ouganda), mais aussi la Gold Coast (Ghana actuel) ou le Nigeria en Afrique de l'ouest. Les Français redoutent alors que les Anglais ne s'assurent définitivement le contrôle sur l'Afrique par une sorte de croix qui lierait du nord au sud le Cap au Caire et d'ouest en est le Niger à la mer Rouge. Les Français tentent d'empêcher cela en s'installant au coeur du dispositif anglais, soit dans la région de Fachoda.

 

 

En Egypte, le khédive, qui se trouve alors sous la tutelle de l'empereur ottoman, est confronté aux révoltes mahdistes qui ravagent le nord du Soudan (alors contrôlé par l'Egypte). Les Anglais convoitent ce territoire. En 1898, Lord Kitchener vient à bout des Mahdistes, levant ainsi un verrou qui gênait la progression vers le sud du continent.

 

Muhammad Ahmad, leader politique et religieux du Soudan, est proclamé Mahdi (guide et prophète). Il mène un combat contre les Turcs, les Anglais et leurs protégés egyptiens. En 1885 il s'empare de Khartoum défendue par le gouverneur anglais Gordon et meurt peu de temps après. De 1892 à 1898, le général Kitchener à la tête d'une armée anglo-égyptienne repris le contrôle du Soudan en écrasant les révoltes mahdistes.

 

 

C'est en se dirigeant vers le sud Soudan et le haut Nil que Kitchener tombe sur la mission Marchand. Imaginée par un petit groupe d'officiers français (Archinard, Marchand), l'expédition militaire française envisage de rallier le Nil à partir de l'Atlantique. Les concepteurs du projet reçoivent l'appui du ministre des affaires étrangères d'alors, Gabriel Hanoteau, proche des milieux coloniaux.

L'expédition s'avère très ambitieuse dans la mesure où elle doit parcourir des zones encore très mal connues.

 

Monument commémorant la mission Congo-Nil menée par Marchand (porte Dorée à Paris).

 

 

L'expédition part en 1896 et dure deux ans. Partie avec une lourde cargaison de perles (en guise de monnaie d'échanges), la colonne se trouve rapidement confrontée à des difficultés: au Gabon-Congo en pleine déconfiture financière sous l'administration de Pierre Savorgnan de Brazza; lors de la traversée de nombreuses et vastes zones marécageuses qui ralentissent la progression des hommes; sans parler des régions en guerre. Les tirailleurs qui composent le gros de la mission sont alors chargés d'écraser les révoltes ou résistances que croise la mission.

Enfin, le 10 juillet, Marchand et ses hommes arrivent en vue de Fachoda alors tenu avec le Mek, un chef de tribu local, contraint de reconnaître le protectorat de la France.

 

 

Quelques mois plus tard nous l'avons vu, Lord Kitchener arrive à Fachoda et demande aussitôt à Marchand d'évacuer les lieux. Disposant d'une incontestable supériorité militaire (2000 hommes contre une centaine pour Marchand), il considère la région comme relevant de la sphère d'influence britannique. Totalement isolé, Marchand ne peut s'appuyer sur aucune base arrière ou position de repli sûre. De tout façon, il doit en référer au gouvernement et envoie donc un émissaire en France (en octobre 1898).

 

Le capitaine Marchand et Lord Kitchener en une du Petit illustré amusant.

 

 

Au quai d'Orsay, Théophile Delcassé a remplacé Hanoteau. Echaudé par l'organisation d'une première expédition avortée vers le Nil, le nouveau ministre des affaires étrangères rechigne à engager la France dans la guerre. Le contexte semble pourtant peu propice à une reculade. Nous sommes en effet en pleine affaire Dreyfus (le "j'accuse" de Zola est publié en janvier 1898) et les milieux nationalistes, chauffés à blanc, risquent de vivre comme un nouveau camouflé le retrait des troupes françaises de Fachoda. Delcassé n'en a cure, il ordonne à l'émissaire de Marchand de quitter Fachoda et de céder le pas face aux Anglais. Dépité Marchand s'exécute et repart par la voie de l'est en bénéficiant du soutien du négus éthiopien (voir carte ci-dessus).

 

Source : Petit Journal Novembre 1898. L'hystérie nationaliste s'empare des deux nations et attise l'anglophobie en France.
 
 

Paradoxalement, et malgré toutes les précautions prises par le gouvernement pour tenir Marchand et ses hommes le plus loin possible du grand public, ils bénéficient d'un accueil triomphal lors du retour en métropole début 1899. C'est que le spectre boulangiste continue de hanter les Républicains qui redoutent par dessus tout un coup d'état militaire. Mais Marchand et ses hommes restent dans la légalité et ne tentent rien, profitant simplement d'une popularité exceptionnelle.

