Archives pour: Mai 2010
Des séries pour comprendre le monde
Voici les articles que nous avons consacré à des séries plus ou moins connues qui offrent un regard intéressant sur le monde tel qu'il va... ou pas :
- The Wire : les territoires urbains des Etats-Unis.
- Mad Men : une élégante immersion dans la société américaine des années 60
- Tudor or not Tudors ?
- La fin de Urgences
- Le Prisonnier, une série hors norme
- Habiter la ville : le New York de Tony Soprano
- La guerre du Pacifique : du petit au grand écran. (1) à propos de la série The Pacific
- Life on Mars : Manchester, 1973.
A lire et écouter sur la toile :
- Gérald Billard et Arnaud Brennetot, "Le huis clos ou l’exaltation du localisme communautaire dans les séries américaines", in Sarah Hatchuel et Monica Michlin, Les pièges des nouvelles séries télévisées américaines: mécanismes narratifs et idéologiques, GRAAT On-Line, ISSUE #6, DECEMBER 2009. Un article passionnant écrit par des géographes sur l'espace vécu de quelques séries américaines.
- Pour réécouter les émissions « Séries Télé : l'Amérique en 24 épisodes » diffusées à l'été 2008 sur France Culture. C'est par ici.
Histoire des tirailleurs sénégalais en musique.
Garde d'un ouvrage d'art. Tonkin (vers 1953).
- La création du corps des tirailleurs sénégalais, leur rôle dans la conquête coloniale en Afrique, puis leur engagement en Europe au cours de la grande guerre:
1. Félix Mayol: "Bou Dou Ba Da Bouh".
- Les tirailleurs en tant que sentinelles de l'Empire dans l'entre-deux-guerre, puis à leur participation à la deuxième guerre mondiale:
2. C.A.M.P.: "Hosties noires".
- Le massacre du camp de Thiaroye, le 1er décembre 1944, qui reste un symbole fort de l'injustice coloniale et des promesses non tenues par la France.
- L'engagement des tirailleurs africains dans les guerres coloniales jusqu'à la dissolution du corps avec les indépendances. Désormais la mémoire des tirailleurs est une mémoire vive.
Mad Men : une élégante immersion dans la société américaine des années 60

Avec pareil titre, on aurait pu croire à une série explorant les méandres de la psychologie humaine ou les défaillances cérébrales de quelques individus venus consulter leur psychiatre, ce que l'affiche ci-contre, ne dément pas totalement. "Mad Men" n'a pourtant rien à voir avec cela. Cette série du créateur des Soprano qui nous plonge dans le New York des années 60, tire son titre d'une célèbre artère de la metropole : Madison Avenue, qui depuis les années 20, concentre les sièges des agences de publicité (ici elle s'appellera Sterling Cooper Advertising Company).
Au coeur de New York, la quête de gloire et la face sombre de personnages confrontés à une société en mutation.
Dans un open space de Madison Avenue donc, les secrétaires forment une sorte de gynecée totalement au service des têtes pensantes de l'agence, toutes de sexe masculin qui se cloitrent dans des bureaux fermés. Elles sont séparées d'eux par leur positionnement spatial mais aussi par les tâches qui sont les leurs.
Elles subissent leurs avances, leurs regards appuyés et entreprenants, mais ne sont pas toujours aussi innocentes qu'elles en ont l'air. Le créatif de l'agence Don Draper, l'homme par qui le slogan arrive, par qui la campagne fait mouche et le client est fidélisé est entouré de toute une horde de jeunes loups aux dents longues qui se livrent une concurrence acharnée, bien qu'élégamment vétue, pour grimper les échelons de la hiérarchie. La cordialité est de façade, il s'agit ici de faire carrière et de décrocher des marchés.
Dans ce monde régi par l'ambition et le machisme, les cicatrices laissées par la deuxième guerre mondiale et celles issues de la sphère privée viennent créer des aspérités sur les apparences lisses. Les fantômes du passé sont bien présents dans la série et chaque personnage, s'il affiche un costume toujours impeccablement coupé, ou une robe aussi chic que sobre, possède sa face noire. Don Draper a changé d'identité durant la guerre, Peggy son ancienne secrétaire qui intègre l'équipe des créatifs a abandonné son enfant, Betty Draper traine une mélancolie nourrie de la perte de sa mère et de relations complexes avec son père etc. Dans un emballage toujours élégant et de bon goût en société, les névroses, les mensonges, les lachetés inavouables, viennent évoquer la face sombre, les interrogations d'une société en mutation, celle de la "nouvelle frontière" de JFK.
American way of life et consommation de masse : les 60's, années symboles des 30 glorieuses.
Il est impossible, en suivant "Mad Men", de ne pas reconnaitre dans le couple Don et Betty Draper, une transposition quasi gémellaire de celui formé par April et Franck Wheeler dans le roman de Richard Yates, "Revolutionnary road" récemment adapté au cinéma par Sam Mendes (et diffusé en France sous le titre assez mystérieux de "noces rebelles").
Même cadre de vie, bien sûr, celui de la banlieue aseptisée et standardisée avec sa maison coquette, son frontyard garden ouvert sur le monde extérieur, sa cuisine équipée sur laquelle Betty Draper règne de moins en moins, ses espaces privés, les chambres, dans lesquels sont filmées toutes les tensions qui traversent la vie du couple ou de la famille. Affublés de deux enfants, un garçon, une fille, les Draper y mènent une vie relativement ennuyeuse ; leur couple paie le prix fort pour accéder au standing social de la banlieue car les trajets pendulaires de Don montrent bien que cet éloignement lui permet de dégager des rendez vous adultérins, loin de chez lui, à Manhattan. Comme souvent dans les séries américaines, la réussite matérielle affronte l'épanouissement personnel à l'intérieur de la cellule familiale, rendant la première difficilement conciliable avec le deuxième.
Le tableau de mœurs n'est toutefois pas artificiel. Il s'ancre profondément dans les années 60 de par les costumes, les décors au design savamment étudié. Les tabous sociaux, tel celui de la fille-mère (la future créative de l'agence Peggy Olson est contrainte d'abandonner son enfant ce qui l'oblige à une double confrontation, familiale et avec l'église) ou de l'homosexualité sont une des trames narratives de la série durant plusieurs épisodes et saisons. Il en va de même des grandes évolutions socio-politiques de cette décennie (accès des femmes au monde du travail et égalité des salaires, lutte des Afro Américains pour les droits civiques).
