Samarra


Archives pour: Juin 2010

Books : le pouvoir de la musique.

par vservat Email

C'est l'été, enfin du temps devant soi pour lire et donc bronzer intelligent. Une première piste : le magazine Books. Pour ceux qui ne l'auraient jamais feuilleté, le principe en est le suivant  :  réunir sur un thème une série d'articles parus dans la presse spécialisée traitant des meilleurs livres qui abordent le sujet choisi.

 

Ce numéro spécial aurait mérité de s'intituler  "Les pouvoirs de la musique" en raison du spectre très large que couvrent les articles réunis. La partie introductive est constituée d'un entretien avec Jacques Attali. L'expérience mené en 1952 par John Cage qui composa un morceau de 4"33' de silence, étudié par Kyle Gann, compositeur et musicologue, lui succède, prenant le sujet à contrepied. 

 

Les passionnés de sciences se plongeront dans la deuxième partie du dossier qui aborde successivement les liens entre la musique et l'évolution de l'homme, l'utilisation thérapeutique de la musique et la stimulation qu'elle provoque sur le cerveau humain.

 

En toute subjectivité, la troisième partie est LE morceau de choix du magazine. Elle débute par la traduction du premier chapitre d'un ouvrage du journaliste spécialiste du Gospel, Robert Darden. Son livre, "People Get ready ! A new history of Back Gospel Music", traite du pouvoir émancipateur des negro spirituals et de leur forme discographique : le Gospel. Travaillant sur des sources parfois étonnantes, tels les enregistrements de negro sprituals a cappella par le musicologue Lomax, en Alabama, dans les années 30, ce premier chapitre retrace la genèse, l'utilisation et la trasmission du patrimoine chanté des Afro Américains jusqu'au tube mondial de Moby "Trouble so hard". On y découvre comment certains spirituals permettaient aux esclaves de prendre la fuite en se constituant une carte chantée du parcours à suivre vers la liberté. On y lit aussi la retranscription de l'émouvant témoignange de Mme Brown, esclave de Nashville, dont le père s'est mis  à chanter "Trouble in Mind" après avoir été violemmet fouetté par son maitre. Le livre n'est pas encore traduit en français mais si le reste de son contenu est aussi riche que son premier chapitre, l'investissement risque d'être  icontournable.

 

On trouvera également dans cette partie la chronique d'une biographe de Bob Marley publiée en 2006 par CJ Farley, dans la New york Review of Books. Elle est l'occasion de suivre le chemin de cet artiste fondamental du XX siècle, des faubourgs de Kingston à l'interprétation de "Redemption Song" à Pittsburg lors de son dernier concert. Un portrait très émouvant et éclairant qui cite des textes forts, ceux de "Slave driver", de "No woman, no cry" ou de "Get up, stand up" qui devint l'hyme d'Amesnesty international. Une biographie qui interroge aussi les trajectoires historiques et identitaires du peuple Noir.

 

On glisse ensuite doucement vers la fin des 70's et le début des années 80 pour une nouvelle démonstration de la force émancipatrice de la musique. Alice Echols publie en 2010  "Hot Stuff, disco and the remaking of american culture". Chroniqué dans le New York Times, on comprend, par son étude historique, comment le disco contribua à l'affirmation et la libération des identités gays à cette époque.

 

Avant de s'achever sur un portrait d'Eminen le rappeur blanc, le magazine reprend un article de The Nation s'interrogeant, à la faveur de la sortie du livre "Can't stop, won't stop" de Jeff Chang, sur l'évolution de la culture hip-hop, de son statut constestaire et menaçant l'ordre établi, à sa récupération et son intégration dans le business musical dans un pacte funeste avec "l'hypercapitalisme". Un papier aussi captivant que désolant sur la trajectoire d'une forme extremement riche et complexe de contre-culture qui s'est transformée et pervertie, au fil de sa pénétration par l'argent, et de la disparition tragique de ses figures emblématiques.

 

Le dernier volet du dossier est également assez convaincant, abordant les liens souvent forts et paradoxaux entre la musique et le pouvoir politique. Quelques articles retiennent particulièrement l'attention. Les relations entre Prokofiev et le pouvoir stalinien sont présentées dans toutes leur complexité par l'historien de la musique Simon Morrisson dans une étude intitulée "The People's artist. Prokofiev's soviet years" chroniquée dans la NY Review of Books. 3 articles abordent  les phénomènes d'instrumentalisation du 4° art dans le contexte des camps de concentration (à la fois moyen de survie et outil de propoagande et de d'asservissement pour les SS), dans le cadre des nouvelles conflictualités (Irak/Guantanamo) et dans celui des activités de Muzak Corporation, firme productrice de musiques d'ambiances destinées soit à stimuler (la production des vaches laitières ou la productivité des employés de Black et Decker!) soit à anesthésier (ce quon appelle la musique d'ascenseur ou de supermarché).

 

Au détour de ces questionnements éclairants, la chronique de la biographie de l'artiste Nigérian Fela par John Collins dans The Observer Music Monthly, est l'occasion de découvrir, (ou de se remémorrer), la personnalité à la fois provocante, iconoclaste, engagée et terriblement talentueuse de celui qui s'était autoproclamé "The Black President".

 

Bonne lecture!

"When you're strange" nous ouvre les portes de la fin des 60's aux Etats-Unis.

par vservat Email

Arrivé sur les grands écrans français il y a quelques semaines, "When you're Strange" remet en haut de l'affiche un des groupes américains les plus importants des années 60, The Doors. Tom DiCillo construit ici un documentaire, uniquement illustré d'images d'archives ; Johnny Depp, en voix off, lui sert de narrateur.

Sans aller au delà des sentiers balisés, le documentaire vampirisé par la personnalité de Jim Morisson nous permet de mieux saisir en quoi il a incarné une jeunesse américaine en rupture avec les générations précédentes et d'interroger la fin très sombre de cette décennie aux Etats-Unis par le prisme de cette personnalité charismatique au destin tragique.


A lire sur l'histgeoblog.

 

 

 

Africa Dreams : le Congo de Leopold II.

par vservat Email

Fin du XIXème siècle, Paul Delisle, jeune séminariste belge arrive au Congo. Il apporte avec lui les discours et les images de son pays sur l'Afrique, continent mystérieux et sauvage que les européens exploitent, inexorablement attirés par ses richesses et sa main d'oeuvre, qu'ils prétendent également civiliser en lui apportant, conjointement , l'éducation et la parole de dieu.


Paul pourrait rejoindre une mission et prendre sa place dans  cette oeuvre civilisatrice, en Afrique. Mais, au Congo, il vient aussi retrouver son père qui l'a abandonné dans son enfance. Cet homme, à la sinistre réputation, va lui ouvrir les yeux sur le pays tel que le roi Léopold II, en bon propriétaire des lieux, l'exploite,  à coups de mains coupées à la machette pour ceux qui, parmi les indigènes, ne travaillent pas suffisamment à la récolte du caoutchouc. Plongé "au coeur des ténèbres" de la colonisation belge du Congo, ce premier tome s'achève lorsqu'est révélée à son héros la face sombre de l'entreprise coloniale.

 

Les auteurs, M et JF Charles,  sont coutumiers des séries historiques en bande dessinée puisqu'on leur doit aussi "War and dreams" en 4 tomes qui a pour toile de fond la 2° guerre mondiale, ainsi qu'" India Dreams" qui se déroule en Inde à notre époque (en 5 tomes). Ils se sont associés ici au dessinateur et illustrateur normand Frédéric Bihel, pour une plongée fascinante dans le Congo de la fin du XIXème siècle.

 

Il est à souligner que ce premier volume est enrichi d'un dossier documentaire signé de C. Braekman, journaliste au Soir et spécialiste de l'Afrique centrale (elle a publié notamment des articles importants sur le génocide rwandais). Le dossier se concentre sur Leopold II roi des belges de 1865 à 1909, personnage très controversé de l'histoire du plat pays, qui donna à Bruxelles son allure de capitale, fut à l'origine de la découverte et de la colonisation d'une grande partie du Congo, saignant le pays par la pratique du travail forcé, les déplacements massifs de population ou les pratiques violentes et barbares de ses sbires justifiées par l'exploitation outrancière des ressources locales, en particulier du caoutchouc et l'ivoire.

 

Leopold II et Henry Morton Stanley : Le temps de l'exploration. 

 

1875, à Paris, a lieu une conférence  internationale de géographie. Son  thème n'est autre que l'Afrique. c'est peut être là que les projets coloniaux de Lépold II, roi des belges depuis 10 ans, prennent forme. Le centre de l'Afrique est encore peu ouvert aux européens et le roi y voit une occasion pour son pays d'y quérir fortune. Pendant 10 ans, il s'occupe d'organiser dans la région différentes explorations via le Comité d'Etudes du Haut Congo puis l'Association Internationale du Congo. A ce moment là les rêves congolais du souverain lui ont déjà couté des millions en finacement d'expéditions ("investissement" que Léopold II va s'employer à rentabiliser).

 

 Pour concrétiser son rêve, il lui manque encore un homme qui lui servira d'émissaire sur place. Il le trouve en la personne de H.M Stanley. Gallois de naissance et américain d'adoption, c'est un journaliste et un aventurier. A la demande du "New York Herald", il se rend une 1ère fois en Afrique en 1871-1872 ; il y débusque l'explorateur Livingstone parti à la recherche des sources du Nil. Il retourne sur place en 1874 et traverse alors l'Afrique de l'océan Indien à l'Atlantique, partant de Bagamoyo, au sud de Zanzibar, pour atteindre Boma, sur le littoral de l'Océan Atlantique. L'aventurier à la réputation grandissante et Léopold II sont désormais prêts à sceller leurs destins.

 

 

Leur rencontre débouche sur une nouvelle expédition en 1879Stanley se concentre sur les aménagements du Bas Congo ( cette région est longtemps restée difficile d'accès pour les européens en raison de ses rapides et chutes qui empêchent son exploration par le fleuve). Puis, il repart en 1882 pour installer de nouvelles stations, entre le Pool et les Stanley Falls ( voir carte ). Rentré en 1884, il participe en février 1885 à la conférence de Berlin qui réunit 13 pays européens auxquels s'ajoutent les Etats-Unis (l'empire Ottoman se joindra à la signature de l'acte final). A l'ordre du jour : le sort de l'Afrique Centrale et en particulier du bassin du Congo.

 

 

Le Congo devient une possession personnelle de Léopold II. 2

 

Léopold II n'est pas présent à cette conférence. C'est pourtant à l'issue de celle-ci qu'il impose sa souveraineté sur le Congo. En fait, la souveraineté sur le bassin du Congo est octroyée à l'A.I.C. (association internationale du Congo) dont Stanley est membre ; il ne fait aucun doute que Léopold II a téléguidé les décisions de la conférence par une jeu obscur d'influences dont HM Stanley fut un des piliers. L'acte de la conférence signé le 26 février détermine le statut du bassin du Congo qui prévoit trois volets  : neutralité des territoires, liberté de commerce sur le fleuve et lutte contre l'esclavage,  la traite, et pour une amélioration morale et matérielle des conditions de vie des indigènes.