 

 

Le livre de Marc Michel contribue à rappeler la stature d'homme d'Etat de Delcassé. Alors que les passions exacerbées par l'affaire Dreyfus poussaient à l'intervention, il sut garder la tête froide et ne pas sacrifier le rapprochement franco-britannique pour un engagement incertain. En effet, il s'emploie alors à améliorer les relations avec l'ennemi héréditaire britannique. Ce rapprochement sera concrétisé en 1904 par la signature de l'entente cordiale avec Edouard VII qui entérine la liberté d'action des Anglais en Egypte, et celle de la France au Maroc.

Le récit fluide de Marc Michel rend la lecture de son livre passionnante et, loin de se cantonner à un rappel de l'événement, il permet de l'éclairer en le replaçant dans le contexte de l'époque.

 

 

Liens et sources:

- L'émision 2000 ans d'histoire consacrée à "la crise de Fachoda" avec Marc Michel.

- L'épopée Marchand.

- La mission Marchand et Fachoda sur le site de la section toulonnaise de la Ligue des Droits de l'homme.

- La crise de Fachoda en 1898, sur le blog HG du lycée de Vinci à Soissons.

- "Marchand-Fachoda ou la ruée vers l'Afrique".

 

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"Essai sur la colonisation positive" de Marc Michel, Perrin, 430p, 22 euros.
Marc Michel est aussi l'auteur d'un ouvrage remarqué sorti l'année dernière intitulé "Essai sur la colonisation positive". Il ne faut surtout pas s'arrêter au titre du livre qui peut induire en erreur et faire penser que l'historien regrette "le bon temps des colonies", or il n'en est rien.

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Il se garde tout autant de juger la période avec des concepts contemporains conduisant à l'anachronisme. Dans l'introduction, il écrit par exemple: "(...) on multiplie les inepties. On jauge la colonisation à l'aune de ses bienfaits ou de ses méfaits; on prétend que les Africains ne sont pas "entrés dans l'Histoire"; on assimile colonisation et extermination sans réaliser combien le jugement est anachronique et déplacé".

 

 

Dans son essai, passionnant, il revient sur l'histoire coloniale et souligne sa complexité et sa diversité. Il s'intéresse en particulier à la rencontre, partielle et complexe, entre les Africains et les Européens depuis l'abolition de la traite jusqu'à l'apogée de la domination coloniale au cours de l'entre-deux-guerre. Il y récuse toute vue unilatérale, la propension à juger du passé selon les critères moraux d'aujourd'hui. Dans l'introduction du livre, il écrit:

"Il nous paraît tout aussi inepte de jauger la colonisation à l'aune de ses bienfaits qu'à celle de ses méfaits. L'installation coloniale, dont il est question ici est à l'évidence un acte violent, précédé et préparé par des changements insensibles. Elle n'est pas que cela. Dans un des plateaux de la balance, il sera toujours possible d'ajouter quelques enfumades ou quelques villages "cassés", dans l'autre quelques missionnaires morts dans leur apostolat ou quelques médecins usés par les luttes sans fin contre les endémies, quelques maîtres d'école zélés ou quelques soeurs dévouées à leurs dispensaires... Il va sans dire qu'il y eut des deux, du bien et du mal, et qu'apostropher les Africains en faisant peser sur eux des responsabilités qui ne sont pas les leurs est mal ressenti, autant qu'accuser les Européens contemporains de l'aveuglement et de la sottise raciste de leurs ancêtres est anachronique et déplacé."

 

La démarche convaincante s'appuie en outre sur la grande érudition de l'historien qui nous fait découvrir des aspects souvent ignorés de cette période. Bref, il s'agit d'un vrai plaisir de lecture.

 

 

* Liens:

- les ouvrages de Marc Michel

 

1907: révoltes des vignerons du Languedoc.

par blot Email

Les Mutins du 17è installés devant le théâtre de Béziers.

Le Midi viticole traverse une très grave crise économique et sociale dans les premières années du XXème, en raison, principalement d'une surproduction chronique. En 1907, la situation prend un tour politique avec des appels à la grève fiscale et aux démissions des municipalités.

 

Cette révolte teint en haleine l'opinion publique fascinée par la durée, l'ampleur d'un mouvement unanimement suivi. Elle constitue aussi la dernière grande révolte paysanne en France qui contribue en outre au glissement politique vers la gauche de la région lors des scrutins de 1908 et 1914. Cependant, contrairement à ce qu'affirme une légende tenace, la révolte du Midi n'est ni un mouvement de classe ni un mouvement régionaliste occitan. Il s'agit avant tout d'un mouvement de désespoir lié à la surproduction et à l'effondrement des cours du vin, qui conserve un aspect « républicain » tant par ses participants, ses modes d’action et son issue.

 

Nous revenons sur ces événements et la chanson que Montéhus compose en hommage aux mutins du 17e sur l'histgeobox.

 

 

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