L'originalité de la série, sa marque de fabrique, peut-on même dire est qu'elle ne fait aucune concession au politiquement correct de notre époque qui semble, par effet de miroir, soit bien plus austère, soit bien plus consciente ; dans "Mad men" la cigarette est omniprésente ; tout le monde fume : les hommes, les patrons, les employés, les secrétaires, les femmes d'affaires, jusqu'à Betty Draper aux derniers mois de sa grossesse, au petit déjeuner, au lit, au bureau où dans la salle d'attente de la maternité. Les associés de Sterling Cooper clôturent rarement une journée sans un verre de bourbon. Les soucis environnementaux sont aussi insignifiants qu'ils sont envahissants aujourd'hui. Cette légèreté face à des enjeux si oppressants aujourd'hui porte en elle la marque d'une époque, qui, en dépit d'un contexte international et national tendu, se projette dans des temps marqués du sceau du progrès.
Enfin, la série est aussi l'occasion de plonger aux sources de l'ère de la consommation de masse. Chez Sterling Cooper se créent en effet, les nouvelles publicités pour les accessoires indispensables de l'élégance féminine (le rouge à lèvres, le soutien gorge etc), de la vie de famille (les couches Pampers). La firme affute aussi les arguments de vente de produits plus subversifs (les cigarettes Lucky Strike avec le fameux "it's toasted") le rhum Baccardi dont le traitement publicitaire est soumis à une réflexion stimulée par la marijuana , ou encore les nouveaux produits de consommation comme "patio" la version light du soda Pepsi.
Mad Men et JFK : 3 épisodes en guise d'épilogue.
Le tournant des années 50-60 aux Etats-Unis nous renvoie immanquablement à John F. Kennedy. La saison 1 évoque deux fois l'ascension de l'héritier catholique du riche clan de Yanis Port. Dans un premier temps, un débat oppose les principaux dirigeants de la compagnie aux créatifs sur le profil des deux candidats (épisode "Red in the face" saison 1 épisode 7). Il est alors palpable qu'au delà des particularités des deux prétendants (dont le catholicisme de JFK et le côté impitoyable de Nixon évoqué par le duel qui l'opposa pour le siège de sénateur de Californie à Helen Douglas), le combat pour la magistrature suprême opère un clivage générationnel. Les quadras et les dirigeants de la compagnie misent sur Nixon, jugeant Kennedy superficiel et sans expérience. Les jeunes se placent à l'opposé.
L'épisode 12 de cette même saison 1 se déroule le jour même de l'élection et s'ouvre sur le journal télévisé montrant les Américains qui se rendent aux urnes. On peut suivre le dépouillement des résultats avec les employés de Madison Avenue qui s'installent pour la nuit au bureau. L'élection est serrée : Kennedy rattrape son retard, Nixon prend l'Idaho sachant qu'au final Kennedy ne l'emporta sur Nixon qu'avec 49.9% des voix contre 49.6% à son adversaire 1. La série évoque même la rumeur selon laquelle le vieux Joe Kennedy, patriarche du clan, aurait acheté des voix via la pègre pour faire pencher certains comtés en la faveur de son fils.
La saison 3 consacre enfin un épisode à l'assassinat de Kennedy. Avant dernier épisode de la saison, intitulé "the grown-ups", il montre l'effet de sidération produit par l'attentat de Dallas, l'arrestation de Lee Harvey Oswald puis son assassinat par Jack Ruby. Ce basculement de l'histoire des Etats-Unis dans la période des assassinats politiques accompagne le basculement des relations entre les personnages et en particulier celui du couple Don et Betty Draper.
Post-sciptum : Mad Men marque aussi l'histoire des séries TV par son générique fortement inspiré de ceux que fit Saul Bass notamment pour Hitchcock ("Vertigo" en 1958) ou Otto Preminger ("the man with the golden arm"en 1955).
Katyn : Entre histoire et mémoire

« Le sang de la forêt de Katyń réclame une vengeance impitoyable, sans merci. Nous ne pouvons pas oublier, jamais, la mort terrible de nos frères, poussés dans les fosses communes, et retirés par la suite de leur tombe par des hyènes. Ils exécutaient les prisonniers en gardant leur sang-froid. Calmement. Systématiquement. Des officiers de carrière, des ingénieurs, des médecins. Plus de 10 000 représentants de l’intelligentsia polonaise, obligés de porter, pendant la guerre, des uniformes militaires... » (extrait du film soviétique diffusé en Pologne à partir de la mi-janvier 1945 et utilisé dans Katyń).
Dans cette première moitié de l'année 2010, les médias polonais, russes et du monde entier ont beaucoup parlé du massacre des officiers polonais à Katyń en 1940. L'histoire particulière de Katyń et surtout de ses mémoires en font un des évènements les plus importants de l'histoire contemporaine de la Pologne.
Il symbolise en effet les malheurs de la Pologne de 1940, coincée entre l'Allemagne nazie et l'URSS stalinienne, pour une fois d'accord sur le sort de la nation polonaise.
Le soixantième-dixième anniversaire avait commencé par une rencontre entre les Premiers ministres polonais Donald Tusk et russe Vladimir Poutine le 7 avril. On connait la suite : trois jours plus tard, l'avion qui amenait les grandes figures polonaises à la cérémonie officielle s'est écrasé tout près de la forêt de Katyń (voir encadré en fin d'article).
Nous avons demandé à l'historien Arnaud Léonard de nous éclairer sur l'évènement et ses mémoires en partant de la manière dont le cinéaste Andrzej Wajda le relate dans son film éponyme. Arnaud Léonard est professeur d'histoire-géographie au Lycée Français de Varsovie. Il est l'auteur des pages "Comprendre la Pologne" du Guide Michelin sur le pays. Nous le remercions chaleureusement pour sa contribution.
- Que s'est-il passé à Katyń ? Comment la mémoire de l'évènement a-t-elle évolué ?
Le film Katyń du réalisateur Andrzej Wajda retrace le destin tragique des 21 857 officiers polonais – pour la plupart des réservistes – faits prisonniers par l’Armée rouge lors de l’invasion du pays en septembre 1939 et exécutés secrètement sept mois plus tard dans différents lieux de l’URSS, dont la forêt de Katyń près de Smolensk.