 

Le souverain belge est, dès lors, désigné par les puissances présentes comme le nouveau souverain de l'EIC (Etat Indépendant du Congo). A partir du 29 avril 1885, l'article 62 de la Constitution Belge "autorise sa majesté le roi à être le chef de l'état fondé en Afrique par l'Association Internationale du Congo".

 

Léopold II peut désormais tirer les fruits de sa possession africaine, et ce avec d'autant plus d'avidité que celle-ci n'est pas dénuée de ressources, et que son exploration lui a déjà couté fort cher. Qu'y -a -t-il à exploiter au Congo ? Les deux principales richesses du pays sont, à l'heure à laquelle la Belgique s'en empare, l'ivoire et le caoutchouc. Les agents territoriaux (souvent des militaires) organisent la collecte de ces matières premières avec d'autant plus de zèle qu'un système de primes leur permet d'augmenter leur salaire en fonction des quantités collectées. Au cours de la dernière décennie du XIX° siècle, les agents territoriaux seront épaulés par "la force publique" recrutée parmi les Africains (de Zanzibar, du Liberia, d'Abyssinie ou de la côte occidentale du continent), d'abord hors du Congo. Souvent qualifiés de "libérés" car affranchis pour cette tâche de leur statut d'esclaves, les agents de la force publique sont instrumentalisés pour faire régner la division au sein des Africains : ils participent au recrutement de force de la main d'oeuvre qui récoltera l'ivoire et le caoutchouc. 

 

Ce dernier, présent dans la forêt équatoriale congolaise est particulièrement précieux à l'heure des débuts de l'automobile : le marché du pneu est alors en plein boom. Ce sont les indigènes qui sont affectés à l'exploitation de cette ressource dont les exportations passent de 1300 tonnes en 1896 à  plus de 6000  tonnes en 19011 (année pour laquelle elle fut la plus importante). Les ressources minières, en particulier le cuivre du Katanga ne seront exploitées que  plus tard, à partir de la première décennie du XXème siècle.

 

Le Congo de Leopold II : camp de travail à ciel ouvert.

 

Le travail forcé pour les indigènes se déploie essentiellement autour de deux taches qui sont le portage et  l'exploitation du caoutchouc. Toutefois, elles ne sont pas exclusives ; on peut y ajouter les corvées ou livraisons de vivres, par exemple. Le portage constitue une partie extremement pénible du travail. Les charges sont lourdes, les distances longues, le terrain souvent difficile comme en témoigne E. Picard : "Incesamment nous rencontrons ces porteurs, isolés ou en file indienne, noirs, misérables[...] supportant la charge, caisse, balot, pointe d'ivoire, panier bourré de caoutchouc, la plupart chétifs, cédant sous le faix multiplié par la lassitude et l'insuffisance de nourriture [...] pitoyables cariatides ambulantes, organisés en un transport humain, réquisitionnés par l'Etat armé de sa force publique irrésistible, livrés par les chefs dont ils sont les esclaves et qui rafflent leurs salaires; crevant le long de la route, ou, la route finie, allant crever de surmenage dans leur village." 3

 

 A partir de 1891, le roi, en tant que propriétaire des terres, prélève un impôt en travail. C'est essentiellement sur la récolte du caoutchouc que celui ci sera perçu. Les agents de l'état poussent à une rentabilité extrême : ils obligent les Congolais à pénétrer au coeur de la forêt pluviale pour récolter le caoutchouc (on le tire de lianes puis, une fois solidifié, il est transporté dans des paniers). Ils doivent souvent y séjourner plusieurs jours dans des conditions précaires de travail, de "logement", de nourriture. Il leur faut ensuite  ramener la récolte aux colons. Ceux qui ne sont pas assez efficaces sont sévèrement punis : parfois exécutés, parfois mutilés, parfois les deux. Les Noirs jugés improductifs étaient fréquemment amputés de leurs mains droites, y compris les morts, afin de prouver que les cartouches n'étaient pas gaspillées inutilement, mais bien utilisées contre ceux qui ralentissaient la productivité attendue.

 

Les sévices violentes (coups de chicotte,  mutilations et  exécutions) accompagnent  le travail forcé devenu légal en 1892 . Mais ce n'est pas tout ; il est assez fréquent que femmes et enfants soient retenus en otages par les colons de façon à obtenir davantage de productivité de la part des hommes adultes. Ils constituent un moyen de pression pour forcer la main d'oeuvre au travail à aller toujours plus loin et à récolter toujours plus de caoutchouc. Les otages sont souvent entravés et il n'est pas rare que les femmes soient violées. Les anciens des villages sont également victimes de ce chantage. Comme le dit E. M'Bokolo : "Le Congo devint une sorte de système concentrationnaire à ciel ouvert où l'arbitraire constituait la règle". 4

 

On ne peut présager de la direction que prendront les 2 tomes à venir d'"Africa dreams", mais nul doute sur le ton donné à ce premier volume. Il s'agit bien de plonger au coeur du projet congolais de  Léopold II , d'aller au bout  de son entreprise de pillage, d'une brutalité extrême, qui fut considérée comme une  référence par d'autres puissances coloniales.

 

Notes :

1. AJ Wauters , l'Etat indépendant du Congo, Bruxelles, 1899, p 415.      

2 : Le Congo devient une colonie de la belgique à la mort du souverain en 1908.   

3. E. Picard, En Congolie, 1909.   

4. Elikia M'Bokolo, sous la direction de M. Ferro, Le livre noir du colonialisme , l'Afrique : le temps des massacres, 2003, p 592

 

Bibliographie :

Marc Ferro (sous la dir.) : "Le livre noir du colonialisme" , Hachette pluriel 2003

Adam Hochschild : "Les fantômes du roi Léopold", Taillandier, 2007

Daniel Vangroenweghe : "Du sang sur les lianes", Aden, 2010

 

Sitographie :

- des contributions historiques à lire en ligne :

http://www.cobelco.info/presentationfs.htm

http://www.clionautes.org/spip.php?article927  (un article notament sur la société l'Anversoise chargée de la "collecte " du caoutchouc pour le souverain)

- une interview des créateurs de la BD  en partie tournée au musée Tervuren (musée royal Belge d'Afrique centrale)

http://www.tv5.org/TV5Site/webtv/video-7453-Africa_Dreams_l_histoire_tourmentee_de_la_colonisation_du_Congo_en_BD.htm

- sur Samarra, un autre article mettant en relation BD et colonisation par Julien Blottiere :

 http://mondomix.com/blogs/samarra.php/2009/11/28/tintin-au-congo-ou-la-mission-civilisatr

 

filmographie :

(à visionner en ligne en cliquant sur le titre ci dessous)

Peter Bate, "Le roi blanc, le caoutchouc rouge, la mort noire", Bruxelles, 2004.

 

 Et toujours sur Samarra et l'histgeobox, plein d'articles sur le Congo, à retrouver dans le dossier Samarra en Afrique ....

http://mondomix.com/blogs/samarra.php/2009/01/20/samarra-afrique

 

La bande son des indépendances africaines.

par blot Email

Il y a un demi-siècle, 18 colonies d'Afrique subsaharienne proclamaient leur indépendance. Cette décolonisation se caractérise par son calme apparent et sa soudaineté. En suivant un fil directeur, la musique, nous vous proposons de revenir sur les années qui mènent aux indépendances (exceptionnellement, nous abandonnons notre prisme musical pour cet article).

 

- La ruée vers les indépendances (1957-1960).

 

- Les seconde et troisième phases des décolonisations africaines (1961-1990).

 

- L'Afrique du sud: ultime décolonisation africaine.

 

- "50 ans d'indépendance africaine: "la fin des colonies."

 

- "Indépendances africaines 1: l'histoire légitimante".

 

- "Indépendances africaines 2: les forces de l'émancipation".

 

- La bande son des inédpendances".

 

- Le dossier "Samarra en Afrique".

 

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Nous nous proposons ici de dresser un inventaire (très lacunaire) des ressources disponibles pour mieux connaître ou découvrir les musiques africaines contemporaines, en particulier celles qui apparaissent ou se transforment lors des accessions à l'indépendance.

 

Dans les jeunes Etats souverains, la musique joue un rôle essentiel. Elikia M'Bokolo explique dans le livret du coffret "Africa 50 years of Music":

"la musique a toujours été partie intégrante du quotidien des Africains et (...) constitue l'élément clé des manifestations sociales: musique de cour ou musique de travail, de fête ou de veillées funèbres, musique associée à des rituels collectifs ou propre aux divers groupes d'âge et à chacun des deux sexes. Phénomène central dans la société, la musique africaine ne saurait donner lieu à une distinction entre une "musique classique" et une "musique populaire". Toutes les variétés musicales africaines sont "populaires". On peut à la rigueur opérer une distinction entre musique "traditionnelle" et musique "contemporaine" à condition de dire aussitôt que la musique traditionnelle est constamment traversée, voire refondée par des innovations et que la musique "contemporaine ne se fait pas faute de puiser abondamment dans les 'traditions'".

 

Pour rendre la lecture du post plus agréable, nous vous proposons une sélection musicale en 32 titres (ci-dessous ou en bas de page).

 

 

* Des livres indispensables:

 

- Gérald Arnaud et Henri Lecomte: "l'Afrique de toutes les musiques". L'ouvrage fait la part belle aux musiques traditionnelles et présente les instruments de musiques spécifiquement africains. Mais cette somme n'a rien d'assommante et les auteurs, fins connaisseurs de leur sujet parviennent à le rendre passionnant. Surtout, comme son titre le suggère, ce livre restitue parfaitement la richesse et la diversité des musiques du continent. Il nous transporte dans une passionnante odyssée, du Maghreb au monde mandingue en passant par l'Afrique australe.

 

Gérald Arnaud, par ailleurs journaliste au Nouvel Obs, vient de sortir une biographie consacrée à "Youssou N'Dour, le griot planétaire" (coll. Voix du Monde, Editions Demi-Lune).

 

- Franck Tenaille: "le swing du caméléon", Actes sud, 2000. L'auteur propose une galerie de portraits savoureux de quelques une des plus grandes figures de la musique africaine. Citons, parmi d'autre Joseph Kabasele, Miriam Makeba, Alpha Blondy, Zao, Fela Kuti, Thomas Mapfumo... En arrière plan, l'histoire africaine pointe nécessairement son nez puisque la musique se trouve alors au coeur des mutations sociales.