Wajda n’a pas hésité à travers sa filmographie à se poser en gardien de la « polonité », en porte-parole de la nation, en élaborant l’épopée de la survie d’un peuple. Mais la fiction historique pose toujours à l’historien la question du rapport à la réalité ou au moins à l’état de nos connaissances, a fortiori lorsque le créateur de l’œuvre affiche sa volonté de rétablir une vérité longtemps cachée et de faire revivre une mémoire volée. Encore plus lorsqu'elle met en jeu les totalitarismes nazi et soviétique .
La Pologne aura attendu soixante-sept ans pour voir le massacre de Katyń porté à l’écran. « Ce film n’aurait pas pu voir le jour avant. Ni en Pologne communiste, soumise à la censure, ni à l’étranger, qui s’est désintéressé du sujet », a précisé le réalisateur 1 (les chiffres renvoient à des notes en fin d'article). Le film cherche avant tout à retracer des aventures humaines individuelles. « Les faits sont connus et indéniables, dit Andrzej Wajda. Mon propos n’était donc pas d’établir les faits, mais de leur donner chair et vie, de montrer la dimension humaine des événements, la souffrance de ceux qui les ont traversés. » 2 Le film se termine par le massacre raconté dans les moindres détails sur un mode documentaire. «Je me suis demandé s’il fallait ou non montrer ces images, dit Wajda. Et cela m’a paru nécessaire, dans le premier film sur ce sujet. Il ne suffit pas de savoir que cela a eu lieu. Il faut voir, sentir et comprendre comment la tragédie s’est déroulée pour faire son deuil et arrêter la douleur. Parce que cela a été interdit pendant des années, et qu’on a besoin de la vérité » .




[Le document ci-dessus est signé de la main de Beria qui dirige le NKVD. Il demande à Staline (Tovaritshi Stalin c'est-à-dire camarade Staline) l'autorisation d'exécution le 5 mars 1940. L'annotation manuscrite sur la première page est probablement de la main même de Staline]
Le film est composé de scènes choisies et de dialogues trouvés dans les journaux intimes, dans les mémoires et les correspondances que les officiers assassinés menèrent avec leurs femmes, dont certains découverts lors de l’exhumation des restes (notamment le carnet de notes de Wacław Kruk et le journal qu’Adam Solski écrit jusqu’au moment fatal). On voit un des personnages du film lire à haute voix dès le début du long-métrage : « Les Bolcheviques […] nous font prisonniers de guerre, alors qu’il n’y a pas eu de guerre contre eux. Ils ont séparé les officiers des soldats, qui sont retournés à la maison. Nous, les officiers, nous sommes arrêtés. J’écrirai ici de temps en temps. Si jamais je meurs, vous saurez ce qui m’est arrivé ». L’ordre du Politburo au NKVD du 5 mars 1940 ordonnant l’exécution des prisonniers prévoyait de transférer ceux qui pouvaient être d’une certaine utilité pour les Soviétiques ;
448 prisonniers rejoignirent le général Anders, chargé le 30 juillet 1941 de mettre sur pied l’armée polonaise sur le territoire soviétique. Parmi les épargnés figuraient le comte Józef Czapski (voir ses livres Souvenirs de Starobielsk, Proust contre la déchéance et Terre inhumaine) et Gustaw Herling-Grudziński (Un Monde à part), qui s’installèrent en 1945 en France où il devinrent des figures de l’intelligentsia polonaise en exil. Wajda semble utiliser indirectement ces sources. Le cinéaste a également inséré dans l’œuvre des enregistrements de certains discours (notamment celui du président polonais Mościcki ordonnant par radio aux troupes de passer en Roumanie ou en Hongrie pour gagner la France, interrompu par la déclaration du ministre soviétique des affaires étrangères Molotov) et aussi des images d’archives. Ce sont d’abord celles tournées par les Allemands lors de l’exhumation des corps en 1943 (le documentaire de 16 minutes Im Wald von Katyn est distribué à l’époque à toutes les chaînes occidentales) ; un prêtre apparaît dans le film, le père Jasinski, qui était présent lors de l’exhumation des corps par les nazis. Les autres archives sont celles tournées par la propagande soviétique (et projetées sur les murs de Pologne à la « Libération ») ; un des personnages du film faisait d’ailleurs partie des officiers du 1er corps militaire polonais en URSS commandé par le général Zygmunt Berling invités à participer à la nouvelle cérémonie à Katyń le 15 janvier 1944. [Affiche ci-contre : affiche allemande diffusée en Slovaquie (alliée de l'Allemagne nazie) montrant l'exécution par les Soviétiques d'officiers polonais avec ce texte : "La forêt des morts à Katyn"]
Katyń n’est pas exactement un film sur les officiers ; d’ailleurs, Wajda ne leur a pas attribué de nom de famille, pour en faire des archétypes. Les personnages du film sont cependant, en grande majorité, des personnages authentiques – comme la femme du général Smorawinska ou le professeur de l’Université de Cracovie, ainsi que sa femme. Les autres personnages sont des mélanges entre personnes réelles et fictives, comme le commandant soviétique Popov, dont le nom et l’histoire présentés sont véridiques.
Voici un extrait du film Im Wald von Katyn, tourné par les Nazis (Propaganda Abteilung, donc à regarder avec précaution...) au moment de l'exhumation des corps en 1943 et rapidement relayé par les Actualités françaises, au service de la Collaboration :
- Pourquoi un film sur Katyń ?
Wajda avait une raison toute personnelle de vouloir traiter cette tragédie longtemps occultée : son père compte parmi les officiers victimes du crime soviétique. Le réalisateur a dédié Katyń à son père, Jakub, mort en Ukraine près de Charkiv et à sa mère, Aniela, qui « s’est nourrie d’illusions jusqu’à sa mort en 1950, car le nom de mon père figurait avec un autre prénom sur la liste des officiers massacrés. Elle écrivait à la Croix-Rouge, en Suisse, à Londres...»3 .