 

"L'épopée de la musique africaine, Rythmes d'Afrique Atlantique", ed. Hors Collection, mars 2008". Ce livre revient sur la naissance, le développement et les transformations de certaines musiques populaires d'Afrique de l'ouest. L'auteur se penche sur la genèse des nouveaux courants musicaux qui irradient le continent souvent sous l'impulsion des jeunes pouvoirs politiques (Sékou Touré en Guinée, Modibi Keita au Mali et dans une moindre mesure Senghor au Sénégal). Chaque chapitre correspond à un pays et permet de replacer l'essor des musiques urbaines dans son contexte politique et social. Une riche iconographie (en particulier de superbes pochettes de disques) complète cet ouvrage passionnant.

 

L'année dernière, Florent Mazzoleni a consacré une biographie à "Salif Keita, la voix du mandingue", Editions demi-lune, 2009.

 

 

* Des disques.

 

- Les trois compilations Golden Afrique proposent sur 2CD une sélection de morceaux présentés dans un livret copieux et bien documenté. Le premier volet retrace l'évolution musicale dans quelques pays d'Afrique de l'ouest notamment le Mali, les Guinée (Bissau et Conakry), le Sénégal, la Gambie et la Côte d'Ivoire. La rumba congolaise et ses dérivés ont l'honneur de Golden Afrique 2, tandis que le 3 est consacré aux musiques de l'Afrique australe.

 

A l'occasion du cinquantenaire des indépendances, trois très beaux coffrets (commercialisés à des prix accessibles) permettent de se (re)plonger dans le patrimoine musical africain, d'une extraordinaire richesse et diversité. [Le terme musique africaine n'a d'ailleurs pas grand sens (parle-t-on de musique européenne?)]

 

 

- Le coffret Free Africa (Le Son du maquis) propose sur quatre disques une sélection éclectique, mais en même temps cohérente. Les artistes les plus illustres (Miriam Makeba, Manu Dibango, Salif Keita, Cesaria Evora), côtoient des musiciens moins connus (les orchestres Super Biton du Biton du Mali ou Super Eagles de Gambie). Le coffret fait la part belle à la musique mandingue ou encore à l'éthio-jazz, au détriment de l'Afrique  anglophone ou lusophone, pas totalement oubliés néanmoins (Bonga). Accompagné d'un copieux livret rédigé par Florent Mazzoleni (par ailleurs chargé de la sélection musicale), nous vous recommandons chaudement ce bel objet.

 

- Le coffret Afriques indépendantes (1960-2010) sorti par Frochot Music dresse un panorama des musiques d'Afrique francophone en cinq disques: Afrique engagée ("Douze chansons littéralement historiques, douze chroniques inoubliables de l'accession de l'Afrique à son indépendance."), Mali et Guinée où Sékou Touré et Modibo Keita soutiennent les musiques nationales dans le cadre de la politique d'autenthicité, le Sénégal berceau du mbalax, enfin le Congo et son irrésistible rumba qui se diffuse sur l'ensemble du continent. Contrairement à ce que laisse penser l'intitulé de la compilation, la sélection se focalise avant tout sur les années 1960, 1970.

- Encore plus copieux, le coffret "Africa 50 years of Music" composé de 18 CD est annoncé pour début juillet sur le label Discograph.

 

 

La collection African Pearls (Syllart Productions) vaut largement le détour. Les copieux livrets (souvent rédigés par Florent Mazzoleni) offrent de nombreuses clefs politico-sociales permettant de mieux appréhender ces musiques. Le premier volet de la série "rumba on the river" s'intéresse aux très riches musiques congolaises, notamment la rumba dont Kabasela, l'OK Jazz, Tabu Ley Rochereau ou les Bantous de la capitale deviennent les représentants les plus populaires. Les deuxième et troisième volets consacrées aux musiques traditionelles de la Guinée et du Mali font la part belle aux djelis. Les volumes dédiés aux musiques sénégalaises et ivoiriennes soulignent la multiplicité des influences musicales dans la région (cubaine notamment), mais aussi l'attrait des studios d'Abidjan pour les musiciens des pays alentours.

La série se focalise désormais sur les années 1970 ("Electric Mali", "Guinée 70's: the discotheque years", "Congo 70's: Rumba rock"), période d'effervescence musicale extraordinaire pour toute l'Afrique de l'ouest. Le funk et la soul se mêlent alors aux rythmes traditionnels donnant naissance à des musiques authentiquement africaines à l'instar du mbalax sénégalais.

 

- "Authenticité: the syliphone years". Plongée dans le catalogue du label d'Etat Silyphone, instrument de la politique culturelle d'authenticité voulue par Sékou Touré qui entend promouvoir une nouvelle forme de musique populaire (entre tradition et modernité). Les grands orchestres nationaux et fédéraux de Guinée y brillent de mille feux.

 

- Analog Africa. Ce label exhume des pièces d'une grande rareté, mais toujours d'une grande qualité. Parmi les dernières sorties, citons deux très belles rééditions de morceaux de l'Orchestre Poly-Rythmo de Cotonou ou encore des compilations de funk béninois. Le blog du label propose l'écoute d'extraits de nombreux morceaux, mais aussi des podcasts.

- Ethiopiques. Certes l'Ethiopie ne fut pas colonisée, hormis la courte occupation italienne (1936-1941), mais son extraordinaire patrimoine musicale ne saurait être négligé. La collection Ethiopiques (Buda records) initiée par Francis Falceto, s'y emploie depuis plus de dix ans et compte désormais près d'une trentaine de volumes. Les livrets sont d'une remarquable précision et les belles découvertes constantes.

- Le label anglais Soundway ressuscite des trèsors oubliés. les rééditions font la part belle au highlife ghanéen (collection Ghana soundz) ou encore à l'Afro-beat (collection Nigeria special).

 


* Musiques et indépendances africaines sur la toile.

 

En cette année de commémoration, la musique au temps des indépendances n'est pas oubliée sur la toile. Voici quelques liens particulièrement intéressants (n'hésitez pas à nous signaler vos trouvailles sur le sujet):

 

1. Un dossier passionnant sur le site de RFI.

- Indépendance et musique: la Guinée sous le signe de l'authenticité.

- Côte d'Ivoire: l'eldorado musical.

- Sénégal: influences transatlantiques.

- Mali: indispensable culture.

- Cameroun: opposition de styles.

- Ghana, Nigéria, les années dorées.

 

 

2. Le site de la médiathèque de la communauté française de Belgique propose une présentation synthétique de quelques courants musicaux africains.

 

 

3. Florent Mazzoleni: "Les années 1970 ont été un laboratoire à ciel ouvert pour les musiciens africains" (Africultures).

 

 

 

 

4. Gérald Arnaud écrit régulièrement des articles sur Africultures. Citons parmi beaucoup d'autres:

- "Indépen-danses".

- "Saga Makeba 1 et 2" (Africultures). Bel hommage à "Mama Africa".

 

 

5 Le blog d'Elisabeth Stoudmann (journaliste à Vibrations) constitue une véritable mine pour tout amateur de musique africaine.

 

 

6. Les jeunes Etats se dotent d'hymnes. Sur le sujet, voir les synthèses de Jeune Afrique: “Un pays, une musique, un hymne” et de RFI: “L'histoire méconnue des hymnes nationaux africains“. Enfin, les analyses détaillées que RFI proposent de quelques hymnes: Guinée “Horoya”; Sénégal: “Pincez tous vos koras, frappez vos balafons“; Cameroun: “le chant du ralliement“.

 

 

7. Sur la galaxie des blogs, la musique africaine occupe une place de choix grâce aux soins de quelques passionnés: Matsuli, worlservice et ses podcasts.

- Voodoo funk: la crème de la musique de l'Afrique de l'ouest sur ce blog extrêmement précieux qui propose des sélections de très grande qualité.

 

8. Le site de l'Afrique enchantée sur France Inter dont nous vous parlions ici.

 

 

 

Nos sélections:

Théoriquement tout fonctionne, mais si le lecteur met du temps à se lancer, cliquez sur "bande son des indépendances 1, 2, 3 ou  4 by bricabraque", vous serez dirigés vers notre page sur 8 tracks. 

 

 

Bande son des indépendances 1

 

1. Bembeya Jazz National: "Armée guinéenne". (Guinée C.)

Le Bembeya Jazz National est le groupe le plus célèbre des grandes heures de la musique guinéenne, au cours des années 1960. Sékou Touré utilise alors la musique comme une véritable arme de propagande et entend développer la politique de "l'authenticité". Ce célèbre orchestre guinéen fut particulièrement choyé par Sékou Touré qui en fit l'orchestre officiel lors des grands événements nationaux (visites de chefs d'Etats étrangers notamment). Le répertoire de la formation compte ainsi de nombreux morceaux à la gloire du chef d'Etat, de son parti (le PDG), ou encore du jeune Etat guinéen à l'instar de cette ode dédiée à l'armée nationale.

 

2.Orchestre de la Paillote (puis Keletigui et ses tambourinis): "Kadia blues". (Guinée C.)

La musique guinéenne s'impose rapidement comme une des plus belles et créatrice du sous-continent. La compagnie discographique d'Etat, Silyphone, diffuse de très beaux disques à l'instar de ceux de l'orchestre de la paillote devenu ensuite Keletigui et ses Tambourinis. Ce sublime instrumental met en valeur la trompette de Djigui Touré et  la guitare deLenké Condé à la guitare. Créé en 1964, le groupe doit son nom à un club de danse aux toits en paille (la paillote).

 

3. Miriam Makeba: "Lumumba".(Afrique du Sud/Guinée C.)

La chanteuse sud-africaine lutta tout au long de sa carrière contre le régime d'apartheid et le racisme en général. Réfugiée aux Etats-Unis, son soutien aux Black-Panthers l'oblige bientôt à s'exiler de nouveau, en Guinée-Conakry. Choyée par Sékou Touré, elle devient bientôt l'ambassadrice culturel de la Guinée à l'étranger et y enregistre quelques unes de ses plus belles chansons, en particulier cet hommage à Patrice Lumumba.

 

4. Bonga: "Mona Ngi Xica".(Angola)

En 1972, le chanteur angolais Bonga enregistre son premier album, le magistral Angola 72, sur lequel sa voix, éraillée et chaude, donne corps à la "saudade", sorte de blues africain lancinant aux accents teintés de mélancolie comme sur le somptueux Mona Ki Ngi Xica.

 

5. Super Mama Djombo: "Dissan na m'bera". (Guinée Bissau)

Cet orchestre de Guinée-Bissau fut pendant les dernières années de la colonisation portugaise, l'enseigne musicale du parti Africain pour l'indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC) mené par Amilcar Cabral. Comme en Guinée-Conakry et au Mali, une fois l'indépendance acquise, les autorités entendent s'attacher les services d'orchestres et promouvoir la musique moderne comme facteur important d'identité nationale.

Ce titre est chanté en kriol, synthèse de portugais et des langues locales, par Dulce Neves, seule femme du groupe. Il aborde de manière très critique les développements politiques après l'indépendance. L'orchestre réclame du gouvernement du respect pour ceux qui se sont battus afin d'obtenir la libération du pays. Le groupe reprend en cœur:" Laisse moi marcher de ce côté de la rue / Ne m'écrase pas avec une voiture officielle." 

 

6. Stella Chiweshe: "Chachimurenga (future mix)".(Zimbabwe)

Stella Chiweshe, une des très rares femmes marizambira (un musicien animant les cérémonies familiales mbira, au cours desquelles les esprits des ancêtres sont appelés à s'exprimer par la bouche d'un médium, le joueur de mbira, le piano à pouce, à lames métalliques). Au cours des années 1980, elle accède à une carrière internationale qui lui permet de faire découvrir la musique shona dans le monde entier. Pour en savoir plus sur les chants de Libération de l'ancienne Rhodhésie du sud, cliquez ici.

 

7. Orchestra Baobab: "Jin ma jin ma".(Sénégal)

Un des orchestres phares des nuits dakaroises, particulièrement influencé par les musiques cubaines, comme ce fut souvent le cas dans la musique sénégalaise.

8. Papa Wemba. (Zaïre/RDC)

Avec son orchestre Zaïko Langa-Langa fondé en 1969, Papa Wemba bouscule les codes de l'ancienne rumba, dont le tempo s'accélère sous l'effet des guitares électriques et de la batterie. Très populaire, le chanteur à la voix puissante est aussi le "pape des sapeurs" (la Société des ambianceurs et personnes élégantes).

 

Bande son des indépendances 2

 

 

1. Maravillas de Mali: "Radio Mali". (Mali) Cet orchestre malien au son afro-cubain très prononcé fut justement formé à Cuba dans le cadre de laccopération culturelle avec le Mali de Modibo Keita qui opte pour le socialime une fois l'indépendance obtenue, tout en maintenant des liens importants avec la France.

 

2. Franco: "Café".(Zaïre/RDC)

Le principal rival du Grand Kalle (voir titre 2) reste Franco Luambo Makiadi (1938-1989), alias Franco. Ce monstre sacré de la rumba congolaise n'a que 11 ans à la mort de son père. S'entraînant sur des guitares de fortune, il devient très tôt un prodige de la guitare et attire les clients vers le stand de sa mère, vendeuse de beignets. À 17 ans, il fonde l'OK Jazz qui devint par la suite le TPOK Jazz (TP signifiant Tout Puissant). La devise de l'orchestre est "On Entre O.K. On Sort K.O.". C'est en effet sur scène, avec ses nombreux compères, qu'il donne le meilleur de lui-même. Il devient très vite l'attraction à Kinshasa et Brazzaville. Son  répertoire dansant aux paroles satiriques fait mouche auprès du public. Les filles raffolent du guitariste et le surnomment bientôt "Franco de mi amor".

 

3. OK Jazz Mujos: "Cuento Nama". (Zaïre/RDC) Encore une des nombreuses émanations de la formation vedette de Franco. Les cuivres subliment cet enregistrement des années 1960.

 

4. Gnonnas Pedro: Yiri yiri boum".(Bénin)

Aussi surnommé le "baobab de la musique béninoise", Pedro popularise le style agbadja, du nom d'un tambour qu'il associe aux sonorités afro-cubaines. Sa disparition en 2004 donnera lieu à des funérailles nationales, en présence de Mathieu Kérékou.

 

5. Miriam Makeba: "Djiguinira".(Afrique du Sud/Guinée C.) Encore un classique enregistré par "Mama Africa" lors de ses années guinéennes.

 

6. Tout-Puissant Orchestre Poly-rythmo de Cotonou: "Hwe towe hun". (Bénin)

L'orchestre star du Bénin fut très largement influencé par les sonorités des pays anglophones voisins, le highlife du Ghana et l'afro-beat du Nigeria. Les musiciens associent la musique béninoise traditionnelle, notamment les rythmes qui ponctuent les cérémonies vaudoues aux musiques noires américaines (funk, rythmes afro-cubains).

 

7. Les Amazones de Guinée: "Samba"(Guinée C.) Cet orchestre guinéen est composé des membres de la brigade féminine de la gendarmerie de Conakry. Impossible de rester de marbre à l'écoute de ce morceau joué lors d'un concert à Paris au début des années 1980. Le groupe est toujours en activité.

 

8. Alpha Blondy: "Brigadier Sabari".(Côte d'Ivoire)

Le reggae jamaïcain interpelle de nombreux artistes africains notamment l'Ivoirien Alpha Blondy qui s'en sert pour transmettre ses messages. Cette chanson interprétée en daoula, pimentée de quelques mots français, évoque un passage à tabac par la police lors d'une "opération coup de poing".

 

Bande son des indépendances 3.

 

 

1. Les Bantous de la capitale: "Machette". (Congo Brazzaville)

Ce groupe fit les belles soirées des pistes de danse de Brazzaville grâce à sa rumba endiablée. Fondé en 1959, le groupe s'est reformé en 2004: belle longévité!

 

2. Franco et Sam Mangwana: "Coopération". (Zaïre / Angola)

Ces deux cadors de la musique congolaises se retrouvent en 1982  pour enregistrer ce très gros succès. Les fidèles auditeurs de l'Afrique enchantée reconnaîtront sans mal le générique de l'émission.

 

3. The funkees: "Abraka". (Nigeria)

Un morceau ultra funky des funkees, formation relativement obscure du Nigeria.

 

4. Geoffrey Oryema: "Land of Anaka". (Ouganda)

Un morceau tiré du premier album (1990) du chanteur ougandais: "Exile" (surtout célèbre pour la chanson "Ye ye ye" qui servait de générique à l'émission le "cercle de minuit").

 

5. N°1 de Dakar: "Yaye boye" (Sénégal)

Cet orchestre est une des nombreuses émanations du Star Band de Dakar (voir plus bas). Dirigé par Pape Seck, il regroupe de très grandes voix accompagnées par un trio d'instruments à vent.

 

6. Pat Thomas et Marijata: "I need more". (Ghana)

Une introduction irrésistible pour ce morceau de highlife ghanéen.

 

7. Fela Kuti: "No agreement Pt 2". (Nigeria)

Fela Hildegart Ransome est sans doute un des musiciens les plus influents du XXème siècle. Ce saxophoniste hors pairs naît en 1938, dans une famille bourgeoise nigériane, très engagée.

Il mélange jazz, rythm and blues aux musiques en vogue à ce moment là au Nigeria (highlife, ju-ju) au sein de son groupe, les koolas lobitos. En 1969, sa rencontre avec une militante noire des Black Panthers, Sandra Smith, l’influence considérablement. Il change le nom de son groupe qui devient Africa 70. Il chante désormais en pidgin (l’anglais du petit peuple), et plus en yoruba, afin d’accroître son auditoire, tout cela sur fond de cuivres envoûtants, de percussions hypnotiques, d’envolées de saxophone. Il donne ainsi naissance à l’Afrobeat. Enfin, il adopte un nouveau nom, celui de Fela Anikulapo (celui qui porte la mort dans sa gibecière) Kuti (qui ne peut être tué par la main de l’homme).

Dans ses chansons, il s’en prend aux militaires qui accaparent le pouvoir et imposent la dictature, mais dénonce aussi la collusion de ces derniers avec les grands groupes pétroliers étrangers, qui ont fait main basse sur l’or noir, ressource principale du Nigeria.

 

8. Les Ambassadeurs internationaux: "Mandjou" (Mali, Côte d'Ivoire...).

 En 1973,  le Malien Salif Keita quitte le Rail Band (voir ci-dessous) et intègre les Ambassadeurs du Motel (les musiciens se qualifient ainsi car ils sont de différentes nationalités). Il y rencontre le compositeur-guitariste guinéen Kanté Manfila, début d'une fructueuse collaboration.

En 1978, les Ambassadeurs (devenus Internationaux) s'installent à Abidjan, la nouvelle capitale culturelle de l'Afrique de l'Ouest, qui éclipse progressivement Conakry. Ils y enregistrent l'album Mandjou. Dans le titre éponyme, Salif loue Sékou Touré et les membres de sa famille. L'écho du morceau est énorme dans toute l'Afrique de l'Ouest.

 

Bande son des indépendances 4:

 

 

1. OK Jazz: "Liwa ya wech" (Zaïre / RDC). Voir ci-dessus.

 

2. African Jazz: "Table ronde" (Zaïre / RDC).

Joseph Kabasele, connu sous le pseudo de Grand Kalle, fonde en 1953 l'orchestre African Jazz avec lequel il révolutionne la musique congolaise, en électrifiant la rumba, y introduisant également tumbas et trompettes. Jusqu'en 1963, l'ensemble établit les canons de ce style raffiné sur des paroles très romantiques. Sa musique puise dans les répertoires des danses cubaines telles que la charanga, le bolero, le cha-cha-cha, le mambo... Grand Kallé et l'African Jazz figurent parmi les artistes les plus populaires d'Afrique. L'African Jazz attire donc très vite les nombreux talents du pays comme Nico Kasanda, alias  Dr Nico, ou le grand chanteur Tabu Ley Rochereau.

Lors de la réunion de la table-ronde organisée à Bruxelles du 20 janvier au 20 février 1960, le gouvernement belge et les leaders congolais négocient les conditions d'obtention de l’indépendance du Congo belge, Patrice Lumumba prend dans ses bagages les musiciens de l’African jazz. Dans la foulée du morceau 'indépendance cha cha', Kabalese compose ce titre consacré aux pourparlers de la Table Ronde.

 

3. Star Band n°1 de Dakar: "Guajira Van".

Le plus connu des orchestres sénégalais voit le jour en 1960, année de l'indépendance. Il met le feu aux poudres du club Miami grâce aux instruments amplifiés et à une section de cuivre efficace. Le répertoire est composé de musiques cubaines particulièrement appréciées dans le pays: cha-cha-cha, pachanga, rumba... A partir du début des années 70, les influences locales (peulh, malinké, wolof) s'impose avec l'apport d'instruments traditionnels tels que les tambours sabar et tama.

 

4.Tabu Ley Rochereau: "Tabalissimo".

Autre classique congolais interprété par le rossignol congolais. Ce remarquable chanteur racontait qu'il avait dû apprendre des rudiments d'espagnol afin de pouvoir intégrer l'African Jazz de Kabasele. Dans les années cinquante, vouloir faire carrière sans maîtriser la langue des Cubains était impensable...

 

5. Jaliba Kouyate: "Amilcar Cabral".

Morceau plein de fièvre en hommage à Amilcar Cabral.