Dans le film, le personnage d’Anna espère aussi pendant longtemps et une erreur dans le prénom prolonge cet espoir. On reconnaît peut-être le jeune Wajda dans le personnage de Tadzio, un jeune résistant, passionné de peinture, qui, à la fin de la guerre, vient à Cracovie pour étudier aux Beaux-Arts. Comme le père de Wajda, celui du jeune résistant est mort à Katyń mais il refuse, lui, de le renier dans son curriculum vitae comme beaucoup d’autres l’ont fait pour éviter les ennuis sous l’occupation soviétique. Pourtant, ce long métrage n’est « ni une quête personnelle de la vérité ni une bougie funéraire posée sur la tombe du capitaine Jakub Wajda », se défend le cinéaste 4 . Le cinéaste a voulu réaliser une œuvre universelle et montrer l’histoire à travers un « personnage collectif » : les femmes qui attendaient, ici à Cracovie, leurs maris, frères, pères, fils. « Je vois ce film comme l’histoire d’une souffrance d’individus dont les images ont une capacité émotionnelle plus grande que les faits historiques » a souligné le réalisateur en commençant le tournage 5 . Comme le dit Wajda, « l’action se passe majoritairement en 1945, lorsque certains rentrent à la maison et d’autres pas » 6 . C’est à ce moment que s’opposent ceux qui veulent oublier et ceux qui attendent que la vérité triomphe, ceux pour qui la vie doit continuer et ceux pour qui elle s’est brisée avec la guerre, ceux qui espèrent une nouvelle Pologne et ceux pour qui il n’y aura plus jamais de Pologne libre.
[Affiche ci-dessus : image soviétique en langue ukrainienne montrant un soldat soviétique capturant un officier polonais s'attaquant à des civils et ayant des traits très bestiaux.]
- Est-ce un film russophobe ?
S’il dénonce la censure de l’Histoire par le régime communiste, le film n’est pourtant pas empreint de russophobie. « Mon intention n’a jamais été de faire un film qui puisse attaquer la Russie. D’ailleurs, dans la forêt de Katyń, à côté des fosses des officiers polonais, il y a aussi des milliers de Russes, de Biélorusses, d’Ukrainiens, assassinés dès 1937, dont on parle peu » 7. Un des rôles principaux du film est d’ailleurs celui d’un officier soviétique qui sauve la femme d’un Polonais fusillé à Katyń. Il la cache alors qu’elle doit être arrêtée après l’exécution de son mari.
Le réalisateur n’hésite cependant pas à montrer la collusion des régimes hitlérien et stalinien et leur volonté commune de réduire à néant l’élite politique et culturelle polonaise et de faire des Polonais une nation sans chefs et sans amis. Le film s’ouvre symboliquement sur une scène où des civils qui fuient l’avancée allemande croisent sur un pont leurs compatriotes essayant d’échapper à l’invasion soviétique. Le réalisateur met en scène la « Sonderaktion Krakau », le 6 novembre 1939, lorsque 183 professeurs, assistants et chargés de cours de l’université de Cracovie, rassemblés pour écouter une prétendue conférence du Obersturmbannführer Doktor Bruno Müller, sont arrêtés par les SS et déportés dans les camps de concentration de Sachsenhausen et de Dachau (où 15 périssent). Le camp d’Auschwitz, d’abord ouvert pour « concentrer » les Polonais, est aussi évoqué à deux reprises dans le film ; tout comme l’Insurrection de Varsovie. On voit parallèlement le sort réservé aux membres des familles des officiers prisonniers (en priorité les épouses) qui ont été repérés par le courrier envoyé et qui sont déportés au Kazakhstan pour une période de 10 ans (ce qui équivaut souvent à une condamnation à mort). Les 4421 détenus du camp de Kozelsk sont les seuls à être abattus en pleine forêt (Katyń) au bord et à l’intérieur des fosses communes ; Wajda montre aussi le sort des 6311 prisonniers du camp d’Ostashkov exécutés au siège du NKVD à Kalinin (Tver), abattus un par un (à raison de 250 par nuit), d’une seule balle dans la nuque par un trio de tueurs. Après la découverte des corps à Katyń le 13 avril 1943, les nazis cherchent à exploiter au maximum l’événement à des fins de propagande. Le film montre les objets ramenés en Pologne pour être étudiés et rendus aux familles. Les services de la Propaganda Abteilung leur demandent en échange d’enregistrer des déclarations préécrites accusant les Soviétiques du crime. Enfin, on voit aussi en toile de fond la mise en place de la domination soviétique en Pologne : comment des domestiques et des ouvriers sont brusquement promus à des responsabilités locales ; comment la propagande dénonce les résistants de l’Armia Krajowa comme des éléments « réactionnaires » et vante au contraire les prouesses de l’Armia Ludowa, l’« armée du peuple » ; comment les membres des services polonais de sécurité (UB) traquent les opposants au nouveau régime ; finalement comment le mensonge sur Katyń s’impose par la propagande et la censure, l’intimidation et la terreur.
[Image ci-dessus : affiche allemande diffusée en France pendant la guerre]
- Qu'en pensent les historiens en France ?
Le film n’est sorti en France qu’en avril 2009. Il a été projeté dans le cadre de plusieurs manifestations historiennes : aux 19e et 20e Festival International du Film d’Histoire de Pessac (novembre 2008 et novembre 2009, projection-débat en présence de Alexandra Viatteau), aux 12e Rendez-vous de l’histoire de Blois (octobre 2009, avec une présentation de Christian Delage, historien du cinéma à l’Institut d’histoire du temps présent), au 8e Festival du film de Compiègne (novembre 2009, en présence d’Andrzej Wajda). D’autres manifestations ont réuni des historiens : la table ronde qui s’est tenue en mars 2009 (« Un événement et sa résurgence. Katyń - de la réalité au cinéma »), organisée conjointement par l’IHTP et l’Institut polonais en présence d’Andrzej Wajda et avec la participation de Christian Ingrao (historien du nazisme), Nicolas Werth (historien de l’Union soviétique), Christian Delage, Henry Rousso (historien de la Seconde Guerre mondiale) et Jean-Charles Szurek (ISP/CNRS-Paris 10).
Plusieurs groupes d’historiens français se sont donc intéressés au film. La plupart ne remettent pas en cause la précision historique de l’œuvre. Le débat ou du moins la discussion porte moins sur l’œuvre elle-même que sur la portée du drame de Katyń : une tragédie polonaise ou européenne ? un crime de guerre ou une extermination planifiée ?
Un premier groupe est formé d’universitaires pas nécessairement historiens mais passionnés pour diverses raisons par le passé polonais. Leurs écrits s’inscrivent en général dans le renouveau historiographique polonais post-1980 qui privilégie les pages glorieuses et dramatiques de l’histoire nationale, particulièrement l’Insurrection de Varsovie et les crimes staliniens.