 

6. Rail Band: "Madi guindo".

H. Lee dans le livret d'une réédition en l'honneur du Rail Band revient sur l'importance du groupe: "le Rail Band, c'est bien autre chose qu'un orchestre de bal comme la période des indépendances en produisit des centaines. C'est le laboratoire où s'élaborèrent, tout au long de trois décennies, les fusions qui font aujourd'hui la musique de l'Ouest africain. Des dizaines de chanteurs et de musiciens y ont fait carrière. Tous les styles en vogue s'y sont croisés, du jazz à la pop internationale, du classique mandingue au folklore bambara, de l'afrobeat au soukouss congolais. "

 

On doit la formation de cette institution à Aly Diallo chef de gare et priopriétaire du buffet-hôtel de la gare de Bamako. Afin d'offrir à sa clientèle des divertissements dignes de cenom, il charge le multi-instrumentiste Tidiani Koné de former un orchestre. Il recrute un orchestre de Dar-Es-Salam, qui constitue l'ossature de la formation. C'est lui aussi qui parvient à convaincre un jeune albinos surdoué: Salif Keïta. Bien que dans une situation très difficile (il dort sur un bout de carton avec les SDF de la ville), il rechigne à intégrer le groupe. C'est que Salif est un Keïta, un membre de l'ancienne famille royale et il ne veut pas salir son nom prestigieux en chantant pour de l'argent. Mais, Tidiani parvient tout de même à convaincre Salif Keïta qui fait ses premiers assais en 1970. Très vite, il devient le chanteur le plus aimé du public malien.

 Le répertoire du groupe est très varié afin de séduire tous les publics. En tout cas, Salif Keïta se spécialise dans ce que l'on appelle à l'époque le "folklore modernisé", c'est-à-dire les grands thèmes malinkés arrangés à la guitare, célébrant notamment les héros de la tradition comme Sundjata Keïta.

 

 

7. Ali Farka Touré et Toumani Diabaté: "Kala djula".

Extrait du sublime dernier album enregistré par Ali Farka Touré (il meurt quelques mois plus tard en 2006) avec Toumani Diabaté, virtuose de la kora.

 

 

8. Bonga: "Sodade".

 En 1974, Bonga enregistre l'album "Angola 74" à Paris où il vient de s'installer. Il y reprend un classique, Sodade, sur un thème universel, celui du mal du pays. Ce morceau sera popularisé 20 ans plus tard par Cesaria Evora.

 

Une terre pour tous!

par blot Email

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Manifestation de paysans sans terre (Crédit photo : Sebastião Salgado).



Alors au début de sa carrière, Chico Buarque compose le thème musical d'une pièce du poète João Cabral de Melo Neto. La chanson principale, Funeral de um lavrador, est une mélopée lente, tragique. Le poète y décrit l'enterrement d'un pauvre hère qui n’a pour tout bien que la fosse dans laquelle il repose sur les terres du grand propriétaire terrien. Les premières "ligues paysannes", à l'origine simples associations d'entraide se créer justement pour payer un cercueil et organiser des funérailles décentes aux misérables péons.

Cette chanson nous permet de revenir sur les inégalités particulièrement criantes dans les campagnes brésiliennes.

 

A lire sur l'histgeobox.

Les indépendances africaines 2: les forces de l'émancipation.

par blot Email

 Il y a un demi-siècle, 18 colonies d'Afrique subsaharienne proclamaient leur indépendance. Cette décolonisation se caractérise par son calme apparent et sa soudaineté. En suivant un fil directeur, la musique, nous vous proposons de revenir sur les années qui mènent aux indépendances (exceptionnellement, nous abandonnons notre prisme musical pour cet article).

- La ruée vers les indépendances (1957-1960).

- Les seconde et troisième phases des décolonisations africaines (1961-1990).

- L'Afrique du sud: ultime décolonisation africaine.

- "50 ans d'indépendance africaine: "la fin des colonies."

- "Indépendances africaines 1: l'histoire légitimante".

- Le dossier "Samarra en Afrique".

 

* * * * * * * * * * 

 

L’histoire des indépendances telle qu’elle est souvent présentée en France tend à nier ou minimiser le rôle moteur joué par les peuples dans le processus de décolonisation. Or, l' appui populaire aux élites politiques ou culturelles africaine s'est avéré au contraire essentiel. Ce que nous allons tenter de démontrer ici.

 

 

 

* Le rôle central des peuples.

 

Différents groupes - jeunes, femmes, ouvriers, petits fonctionnaires - deviennent les vecteurs de luttes sociales et politiques dès les années 1930, en développant toute une gamme d'actions politique et sociale, souvent en appui aux élites africaines émergentes:

- En 1931, les femmes de Lomé se mettent en grève afin de dénoncer les abus de la colonisation. Au cours des années 1930, les femmes du sud du Nigeria rechignent à payer l'impôt que les autorités exigent d'elles en tant que commerçantes.

- En décembre 1949, une marche de femmes a lieu autour de la prison de Grand Bassam afin de protester contre l'arrestation des militants du RDA (voir ci-dessous) en Côte d'Ivoire.

- Au cours des années 1950, les market women et verandah boys ("hommes sans toits") mobilisés par le Convention's People Party de Kwame NKrumah en Gold Coast (futur Ghana) réclament l'indépendance au pouvoir colonial britannique. Au Kenya, les femmes participent activement à la lutte des Mau Mau (on comptera environ 10% de combattantes). 

 

 

 Sans en faire à proprement parler des mouvements nationalistes, ces groupes aspirent à la justice sociale et s'insurgent contre un système rendu insupportable par les sacrifices consentis durant la guerre. Si la lutte anticoloniale est par nature politique, elle se trouve souvent épaulée par les mobilisations sociales.

 

 

Char  de la chambre des mineurs lors des célébrations de l'indépendance à Accra au Ghana, en 1957.

 

 

La mobilisation contre le système colonial ou ses abus emprunte une vaste gamme de moyens d'actions qui ne se réduisent certainement pas aux affrontements armés:

 

 

* Boycott:

 

En Gold Coast, NKrumah, fondateur du Parti de la Convention du Peuple en 1949, lance une "campagne d'action positive", appelant notamment au boycott des produits britanniques et des magasins tenus par des colons. Il faut y ajouter en outre des désobéissances civiles et des grèves.

En Côte d'Ivoire, en soutien au RDA- PDCI de Houphouët-Boigny, les populations engagent la grève des achats afin de sanctionner les grandes compagnies coloniales et lancent la grève des impôts que l'administration exige en numéraires. Comme nous le verrons les autorités coloniales useront de la manière forte pour mettre un terme à ces manifestations. 

 

 

* Développement du syndicalisme et recours à la grève:

 

Jusqu'aux années 1940, les autorités coloniales se méfient des organisations syndicales, autorisées d'ailleurs très tardivement (1936 pour la France). Leur poids reste donc faible jusqu'à la guerre, mais au sortir de celle-ci, les choses changent. Une industrie s'est développée en Afrique de l'Ouest. Brazzaville, Dakar ou Abidjan peuvent être considérées comme des villes ouvrières. Les zones portuaires, les chantiers de chemin de fer deviennent des lieux d'intenses mouvements sociaux (grèves, manifestations) encadrés par des organisations syndicales souvent d'inspiration communiste et affiliés à la CGT. Elles se regroupent en 1959 sous la bannière de l'Union générale des travailleurs de l'Afrique noire (Ugtan). En Afrique centrale, moins industrialisée, le syndicalisme est d'inspiration chrétienne (lié à la CFTC). 

 

Ces syndicats utilisent bien sûr la grève comme principal moyen d'action. En 1947, les ouvriers des chemins de fer de la ligne Dakar-Niger (de Dakar à Koulikoro via Bamako) cessent le travail afin d'obtenir les mêmes droits que les cheminots français. L'action syndicale se double souvent d'une lutte politique:

- En Gold Coast, le Trade Union Congress engage en 1950 une grève générale en soutien à la campagne du Convention People Party animé par NKrumah.

- En AOF, les grèves des fonctionnaires en Guinée ou grève des cueilleurs en Côte d'Ivoire, sont animées par des syndicalistes qui militent en parallèle au Rassemblement Démocratique Africain (voir ci-dessous).

 

* L'action culturelle et idéologique:

 

Les élites et intellectuels africains jouent aussi un rôle non négligeable dans le processus d'émancipation. Organisés en association, ils entendent assumer leur personnalité africaine en opposition avec la politique d'assimilation française qui aspire à la nier.

 

Faute de structures d'enseignement supérieur dans les colonies, c'est depuis les métropoles que ces mouvements se développement. Citons par exemple:

- la fondation de la revue L'Etudiant noir à Paris en 1934,

- la naissance du mouvement de la négritude, destiné à réhabiliter la culture et l'identité noires,

- la création par le Sénégalais Alioune Diop de la revue littéraire et culturelle Présence Africaine en 1947, qui devient en outre une maison d'édition à partir de 1949, permet aux intellectuels africains de revendiquer leurs identités culturelles que la domination coloniale niait ou marginalisait. Elle favorise l'essor d'une création littéraire engagée dans la lutte pour l'émancipation ( Mongo Beti fait scandale en 1956 avec son roman "le pauvre christ de Bomba", le roman "les bouts de bois de Dieu" d'Ousmane Sembène s'inspire de la grève des 20 000 cheminots de la ligne Dakar-Niger évoquée plus haut).

 

 

- A Paris, la Fédération des étudiants d'Afrique noire en France (FEANF) apparaît en 1950 et dispose de relais dans les grandes villes de l'AOF. Le mouvement dénonce les guerres coloniales menées par la France (Indochine, Algérie) et gravite dans l'orbite de la CGT et du parti communiste. Son pendant britannique est la WASU (West African Students Union).

 

Nous constatons donc que la conjugaison de forces sociales renouvelées (les étudiants, les microbourgeoisies noires, les femmes...) issues des sociétés africaines offrent une assise nouvelle non négligeable aux partis politiques africains en plein développement. C'est en leur sein que se forment les premiers acteurs des mouvements en faveur de l'indépendance (souvent en parallèle avec les syndicats). 

 

* Sur le plan politique.

 

Des mouvements et associations à caractère politique apparaissent d'abord (fin XIXème et entre-deux-guerre) dans les régions où le régime colonial tolère une ouverture relative (un peu en AOF, davantage dans les colonies britanniques et pas du tout ailleurs). Ces proto-partis politiques, animés par une élite lettrée (journalistes, enseignants) revendiquent un respect des droits de la personne ou une participation des Africains à la gestion des affaires. C'est à partir de ces mouvements regroupés en associations qu'apparaissent les premiers partis politiques à proprement parler.

Les partis qui naissent au cours de la période coloniale sont très divers en fonction de leurs compositions sociales, leurs idéologies, leurs méthodes et leur implantation. Une formation "bourgeoise" comme le Parti Démocratique Malgache réclame une indépendance très progressive permettant le maintien de lien avec la France, tandis que l'Union des Populations du Cameroun opte pour la voie révolutionnaire. Comme nous le verrons, le Rassemblement Démocratique africain abandonne son ancrage communiste pour une voie très modérée. Dans l'Empire britannique, le Convention People's Party de Gold Coast est le premier véritable parti de masse africain. Animé dès l'origine (1949) par le charismatique Kwame NKrumah, il réclame d'abord l'autonomie, puis l'indépendance à partir de 1951. Il déploie toute une gamme d'actions (résistance passive, négociations) pour faire céder les autorités coloniales. Dans les colonies lusophones, tenues d'une main de fer par la dictature portugaise, les partis politiques, illégaux, se lancent dans la lutte armée, bien souvent depuis les pays limitrophes (FRELIMO au Mozambique, FNLA en Angola). Si certains partis comme le RDA rayonne sur toute l'AOF, d'autres en revanche ont une base avant tout ethnique à l'instar de l'ABAKO au Congo belge. La diversité est donc de mise.

 

Ces partis politiques sont animés, dirigés par toute une génération de leaders africains, formés par le syndicalisme ou les universités de la métropole : Léopold Sédar Senghor (Sénégal), Félix Houphouët-Boigny (Côte d'Ivoire), Modibo Keita (Soudan-Mali), David Dacko (Oubangui), Sékou Touré (Guinée), Ruben Um Nyobé (Cameroun) pour ne citer que les plus célèbres. Les institutions de la IVème République qui fondent l'Union française et permettent pour la première fois une représentation autochtone  (même limitée) jouent donc un rôle non négligeable dans l'affirmation de cette élite politique nouvelle.

 

Congrès du RDA à Bamako en 1957. De gauche à droite: Sékou Touré, Félix Houphouët-Boigny et Doudou Guèye.

 

 Présentons désormais quelques un des partis politiques qui permirent de porter les revendications de sociétés avides de changements.


A l'intérieur de l'empire colonial français apparaît par exemple le Rassemblement Démocratique Africain, crée en 1946, un grand parti politique dont les sections se développent dans toute l'Afrique noire française. Or, dans certains territoires, les tensions avec l'administration coloniale débouchent sur des affrontements. En Côte d'Ivoire, en 1949, le Parti démocratique de Côte d'Ivoire-RDA, accusé de fomenter un complot communiste, est surveillé de près. Lors du Congrès de Treichville, en janvier 1949, son dirigeant, Félix Houphouët-Boigny, affirme sa volonté de "lutter contre l'oppression coloniale". Laurent Pechoux, gouverneur de Côte d'Ivoire, s'engage alors à éliminer ce parti, décidément très gênant en ces temps de guerre froide. Il met sur les rails une formation politique concurrente du RDA-PDCI et attise les différends entre les membres des deux partis. Les échauffourées qui s'ensuivent justifient l'emprisonnement des dirigeants du RDA aux yeux des autorités coloniales. C'est dans ce contexte que prennent place les manifestations des femmes de Grand-Bassam, les grèves d'achats de produits importés et la défense des prix légaux versés aux producteurs africains de café et de cacao. Les administrateurs et planteurs coloniaux dénoncent ce qu'ils considèrent comme une atteinte à la liberté du commerce. Ce prétexte justifie l'intervention de l'armée. A Bouaflé, le 21 janvier 1950, Dimbokro le 30 janvier et Séguéla le 2 février, elle sème la mort, 20 victimes en tout et de nombreux blessés.

 

Cet épisode, qui faillit coûter son immunité parlementaire à Félix Houphouët le convainc de débarrasser le RDA de la tutelle communiste. Ce geste permet de renouer le dialogue avec le personnel politique dirigeant de la IVème République et de transformer alors véritablement le RDA en un grand parti de masse, prêt à prendre les rênes des gouvernements territoriaux en 1956.

Au Cameroun, en revanche, ce divorce de la RDA avec le PC est rejeté. Le charismatique Ruben Um Nyobe dirige le parti et réclame l'indépendance immédiate pour ce "territoire sous la tutelle de l'ONU", confié en mandat à la France et au Royaume Uni. Devant le refus des autorités, l'Union des populations du Cameroun de Nyobé se lance dans une guérilla violente, impitoyablement réprimée par la France.

 

Ruben Um Nyobé.

 

 

* En conclusion.

Au fond, les hommes de la IVème République firent quelques concessions en autorisant notamment l’élection de députés et de sénateurs africains, qui constituèrent aussi des relais locaux du système colonial global. Beaucoup d'historiens insistent sur le rôle déterminant joué par cette classe politique africaine dans l'obtention des indépendances. Or, il convient de nuancer cette affirmation, les élus africains deviennent des parlementaires français à part entière, donc des acteurs du régime. C'est avant tout la pression de la rue, dans un contexte devenu favorable, qui déclenche la "ruée vers l'indépendance" encadrées par les élites africaines. L'évacuation de la dimension populaire dans les aspirations à l'indépendance a l’avantage de mettre l’accent sur le rôle des négociations entre les élites africaines et les autorités françaises. Mais cette présentation, biaisée, écarte le principal et laisse accroire que la France "offre" généreusement l'indépendance à des populations enfin prête à la recevoir.  Lorsque de Gaulle parcoure les grandes capitales africaines en 1958, il entend y présenter (et y vendre) sa constitution, il n’est alors pas question d’indépendance. Et si le non de la Guinée de Sékou Touré entraîne de facto l’indépendance du pays, le général le regrette et cesse toute coopération. Le démantèlement de toutes les infrastructures existantes en Guinée fera d'ailleurs forte impression sur d'autres dirigeants africains qui sont prévenus de ce qui attend leurs jeunes pays en cas de rupture avec l'ancienne métropole.

 

 

Enfin, le cas guinéen illustre ce que nous disions sur la dimension essentielle du soutien populaire aux dirigeants africains. Sékou Touré peut défier de Gaulle et appeler à voter "non" au référendum sur la Communauté française en 1958, car il parvient à fédérer derrière lui une population avide de changement. Lors de la visite de de Gaulle à Conakry en août 1958, ce dernier découvre avec stupéfaction que les foules massées le long des voies crient "Sily, sily", en référence à l'éléphant nain de Guinée, emblème du parti de Sékou Touré. L'attitude, sinon hostile, en tout cas défiante de la population de Conakry, choque profondément un de Gaulle qui ne s'attendait pas à pareil accueil. Le discours véhément de Sékou Touré constitue un deuxième affront qu'il ne lui pardonnera jamais.

 

 

Une fois, les indépendances obtenues, les peuples déchantent.

La situation varie bien sûr infiniment d'un pays à l'autre, mais dans l'ensembles, les immenses espoirs liés à l'obtention de la souveraineté politique seront déçus.

- La plupart des nouveaux Etats (surtout en Afrique de l'ouest) restent toujours très liés à l'ancienne métropoles dans le cadre de la coopération (M'ba, puis Bongo au Gabon, Ahidjo au Cameroun sont adoubés par Paris et le redoutable Foccart). La présence de richesses minières ou agricoles devrait théoriquement profiter aux populations, or lorsqu'il y a manne pétrolière (au Cameroun, au Nigeria, au Gabon), elle profite exclusivement aux compagnies pétrolières occidentales (Elf/Total donc la France) et enrichit considérablement les chefs d'Etat.

- Dans les Etats qui rompent nettement avec l'ancienne puissance coloniale et optent pour le modèle socialiste (Guinée, un temps le Congo-Brazzaville, le Bénin, l'Angola, le Mozambique), des efforts en matière d'éducation et de santé existent, mais le durcissement des régimes leur aliène de nombreux soutiens populaires. Ces derniers, avides  contribueront d'ailleurs au retour à la démocratie au cours des années 1990 en usant des manifestations, grève, obligeant certains dirigeants à transiger en convoquant des conférences nationales... (à suivre)

 

Sources:

- Anne Hugon: "Introduction à l'histoire de l'Afrique contemporaine", Armand Colin, 1998.

- Yves BENOT : "Massacres coloniaux 1944-1950", La Découverte.

- Elikia M'Bokolo: "L'Afrique noire, histoire et civilisation", vol. 2, Hatier, 1992.

- " Ce sont les peuples africains qui ont été les moteurs de la décolonisation". Entretien d'Elikia M'Bokolé dans le hors-série de l'Humanité d'Avril 2010. "Afrique, le temps des indépendances".

- Le film Afrique 50 de René Vautier, ouvertement anticolonialiste, constitue un témoignage de premier ordre sur la répression coloniale.

Les chansons de l'année sanglante de l'anarchie. (1893-1894).

par blot Email

 

La musique populaire et les chansons deviennent un enjeu important au XIXè. En 1896, le syndicaliste révolutionnaire Fernand Pelloutier invite ainsi les artistes à combattre  la société bourgeoise: "Poètes et musiciens, lancez les strophes vibrantes qui éveilleront dans l'âme des humbles l'impatience de leur servage, et, aux heures trop fréquentes du découragement, renouvelleront l'ardeur des forts". De nombreux chansonniers, favorables aux idées libertaires, composent offrant au mouvement un très riche répertoire sans cesse enrichi au fil des événements. Après avoir brièvement présenté quelques titres emblématiques, nous revenons sur les idées anarchistes en général, avant de nous focaliser sur les attentats qui secouent la France entre 1892 et 1894.

 

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1. Les amis d'ta femme: "la dynamite". Célébration des nouvelles méthodes d'action des anarchistes adeptes de la "propagande par le fait". La chanson se réfère à la vague d'attentats anarchistes déclenchée par Ravachol en mars 1892.

2. ?: "L'bon Dieu dans la merde" et 3. Les quatre barbus: "Chanson du Père Duchesne". [la chanson est connue sous ces deux titres] Le Père Duchesne était un journal, publié à plusieurs époques insurrectionnelles (organe de presse des hébertistes sous la Révolution française, ressuscité pendant la Révolution de 1848 ou la Commune). La chanson s'élève contre la société de classe, en particulier contre les figures du propriétaire et du prêtre (paroles).

4. René Binamé: "Dans la rue des bons enfants". Longtemps attribuée à Raymond la Science, un des sbires de la bande à Bonnot, ce titre est en fait l'oeuvre de Guy Debord (en 1973). Il y dépeint l'explosion qui souffle le commissariat de la rue des bons enfants, le 8 novembre 1892 (paroles).

5. Pietro Gori: "Sante Caserio" et 6. Daniele Sepe: "Sante Caserio": deux interprétations d'un morceau dédié à la mémoire du jeune anarchiste italien Sante Caserio, assassin du président Sadi Carnot le 24 juin 1894.

7. René Binamé: "Le triomphe de l'anarchie". Morceau composé en 1912 par le chansonnier anarchiste Charles d'Avray qui utilise la chanson pour diffuser les idées libertaires.

8. Léo Ferré: "Gli Anarchisti". Léo Ferré compose cette chanson en 1969. Sublime évocation du mouvement anarchiste, le chanteur insiste sur la détermintion dans la lutte, la solidarité. Il fait des anarchistes des esprits révoltés contre les injustices et toutes les hiérarchies. Nous avons retenu ici cette très belle interprétation en italien.