C’est le cas d’Alexandra Viatteau, née à Cracovie mais vivant en France depuis son enfance, petite-fille du général Mond qui commandait la garnison de Cracovie lors de l’agression hitlérienne contre la Pologne en septembre 1939. Cette ancienne journaliste, spécialiste de l’étude de la désinformation, s’est battue depuis le début des années 1980 pour que le crime de Katyń soit imputé à ses réels commanditaires ; elle a milité pour que le film soit diffusé en France. Selon elle, c’est « un apport considérable de connaissances, notamment par l’image. C’est une œuvre magistrale »8 .
Un second groupe se rapproche du point de vue précédent mais pour des raisons un peu différentes. C’est le cas de certains spécialistes de l’histoire du communisme, notamment de Stéphane Courtois, directeur de recherche au CNRS, et de Victor Zaslavsky, qui vit et enseigne en Italie. Ces auteurs, qui soutiennent le film, n’hésitent pas à parler à propos de crimes comme ceux de Katyń de « génocide de classe » (et de « mémoricide »), le but affiché par les Soviétiques étant d’extirper par tous les moyens les racines et le souvenir du monde bourgeois 9.
Un dernier groupe s’intéresse surtout à l’histoire juive et notamment à celle de la Shoah. Parmi eux, on peut citer Annette Wieviorka et Jean-Charles Szurek. Ces auteurs ne sont pas exactement des spécialistes de l’histoire contemporaine de la Pologne ; le fait qu’ils aient été convoqués dans les discussions sur le film montre tout le problème lorsque l’on ouvre la comparaison des totalitarismes nazi et soviétique. Pour de nombreux historiens on le sait, la dimension génocidaire du premier ne saurait être comparable aux crimes staliniens, même les plus atroces. Pour autant, les auteurs cités ne sont pas intervenus pour « regretter » que le film de Wajda ne montre pas le sort réservé aux juifs (d’ailleurs présents parmi les officiers exécutés) mais au contraire pour défendre le droit de Wajda à faire un tel film et pour écarter toute accusation d’antisémitisme.
Pour conclure, Jean-Charles Szurek précise que « le film ne fait que relater les faits sans s’adresser, implicitement ou explicitement, à la question de la comparaison »10 . Il s’agit d’une œuvre précise historiquement et qui pose plus de questions qu’elle n’apporte de réponses toutes faites.


Quelques images associant l'accident de 2010 et Katyn

Arnaud Léonard, professeur d'histoire-géographie au Lycée Français de Varsovie (propos recueillis par Aug)
La bande-annonce du film de Wajda :
Pour approfondir :
- Arnaud Léonard nous donne de nombreuses informations et documents supplémentaires sur son site. Il y a deux ans, il nous avait superbement raconté l'année 1968 en Pologne. Retrouvez ces articles ici.
- En signe de bonne volonté, les autorités russes ont mis en ligne quelques documents issus des Archives d'Etat qui ont un rapport direct avec Katyn. Il s'agit de courriers entre Staline et le NKVD (police politique Soviétique) dirigé par Beria et chargé des exécutions. Retrouvez ces documents sur le site des Archives russes.
Notes :
1-Célia Chauffour, « Andrzej Wajda, un film pour mémoire », Le Monde, 15 septembre 2007.
2-Marie-Noëlle Tranchant, « Katyn, du massacre à l'imposture soviétique », Le Figaro, 15 février 2008.
3-Maja Zoltowska, « La Pologne revit le drame de Katyn », Libération, 18 septembre 2007.
4-Célia Chauffour, art. cit.
5-Dorota Hartwich, « Film Focus. Katyn », Cineuropa, 11 février 2008.
6-Ioulia Kantor, « Sans le passé, il n’y a pas d’avenir », Rossiïskaïa gazeta, 20 juillet 2007.
7-« Le succès du film Katyń en Pologne et à l’international », Święta Polska News, 18 février 2008.
8-Alexandra Viatteau, « Le film Katyn de Wajda distribué en France », http://www.diploweb.com, 29 mars 2009. Voir aussi son entretien dans le magazine L'Histoire, « Wajda, Katyn au coeur » par Daniel Bermond, n°341, avril 2009, p.34-35.
9-Stéphane Courtois, « Autour de la sortie du dernier film d'Andrzej Wajda, Katyn », Du grain à moudre, France Culture, vendredi 10 avril 2009, 18h15-19h15
10-Jean-Charles Szurek, « Antisémite, Andrzej Wajda ? », Libération, 20 avril 2009.
Entretien avec Eddy Vaccaro: co-auteur de la BD "Championzé".

Eddy Vaccaro.
Après l'entretien que nous a accordé Aurélien Ducoudray, nous avons posé les mêmes questions à Eddy Vaccaro, le dessinateur de la très belle bande dessinée intitulée "Championzé: un destin de Battling Siki" sortie début 2010 chez Futuropolis. Il y revient sur son rôle dans la genèse de l'oeuvre, sa collaboration avec Aurélien Ducoudray et ses projets (dont vous pouvez prendre connaissance sur son blog qui vaut le détour.
Un très grand merci à Eddy Vaccaro.
- Pouvez-vous revenir sur votre parcours?
Eddy Vaccaro: je suis arrivé à la bd après des études d'arts appliqués et d'arts plastiques. La bd n'était pas une passion, juste un petit plaisir que je me faisais de temps en temps. En fait, je voulais être musicien, j'ai joué dans pleins de groupes, j'ai enregistré des disques mais le monde de la musique est si difficile que je m'en suis lassé. A ce moment là, j'ai découvert des auteurs de la nouvelle vague de BD indépendante des années 90 qui m'ont beaucoup touché et ça m'a donné envie d'essayer, en apprenant sur le tas. C'est comme ça que j'ai sorti mes 2 premiers albums avec au scénario le chanteur et leader du groupe dans lequel je jouais, Guillaume Pervieux. Ensuite j'ai fait un album avec Tarek chez EP éditions et Luc Brunschwig m'a contacté en tombant sur mon blog pour participer au collectif "Paroles d'illettrisme" chez Futuropolis. c'est lui aussi qui m'a mis en contact avec Aurélien pour dessiner Championzé.
- Comment avez-vous découvert l'existence de Battling Siki et qu'est-ce qui vous a convaincu de lui consacrer un album?
Eddy Vaccaro: je le connaissais sans le connaître. Une amie m'avait appris qu'elle avait un ancêtre noir champion du monde de boxe dans les années 20 et un an après on me propose d'illustrer cette histoire. J'ai fait le rapprochement, elle a confirmé. Coïncidence incroyable!
- Quels aspects de la personnalité de Siki souhaitiez-vous mettre en évidence?
Eddy Vaccaro: de mon côté, j'ai d'abord respecté le scénario d'Aurélien, ensuite, en travaillant ensemble sur le découpage, on a ajouté des passages caricaturaux voire drôles qui n'étaient pas prévus dans la mise en scène originale. Je pense qu'on se l'est permis parce que siki était un homme haut en couleur, rigolard, parfois excessif mais humble. Le reste de sa personnalité, ce sont les médias qui l'ont façonné, et il est difficile de distinguer "les vérités" de la légende.

- Pouvez-vous revenir sur votre collaboration. Vous connaissiez-vous avant de travailler sur Championzé? Quels sont vos rôles respectifs?
Eddy Vaccaro: pour la documentation, j'ai cherché sur internet ainsi que sur des livres contenant des photos d'époque. Aurélien m'a fourni des journaux du début du siècle qui m'ont bien aidé et même influencé graphiquement car on y trouve beaucoup de caricatures assez drôles et de bonne qualité. Ensuite, j'ai regardé le film du combat Siki-Carpentier qui est disponible facilement sur internet ainsi que d'autres films traitant de la vie de boxeurs (Ali, Cinderella Man, Raging bull, Hurricane, etc...). Avec tout ça, un peu d'imagination et l'approbation d'Aurélien j'ai créé le monde de Siki à ma sauce, comme je le sentais. Après un story-board rapide, j'ai utilisé toute une gamme de crayons plus ou moins gras, d'une manière assez directe, parce que je n'aime pas rester des heures sur une case, que j'ai envie de raconter une histoire sans tout décrire et que j'ai besoin de faire passer l'émotion directement, en gardant la spontanéité du premier jet. Le crayon le permet parfaitement, je le reprends avec du "correcteur blanc" que j'utilise comme de la peinture blanche.
- Quels sont vos projets respectifs ou en commun ( une série sur les boxeurs "maudits" à l'instar de Jack Johnson)?
Eddy Vaccaro: Actuellement je travaille avec Clément Baloup sur l'adaptation d'une nouvelle de Robert-louis Stevenson, "le club du suicide". Ensuite, on repart avec Aurélien pour les scenarii décrits dans son entretien.
- Enfin que retenez-vous de "l'expérience Championzé"?
Eddy Vaccaro: tout d'abord, le plaisir de travailler avec Aurélien, qui est devenu un véritable ami, ensuite la découverte d'un homme et de son époque et l'envie d'aller voir l'Afrique! Car finalement, les passages où Siki est enfant sont ceux que j'ai préféré dessiner!
Liens:
- Boula Matari, le blog d'Aurélien Ducoudray.
- Le blog d'Eddy Vaccaro.
- Pascal Ory présentait la BD pour la fabrique de l'histoire sur France Inter.
- L'émission Café crimes de Jacques Pradel sur Europe 1 consacrée à Battling Siki.
- Deux autres articles consacrés à la boxe (à Mohamed Ali) sur Samarra.
- "Dans les coulisses de Championzé" sur le site de Futuropolis.
Entretien avec Aurélien Ducoudray co-auteur de la bande dessinée "Championzé".

Aurélien Ducoudray (photo empruntée à son profil blogger).
Nous vous avons parlé, il y a peu, du destin hors du commun de Battling Siki auxquels Aurélien Ducoudray et Eddy Vaccaro s'intéressent dans une très belle bande dessinée intitulée "Championzé: un destin de Battling Siki" sortie début 2010 chez Futuropolis. Aurélien Ducoudray a eu la gentillesse de répondre à nos questions. Il y revient sur le genèse de la BD, la personnalité complexe de Siki ou encore ses projets (les deux compères se lancent dans une trilogie consacrée à des boxeurs atypiques. On attend la suite avec impatience). Un grand merci à Aurélien Ducoudray pour ses réponses à nos questions.
- Pouvez-vous revenir sur vos parcours respectifs?
Aurélien Ducoudray: un bac éco, des études d'anglais ratées, diplôme de photographie de la rue, ensuite photographe de presse ( gamma pour des sujets humanitaires en Afrique et Bosnie) puis journaliste écrit, journaliste télé et enfin actuellement réalisateur de documentaires et scénariste! sans oublier 150 boulots d'intérim pour se payer des billets d'avions dans le but de faire des photos!! bref de l'image et des histoires depuis le début!
- Comment avez-vous découvert l'existence de Battling Siki et qu'est-ce qui vous a convaincu de lui consacrer un album?
Aurélien Ducoudray: dans une note de bas de pages d'une encyclopédie de la boxe, complètement par hasard!! Après avoir fait deux documentaires vidéos sur des boxeurs je ne comprenais toujours pas ce qui poussait deux hommes à monter sur un ring pour se balancer des coups de poings dans la figure!! Pour rien au monde je n'y monterais!! Pour l'un de mes documentaires, j'ai fixé une caméra sur un casque d'entraînement pour voir ce que voyais un boxeur en combat, je l'ai posé au bout de 15 secondes d'entraînement! C'était trop effrayant!!
Donc Battling siki vient de l'envie de prolonger cette expérience mais par l'intermédiaire d'un récit... bien moins dangereux! C'est avant tout le fait qu'il ait disparu des livres de boxe qui m'a intrigué... Pourquoi? Un champion du monde ce n'est quand même pas rien. La Fance n'en a pas des collections. C'est là qu'a commencé l'enquête...

- Quels aspects de la personnalité de Siki souhaitiez-vous mettre en évidence?
Aurélien Ducoudray: c'est moins la personnalité de siki que la façon dont le monde le percevait à l'époque qui nous a intéressé, avec en filigramme ( en très très gros filigranne!!) le racisme évident et simplet de l'époque... et puis bien sur aussi le fait que Siki, aussi bas qu'il puisse tomber, avait toujours la force de se relever... une métaphore évidente pour un boxeur!!
- Vous êtes parvenus à marier avec bonheur histoire et fiction, ce qui pourtant devait représenter un vrai défi compte tenu des nombreuses zones d'ombre dans la biographie du boxeur. Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur votre manière de travailler (sur quelles sources? Comment avez vous tranché sur les multiples théories qui entourent les combats ou l'existence de Siki?)
Adrien Ducoudray: Plusieurs livres étaient sortis sur Siki: un de Jean marie Bretagne, que je conseille plus que vivement et un autre en anglais de Peter Benson sur les matchs truqués dans la boxe. J'ai complété ces sources par de nombreux articles et journaux d'époque qui se sont révélés, malgré le black out ( sans jeu de mot) fait sur Siki, faciles à trouver.