 

 

L'anarchie est une théorie politique qui réclame l'abolition définitive de toute forme d'autorité, qui ne vise pour les libertaires qu'à assurer la puissance de quelques privilégiés. Pour les anarchistes, le monde peut s'organiser sans autorité politique (l'Etat), économique (le capital), ou morale (la religion). Ils aspirent à l'égalité sociale, la liberté de tous et revendiquent l'égalité économique, sociale et morale de tous les individus. L'anarchie, pour ses partisans, n'est pas désordre, mais elle propose d'organiser la société différemment que ne l'impose l'Etat. Ils préconisent une organisation sociale fondée sur la libre fédération des personnes, des communes... Finalement, c'est la question de l'Etat qui oppose les anarchistes des socialistes d'inspiration marxiste. Allant jusqu'au bout de leur raisonnement, les anarchistes récusent le suffrage universel qu'ils envisagent comme une duperie et compromission avec le pouvoir.

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Les deux premiers grands théoriciens de l'anarchisme sont Pierre-Joseph Proudhon et Mikhaïl Bakounine. Le premier défend avec ténacité les concepts de mutuellisme et d'autogestion, basés sur une réciprocité désinteressée et la solidarité. Il opte en outre pour le fédéralisme, un mode d'organisation sociale qui a pour but d'accroître l'entraide entre des individus et des groupes d'individus tout en préservant leur autonomie, sans passer par un pouvoir étatique. Pour Bakounine, les moyens de production (terre, instruments de travail) doivent devenir propriété collective de la société. Il rejette en revanche toute forme d'instauration d'un pouvoir autoritaire. La société doit s'organiser selon lui sur la base d'un accord librement consenti par tous et non pas sous les ordres d'une puissance supérieure. En cela, il s'oppose aux théories de Marx.

 

 

L'anarchisme peut être considéré comme une branche du courant socialiste avec lequel il partage de nombreux points communs: socialisation des moyens de production, valorisation des valeurs de liberté, égalité, fraternité., Lors de la fondation de la Ière Internationale (Association internationale des travailleurs) à Londres en 1864, les idées anarchistes apparaissent dans les statuts de l'association. La rupture intervient au congrès de La Haye, en 1872. Marx y fait exclure Bakounine et ses soutiens. L'opposition entre les thèses anarchistes et marxistes devient flagrante. Cette même année, le congrès de saint-Imier (en Suisse) peut être considéré comme l'acte fondateur de l'anarchisme puisque les trois principales fédérations (espagnole et italienne qui comptent respectivement 20 000 membres et la fédération jurassienne) y confirment les objectifs et méthodes de l'anarchie. La question du futur mode d'action des anarchistes divise et donne lieu à d'âpres discussions au Congrès de la Chaux-de-Fonds, en octobre 1879.  Certains envisagent le recours à la violence, tandis que les autres affirment la nécessité de se rapprocher des syndicats ouvriers.

 

 

Au lendemain de l'échec de la Ière Internationale (dissoute en 1876), certains anarchistes choisissent de durcir le ton. Convaincus que la propagande orale et écrite ne seront pas suffisantes pour convaincre les peuples, ces libertaires optent pour la mise en œuvre d’une action plus violente. Il convient désormais de « frapper par la terreur l’imagination des foules ». On parle de « propagande par le fait ». Les principaux théoriciens et la majorité des militants n'approuvent pourtant guère cette violence. Pour Jean Grave, Sébastien Faure, Emile Pouget, c'est l'éducation des masses, la propagande et la pédagogie qui doivent assurer le triomphe des idées libertaires. D'autres affirment la nécessité de sortir du terrain légal. Rappelons que la terrible répression de la Commune décapite pour une décennie le mouvement. Ceux qui échappent à l'exécution ou au bagne, optent pour l'exil, en Suisse notamment. L'intensité et la cruauté de la répression menée par le pouvoir "bourgeois" radicalisent les positions des jeunes générations de libertaires dont certains renoncent à l'action collective, jugée inefficace, pour recourir à l'acte terroriste envisagé comme le "moyen de propagande le plus efficace".


 

 

 

* La propagande par le fait.

 

 Dès les années 1880, la propagande par le fait supplante la propagation des idées par la seule parole. "Notre action doit être la révolte permanente par la parole, par l'écrit, par le poignard, le fusil, la dynamite ( ... ) Tout est bon pour nous qui n'est pas la légalité", écrivait Kropotkine dans son article l'Action paru dans le Révolté du 25 décembre 1880. Le congrès international du 14 juillet 1881, réuni à Londres, reconnaît officiellement cette nouvelle stratégie. "Considérant que l'heure est venue, de passer de la période d'affirmation à la période d'action, et de joindre à la propagande verbale et écrite, dont l'efficacité est démontrée, la propagande par le fait et l'action insurrectionnelle. [...] En sortant du terrain légal, sur lesquel on est généralement resté jusqu'aujourd'hui, pour porter notre action sur le terrain de l'illégalité qui est la seule voie menant à la Révolution, - il est nécessaire d'avoir recours à des moyens qui soient en conformité avec ce but. [...] Les sciences techniques et chimiques ayant déjà rendu des services à la cause révolutionnaire et étant appelées à en rendre encore de plus grands à l'avenir, le Congrès recommande aux organisations et individus faisent partie de l'Association Internationale des Travailleurs, de donner un grand poids à l'étude et aux applications de ces sicences comme moyen de défense et d'attaque."

 

 

De nombreux journaux anarchistes comme la Lutte sociale, le Drapeau noir donnent alors des recettes de bombes. Elles sont pourtant peu mises en pratique et cette propagande cesse bientôt, car jugée inefficace et il faut attendre mars 1892 avant que ne s'abatte sur la France une vague d'attentats anarchistes. Dès les premières actions connues, des chansons anarchistes évoque les événements et vantent les mérites de la dynamite. Par exemple, en 1893, le compagnon Martenot envoie une chanson explosive au journal L'Insurgé qui n'ose pas la publier...

 

 

Il est un produit merveilleux / expérimenté par la science. / Et qui pour nous les miséreux / fera naître l'indépendance. / Tant mieux s'il éclate parfois / en faisant beaucoup de victimes. / Chez nos ennemis les bourgeois / cela nous venge de leurs crimes. 

Placer une marmite / bourrée de dynamite. / Quelque soit la maison / en faisant explosion / la nouvelle ira vite. / Pour inspirer la terreur, / il n'y a rien de meilleur / que la dynamite.

On guillotine Ravachol / un copain qui avait de l'envergure. / Aujourd'hui c'est un espagnol / qu'on fusille pour son allure.

 

 

* Ravachol.

 

Les paroles font référence à Ravachol. De son vrai nom Francis Claudius Koenigstein, cet ouvrier tréfleur anime un groupe anarchiste de Saint-Etienne. Révolté par les injustices sociales, il est renvoyé pour fait de grève à plusieurs reprises. Rapidement il mène une vie de marginal et commet plusieurs assassinats (sans aucun lien avec ses idées anarchistes) entre 1886 et 1891 dans la région stéphanoise. La police est sur ses traces ce qui le contraint à se réfugier à Barcelone où il apprend à fabriquer des bombes. Il s'installe bientôt à Paris où il entend faire parler la poudre au nom de la cause anarchiste. Il prend pour cible les immeubles de magistrats ayant jugé des libertaires. Le 11 mars 1892, l'immeuble du 136 boulevard saint-Germain où réside le juge Benoît, saute. Le 27 du même mois, il s'en prend à l'immeuble du procureur général Bulot, qui avait requis la peine de morts contre des anarchistes de Clichy, accusés d'avoir tiré sur des policiers. Reconnu par le garçon du café Véry, il est arrêté le 29 mars. Il écoppe du bagne pour ces deux attentats. L'assassinat d'un vieil ermite fortuné lui vaut en revanche d'être condamné à mort et guillotiné le 11 juillet 1892. Avant de perdre la tête, le 11 juillet, il entonne une célèbre chanson du Père Duchesne: "Si tu veux être heureux / Nom de Dieu Pends ton propriétaire, / Coup' les curés en deux, / nom de Dieu!"

 

 

Cette chanson, très en vogue chez les anarchistes, fait référence au Père Duchesne, un journal publié à plusieurs époques insurrectionnelles (organe de presse des hébertistes sous la Révolution française, ressuscité pendant la Révolution de 1848 ou la Commune). Elle évoque aussi les travailleurs qui s'élèvent contre la société de classe. Les ennemis sont clairement identifiés: le propriétaire et le prêtre.

 

 

La mort de Ravachol l'élève au rang de martyr. Il inspire à son tour des chansons, notamment la Ravachole.  Publiée pour la première fois dans L'Almanach du Père Peinard (1894), elle se chante sur l'air de la Carmagnole et du ça ira.

 

Refrain: Dansons la Ravachole, / Vive le son, vive le son, / Dansons la Ravachole, / Vive le son / D’l’explosion ! / Ah, ça ira, ça ira, ça ira, / Tous les bourgeois goût’ront d’la bombe, / Ah, ça ira, ça ira, ça ira, / Tous les bourgeois on les saut’ra.. / On les saut’ra !

 

 

L'accusé avait prévenu ses juges de Montbrison : "J'ai fait le sacrifice de ma personne. Si je lutte encore, c'est pour l'idée anarchiste. Que je sois condamné m'importe peu. Je sais que je serai vengé."

Sa prédiction se vérifie très vite puisque, la veille de l'ouverture de son procès, une bombe souffle le restaurant Véry faisant deux victimes. L'affaire Ravachol inaugure le cycle sanglant des attentats et de la répression qui s'abattent sur la France pour deux longues années.

 

 

* La java des bons enfants.

 

Le 8 novembre 1892, un individu dépose une marmite remplie de dynamite devant la porte des bureaux de la Compagnie de Carmaux (venue à bout de la grève des mineurs quelques mois auparavant), avenue de l’Opéra. Garcin, un garçon de bureau décida de l’apporter au commissariat de police du Palais Royal, rue des bons enfants. Rapidement découverte par le garçon de bureau Garcin et transportée au commissariat du Palais Royal, rue des bons enfants, elle y explose entraînant la mort de cinq personnes: Garin, deux agents, le secrétaire du commissaire, un inspecteur et un sous-brigadier.

 

La Java des Bons Enfants célèbre cette explosion meurtrière. , qui du reste n'est pas contemporaine de l'événement. Initialement attribuée à un des membres de la fameuse "Bande à Bonnot", Raymond Calemin, dit "Raymond -La -Science, guillotiné en 1913, elle est en fait l'oeuvre des situationnistes.

 

Dans la rue des Bons-Enfants / On vend tout au plus offrant. / Y'avait un commissariat, / Et maintenant il n'est plus là. / Une explosion fantastique / N'en a pas laissé une brique. / On crût que c'était Fantômas, / Mais c'était la lutte des classes.

 

 

* La bombe de Vaillant.

Le plus spectaculaire de ces attentats survient dans l'hémicycle de la Chambre des députés, au Palais-Bourbon, en pleine séance parlementaire, le 9 décembre 1893. La République est alors secouée par une série de scandales politico-financiers: affaire des décorations, scandale de Panama… Le régime réprime brutalement les manifestations ouvrières. A Fourmies dans le Nord, la troupe tire sur la foule qui manifeste le 1er mai 1891 tuant dix personnes. Auguste Vaillant  décide ainsi de s’en prendre au symbole du régime abhorré : le palais Bourbon. L'anarchiste lance depuis les tribunes son engin explosif garni de clous. On ne relève que des blessés et très rapidement le président Charles Dupuy annonce que "la séance continue" dans une atmosphère tumultueuse. Vaillant, quant à lui, se livre à la police le lendemain de l'attentat.

 

 

 

 

Vaillant est un paria : abandonné par ses parents, exploité. Il revient absolument dépité d’Argentine où il avait espéré un temps trouver un eldorado. Décidé à faire triompher les idées libertaires, il décide de frapper fort en utilisant la propagande par le fait.

 

Arrêté lors de l’explosion, Vaillant comparaît devant les assises le 10 janvier 1894 après une instruction bâclée. Le procès s’ouvre dans une ambiance tendue. Le jeune homme se défend avec dignité affirmant : « je préférais blesser cent députés qu’en tuer un seul ». Mais il assume son geste et déclare solennellement:

 

« Messieurs, dans quelques minutes vous allez me frapper, mais en recevant votre verdict, j'aurai la satisfaction d'avoir blessé la société actuelle, cette société maudite où l'on peut voir un homme dépenser inutilement de quoi nourrir des milliers de familles, société infâme qui permet à quelques individus d'accaparer la richesse sociale.

Partout où je suis allé, j’ai vu des malheureux courbés sous le joug du capital. Partout j’ai vu les mêmes plaies qui font verser des larmes de sang…

Las de mener cette vie de souffrance et de lâcheté, j'ai porté cette bombe chez ceux qui sont les premiers responsables des souffrances sociales. L’explosion de ma bombe n’est pas seulement le cri de Vaillant révolté, mais bien le cri d’une classe qui revendique ses droits et qui bientôt joindra les actes à la parole… »

 

L’accusé est condamné à mort. La sentence s'avère particulièrement lourde, alors qu’il n’y a aucun blessé sérieux mis à part l’abbé Lemire. Certains députés (dont Lemire) prennent d’ailleurs l’initiative de faire circuler une pétition dans leurs rangs afin que sa peine soit commuée. Pour beaucoup, il reste avant tout une victime et sa mort risquerait de conforter certains anarchistes dans leur lutte à mort contre le régime en faisant de Vaillant un martyr. La pétition ne recueille que 58 signatures et le président Sadi Carnot refuse donc de gracier Vaillant. Le 5 février 1894, alors que la lame de la guillotine s’apprête à s’abattre, ce dernier lance d’une voix forte : « Mort à la société bourgeoise, et vive l’anarchie !»

 

L'attentat de Vaillant provoque une terrible panique à la Chambre et trois jours seulement après l'explosion, elle vote la première des lois que les milieux de gauche nommeront « scélérates ». Elle vise en particulier la presse anarchiste.

 

* Emile Henry.

 

Les craintes de ceux qui redoutaient que cette peine incite d’autres anarchistes à passer à l’action se concrétisent très vite. Le 12 février 1894, une semaine seulement après l’exécution de Vaillant, une bombe éclate au café Terminus de la gare saint Lazare. Un jeune homme jette une bombe dans le café bondé où joue un orchestre. Le garçon de café Tissier tente de le rattraper le fuyard qui n’hésite pas à lui tirer dessus, sans le toucher. L’agent de police Poisson qui tente de l’arrêter un peu plus loin est abattu froidement et l’homme n’est maîtrisé qu’après un corps à corps furieux avec deux autres agents.

 

 

Conduit au commissariat, l’individu, qui paraît très jeune, refuse de décliner son identité et défie ses interlocuteurs. Après trois jours de recherches Emile Henry est enfin identifié. Le profil du jeune homme est aux antipodes de celui de Vaillant. Fils d’un Communard condamné à mort par contumace, Henry a fait d’excellentes études et fut même admissible à Polytechnique à 16 ans. Mais sensibilisé aux idées des libertaires, le jeune homme développe une haine brutale contre une société inégalitaire et corrompue. Il signe alors des articles enflammés dans le journal anarchiste, L’En dehors.

 

Lors de l’interrogatoire, Henry fait tout pour aggraver son cas. Henry n’en est en effet pas à son coup d’essai. Il apprend aux enquêteurs stupéfaits qu’il est l’auteur de l’attentat de la rue des bons enfants (voir ci-dessus).

 

Et, à la différence de Vaillant, Henry clame fièrement qu’il « voulais tuer, et non blesser ».

Lors de son procès, Henry lance à l’attention du jury :

« Dans cette guerre sans pitié que nous avons déclarée à la bourgeoisie, nous ne demandons aucune pitié. Nous donnons la mort, nous savons la subir. Aussi, c’est avec indifférence que j’attends votre verdict. Je sais que ma tête n’est pas la dernière que vous couperez, d’autres tomberont encore, car « les meurt-de-faim » commencent à connaître le chemin de vos cafés et de vos grands restaurants. Mais ce que vous ne pourrez jamais détruire, c’est l’anarchie, car elle est née au sein d’une société pourrie qui se disloque. »

 

 

Lors des débats, il poursuit: "Il faut que la bourgeoisie comprenne bien que ceux qui ont souffert sont enfin las de leurs souffrances, ils montrent leurs dents et frappent d'autant plus brutalement qu'on a été plus brutal avec eux.

Ils n'ont aucun respect de la vie humaine, parce que les bourgeois eux-mêmes n'en ont aucun souci. Ce n'est pas aux assassins qui ont fait la semaine sanglante et Fourmies de traiter les autres d'assassins. Ils n'épargnent ni femmes ni enfants bourgeois, parce que les femmes et les enfants de ceux qu'ils aiment ne sont pas épargnés non plus. Ne sont-ce pas des victimes ces enfants qui, dans les faubourgs, se meurent lentement d'anémie, parce que le pain est rare à la maison; ces femmes qui dans vos ateliers pâlissent et s'épuisent pour gagner quarante sous par jour, heureuses encore quand la misère ne les force pas à se prostituer; ces vieillards dont vous avez fait des machines à produire toute leur vie, et que vous jetez à la voirie et à l'hôpital quand leurs forces sont exténuées? Ayez au moins le courage de vos crimes, messieurs les bourgeois, et convenez que nos représailles sont grandement légitimes.
"

 

* Sante Caserio.

 

Le jeune anarchiste italien Sante Caserio assassine le président de la République, Sadi Carnot, lui reprochant de ne pas avoir gracié Vaillant... Dans , Dans un climat d'hystérie anti-anarchiste et anti-italien, son procès débute dans un palais de justice cerné par la troupe alors qu'aucun avocat n'accepte d'assurer sa défense. Il est exécuté le 15 août 1894. L'assassinat du président de la République constitue le point d'orgue de la série d'assassinats et d'attentats qui ébranlent la société française depuis deux ans.

 

 

* L'adoption des lois scélérates.

 

Le gouvernement adopte, à partir de décembre 1893, une série de mesures répressives visant les anarchistes et leurs journaux. Ces "lois scélérates", comme les appellent désormais la gauche, visent moins à réprimer les actes terroristes individuels qu'à saper les structures mêmes du mouvement anarchiste. Des listes nominatives répertorient les militants suspects et toute forme de propagande est désormais interdite. La plupart des journaux libertaires disparaissent alors, à l'instar du Père Peinard d'Emile Pouget ou encore la Révolte de Jean Grave. Les principaux militants sont contraints à la fuite ou arrêtés. Lors du procès des Trente (août 1894), les principaux meneurs libertaires, dont Jean Grave et Sébastien Faure, comparaissent devant les Assises de la Seine. Mais faute de preuve, la plupart des inculpés sont acquittés, ce qui contribua sans doute à l'apaisement. Les facteurs internes au mouvement anarchiste expliquent sans doute la fin des attentats en France. Un changement de tactique s'impose en effet puisqu'aux explosions ont répondu les condamnations ou exécutions, sans en tirer le moindre avantage. Dès 1891, Kropotkine prévenait d'ailleurs dans la Révolte: "Un édifice basé sur des siècles d'histoire ne se détruit pas avec quelques kilos d'explosifs." Au fond, "la propagande par le fait" discrédite le mouvement plus qu'elle ne le sert en justifiant la répression aux yeux d'une opinion publique horrifiée par les comptes rendus des journaux. Le romancier anarchiste Octave Mirbeau dénonce cette stratégie suicidaire: "Un ennemi mortel de l'anarchie n'eut pas mieux agi que cet Emile Henry, lorsqu'il lança son inexplicable bombe au milieu de tranquilles et anonymes personnes venues dans un café pour y boire un bock, avant d'aller s'en coucher".

 

La méthode de Ravachol et de ses successeurs était sans doute inappropriée, mais la dénonciation d'une société conservatrice, traversée par d'immenses inégalités sociales, restait plus que jamais nécessaire.Aussi pour comprendre les actions des libertaires, il ne faut pas perdre de vue l'immense misère sociale du petit peuple qui constitue d'ailleurs un terreau fertile pour les idées anarchistes.

 

L'été 1894 représente en tout cas une rupture. Le mouvement anarchiste évolue alors vers l'action syndicale. La théorie syndicaliste révolutionnaire s'affine. Joseph Tortelier imagine un nouveau moyen d'action: la grève générale. La création de la Fédération des Bourses du Travail en 1892, suivie de près par celle de la Confédération générale du Travail en 1895, ouvre en outre de nouvelles perspectives pour les anarchistes dont l'action se déplace sur le terrain des affrontements sociaux (nous vous en parlerons bientôt dans un nouvel article).

 

 

* Sources:

- Jean Maitron: "Ravachol et les anarchistes", Gallimard, Folio- histoire, 1992. 

- Jean Garrigues: "Anars: la décennie terroriste", in Les collections de l'Histoire n°27: les grandes batailles de la gauche.

- Sylvain Boulouque: "Le temps des anarchistes", in Le Nouvel Observateur hors -série, avril-mai 2010.

- Alain Sergent: "L'année sanglante de l'anarchie (1893-1894)" in Le roman vrai de la IIIème et IVè République, Robert Laffont.

 

 

* Liens:

- "Les enragés de la dynamite."

- Rabellyon.info: "1892: exécution de Ravachol à Montbrison".

- Deux disques essentiels: "chansons anarchistes" par les Quatre barbus et "pour en finir avec le travail" sur le site vrérévolution.

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