Après avoir croisé toutes les infos il n'en restait plus qu'une dont on était vraiment sûr: Siki était noir et champion du monde de boxe!! Je me trouvais donc devant un arbre dont le tronc était ce postulat et toutes les autres informations (souvent contradictoires) représentaient les branches ( la figure du baobab). Au lieu de choisir une voie comme dans un labyrinthe et suivre une branche j'ai décidé de me mettre tout en haut de l'arbre et de regarder quelle ombre il pouvait projeter sur la société de l'époque. Cette ombre, c'était le récit de Siki avec toutes ces incohérences, ainsi je n'avais pas a choisir, je pouvais me servir de tout!!

- Pouvez-vous revenir sur votre collaboration. Vous connaissiez-vous avant de travailler sur Championzé? Quels sont vos rôles respectifs?
Aurélien Ducoudray: On ne se connaissait pas, nous avons été " mariés" par notre éditeur de l'époque Futuropolis: Luc Brunschwig. Il m'a convaincu ( je ne l'étais pas au début, ne connaissant pas bien le travail d'Eddy) et au premier essai sous la plume d'Eddy, Siki est apparu simplement...
Sinon pour la manière de travailler, j'ecris le scenario dialogué en entier, le soumets à l'éditeur, j'attends le feu vert, il me trouve ou je trouve moi même ( c'est plus dur car j'habite à la campagne, loin des ateliers de dessinateurs et des festivals) un dessinateur, ensuite j'aime bien lui confier le premier découpage, puis en rediscuter...
Sur Championzé je n'ai demandé à Eddy de ne changer qu'une seule case, ce qu'il n'a pas fait!

- Quels sont vos projets respectifs ou en commun ( une série sur les boxeurs "maudits" à l'instar de Jack Johnson) ?
Aurélien Ducoudray: Et oui ! Une trilogie ( après je pense qu'Eddy en aura marre de la boxe!!) avec l'histoire de Young Perez, champion du monde tunisien français au début des années 30 déporté à Auschwitz III et une histoire de "Primo Carnera" boxeur italien égérie du fascisme sous Mussolini, qui a la particularité d'être devenu champion du monde sans avoir gagné un seul combat, puisque tous truqués!!
Je planche également sur un road movie africain au pays des masques et de la magie: " le repas des hyènes", l'histoire d'un petit garçon forcé, pour sauver son village et sa famille, d'accompagner une hyène monstrueuse qui ne retrouve plus le chemin de l'enfer.
- Enfin que retenez-vous de "l'expérience Championzé"?
Aurélien Ducoudray: le plaisir qu'on parle encore de Siki et l'envie de repartir sur ses traces en Afrique!
Après nous être intéressés à la manière dont il a été vu dans les années 20 par les Européens, traiter de comment il est perçu aujourd'hui par les Africains.
Si un habitant de saint Louis lit cet article et qu'il peut nous accueillir, nous sautons dans l'avion tout de suite!!!
Liens:
- Jean-Marie Bretagne: "Battling Siki" Philippe Rey, 2008.
- Boula Matari, le blog d'Aurélien Ducoudray.
- Le blog d'Eddy Vaccaro.
- Pascal Ory présentait la BD pour la fabrique de l'histoire sur France Inter.
- L'émission Café crimes de Jacques Pradel sur Europe 1 consacrée à Battling Siki.
- Deux autres articles consacrés à la boxe (à Mohamed Ali) sur Samarra.
13 mai 1958 : coup de force gaulliste ?
[La presse apprécie diversement les évènements d'Alger]
En 1946, de Gaulle démissionne de la tête du Gouvernement Provisoire de la République Française (GPRF). Il est en désaccord avec les principaux partis politiques sur les futures institutions de la France. Il expose alors ses convictions dans le discours de Bayeux. Mais il entame sa "traversée du désert". A partir de 1954, la Guerre d'Algérie se révèle un obstacle insurmontable pour la IVème République. La dégradation de la situation et la faiblesse des institutions aboutissent à la crise du 13-Mai et au retour au pouvoir du Général de Gaulle. Pour comprendre les enjeux de cette crise du printemps 1958, nous avons demandé à l'historien Jérôme Pozzi de nous éclairer sur les enjeux de l'évènement. Il a soutenu en 2009 une thèse de doctorat sur les mouvements gaullistes de 1958 à 1976. Il a participé en 2008 à un colloque dont les actes viennent d'être publiés aux Presses Universitaires de Rennes. Ce colloque faisait le point sur l'évènement et ses différentes lectures. Un grand merci à Jérôme Pozzi pour ses réponses à nos questions.
- Que s’est-il passé ce 13 mai 1958 à Alger ?
Il faut bien distinguer les événements qui ont lieu à Paris de ceux qui se déroulent à Alger, même si les liens et les passerelles sont nombreux entre ce qui se trame de part et d’autre de la Méditerranée. A Paris, le 13 mai est le jour où Pierre Pflimlin (MRP, maire de Strasbourg) se présente devant l’Assemblée nationale pour être investi par les députés, conformément aux institutions politiques de la IVe République. Or, on sait dans les milieux politiques qu’il est partisan de négociations avec le FLN pour mettre un terme à la guerre d’Algérie, ce que les pieds-noirs (fFançais d’Algérie) refusent car ce serait la fin de l’Algérie française. Par conséquent, à Alger et à Paris, des manifestations sont organisées, afin que P. Pflimlin ne soit pas investi. La démarche est en quelque sorte la même que le 6 février 1934, lorsque les ligues manifestaient pour empêcher l’investiture du gouvernement Daladier.
A Alger, les pieds-noirs, les activistes (nationalistes proches de l’extrême droite) et les gaullistes organisent une manifestation pour rendre un hommage solennel à 3 militaires assassinés par le FLN, mais dans les faits il s’agit surtout de faire échec à la « constitution d’un gouvernement d’abandon » de l’Algérie. Après un dépôt de gerbe, 100 000 personnes se rassemblent sur le forum d’Alger avec des slogans comme « Algérie française ! », « Fusillez Ben Bella ! », « L’armée au pouvoir ! » (A la différence du gouvernement à Paris, l’armée d’Alger est perçue comme favorable aux pieds-noirs). Le bâtiment du gouvernement général (GG) est investi par la foule et un comité de salut public (CSP) est créé avec à sa tête le général Jacques Massu, commandant de la division d’Alger. Le CSP exige que Paris crée un gouvernement de salut public, seul capable à ses yeux de maintenir l’Algérie française.
Toutefois, le soulèvement d’Alger produit l’effet inverse puisque P. Pflimlin est investi dans la nuit du 13 au 14 mai par les députés, ce qui peut-être interprété comme une sorte de réflexe républicain et légaliste face à la pression de la rue. Toutefois, ce n’est que partie remise et la France est au bord de la guerre civile, dans la mesure où une partie du territoire vient de faire sécession de la République…
- Quel rôle jouent les gaullistes dans l’enchaînement des événements ?
Initialement, les principaux leaders de l’insurrection algéroise ne sont pas des admirateurs zélés du général de Gaulle, c’est le moins qu’on puisse dire, même s’ils reconnaissent en lui l’homme du 18 juin et de la Résistance pendant la Seconde Guerre mondiale. Tout l’art des gaullistes va être de canaliser les énergies à Alger et à Paris pour montrer que le retour au pouvoir du Général est la seule solution qui permette de maintenir l’Algérie française. Ainsi, des proches du Général (Lucien Neuwirth, Léon Delbecque, Jacques Soustelle) font d’incessants allers-retours entre Alger et Paris en avril-mai 1958 pour persuader les activistes et l’armée d’Algérie de la nécessité de faire appel au Général. Le 15 mai, le général Raoul Salan (chef du pouvoir civil et militaire en Algérie depuis novembre 1956) s’adresse à la foule massée sur le forum et termine son allocution par un « Vive de Gaulle ! » (Pour la petite histoire, on raconte que Léon Delbecque, qui se trouvait juste derrière lui, avait un revolver sous sa veste pointé dans sa direction, ce qui peut expliquer qu’il ait lancé cet appel, alors qu’il n’était pas gaulliste…). Intimidation ou pas, une majorité de Français se rallient en mai à l’idée du recours au général de Gaulle.
Le 15 mai, celui-ci se déclare prêt à « assumer les pouvoirs de la République ». Le 28 mai, P. Pflimlin démissionne et le 1er juin, de Gaulle est investi Président du Conseil de la IVe République. Le 2 juin, il obtient les pouvoirs spéciaux en Algérie. Toutefois, on ne sait pas encore officiellement ce qu’il compte faire en Algérie : gagner la guerre ou se diriger vers l’indépendance. Bref, il n’a pas encore dévoilé ses intentions, mais les pieds-noirs sont persuadés qu’il va maintenir l’Algérie française.
- Comment les historiens analysent-ils aujourd’hui la prise du pouvoir par de Gaulle ?
Mai 1958 a donné lieu à la publication d’un certain nombre d’ouvrages d’historiens, mais aussi de témoignages de personnalités politiques ou militaires qui ont été au cœur de ces événements. En 1998, le livre du journaliste Christophe Nick a relancé le débat sur l’existence d’un coup d’Etat gaulliste, thèse qu’il démontre avec des arguments convaincants. En fait, tout le problème réside dans l’attitude du principal intéressé, à savoir le Général. En d’autres termes, à qui profite le crime ? En l’occurrence ici la chute de la IVe République. Certes, les guerres coloniales (Indochine puis Algérie), tout comme l’instabilité gouvernementale, ont considérablement affaibli cette République née en 1946, mais dans les faits, le fruit n’est pas tombé tout seul et l’arbre de la IVe a bel et bien été secoué, notamment par les gaullistes. Ils ont réactivé leurs réseaux, nés au temps de la Résistance et ont su se rassembler autour d’un objectif commun, à savoir favoriser le retour au pouvoir du Général. Les historiens sont en fait divisés sur une question : de Gaulle était-il régulièrement tenu informé des agissements de ses proches en métropole et à Alger pour permettre son retour sur la scène politique. En fait, même si tout pousse à croire que oui, rien ne semble démontrer que le Général ait donné son feu vert à un coup d’Etat. Au contraire, il tenait à revenir au pouvoir dans la légalité, tout au moins dans les formes. En d’autres termes, il fallait faire pression sur le système, qui était déjà moribond depuis quelques mois, mais ne pas franchir la ligne jaune qui était celle d’un putsch. Ainsi, comme a pu l’écrire l’historien Maurice Agulhon, le « coup d’Etat comme spectre ou comme mythe a figuré activement dans l’épisode » (Coup d’Etat et République, Paris, Presses de Sciences Po, 1997, p. 79), même s’il ne s’agit pas d’un véritable coup d’Etat.

[Caricature de Jean Effel parue dans L'Express en 1958. Le général Massu, avec la mitraillette, joue le rôle du Maire. Marianne est la mariée, de Gaulle le marié. Les témoins sont deux anciens présidents du conseil de la IVème République qui se sont ralliés à de Gaulle : Félix Gaillard et le socialiste Guy Mollet]
Pour aller plus loin :
- Christophe NICK, Résurrection – Naissance de la Ve République, un coup d’Etat démocratique, Paris, Fayard, 1998.
- René REMOND, 1958, le retour de De Gaulle, Bruxelles, Complexe, 1998.
- Jérôme POZZI, « Les entourages et les initiatives gaullistes au début de 1958 », dans Jean-Paul THOMAS, Gilles LE BEGUEC et Bernard LACHAISE (dir.), Mai 1958, le retour du général de Gaulle, actes du colloque tenu au Centre d’histoire de Sciences Po, 13 mai 2008, Rennes, Presses universitaires de Rennes (P.U.R), 2010, p. 101-112.
- Le journal télévisé (ORTF) du 14 mai, lendemain de l'insurrection d'Alger. Un Comité de Salut Public prend le pouvoir à Alger. Il réclame le retour au pouvoir du Général de Gaulle. De nombreuses images d'Alger diffusées le 20 mai. La crise prend de l'ampleur. Suite à sa nomination, De Gaulle se rend à Alger où il lance le fameux : "Je vous ai compris" au balcon du Gouvernement Général. Il se rend ensuite à Oran et Mostaganem. Le 28 juin, de Gaulle fait sa première allocution télévisée.
- Sur le blog de Richard Tribouilloy, une analyse de l'évènement.
- D'autres unes du mois de mai 1958 dans un article réalisé par des élèves de Terminale travaillant sur la Guerre d'Algérie.
- Le dossier sur la Vème République.
Voici le récit de l'enchaînement des évènements dans les actualités de l'époque :












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