Samarra


Les chansons de l'année sanglante de l'anarchie. (1893-1894).

par blot Email

 

La musique populaire et les chansons deviennent un enjeu important au XIXè. En 1896, le syndicaliste révolutionnaire Fernand Pelloutier invite ainsi les artistes à combattre  la société bourgeoise: "Poètes et musiciens, lancez les strophes vibrantes qui éveilleront dans l'âme des humbles l'impatience de leur servage, et, aux heures trop fréquentes du découragement, renouvelleront l'ardeur des forts". De nombreux chansonniers, favorables aux idées libertaires, composent offrant au mouvement un très riche répertoire sans cesse enrichi au fil des événements. Après avoir brièvement présenté quelques titres emblématiques, nous revenons sur les idées anarchistes en général, avant de nous focaliser sur les attentats qui secouent la France entre 1892 et 1894.

 

* * *

 

1. Les amis d'ta femme: "la dynamite". Célébration des nouvelles méthodes d'action des anarchistes adeptes de la "propagande par le fait". La chanson se réfère à la vague d'attentats anarchistes déclenchée par Ravachol en mars 1892.

2. ?: "L'bon Dieu dans la merde" et 3. Les quatre barbus: "Chanson du Père Duchesne". [la chanson est connue sous ces deux titres] Le Père Duchesne était un journal, publié à plusieurs époques insurrectionnelles (organe de presse des hébertistes sous la Révolution française, ressuscité pendant la Révolution de 1848 ou la Commune). La chanson s'élève contre la société de classe, en particulier contre les figures du propriétaire et du prêtre (paroles).

4. René Binamé: "Dans la rue des bons enfants". Longtemps attribuée à Raymond la Science, un des sbires de la bande à Bonnot, ce titre est en fait l'oeuvre de Guy Debord (en 1973). Il y dépeint l'explosion qui souffle le commissariat de la rue des bons enfants, le 8 novembre 1892 (paroles).

5. Pietro Gori: "Sante Caserio" et 6. Daniele Sepe: "Sante Caserio": deux interprétations d'un morceau dédié à la mémoire du jeune anarchiste italien Sante Caserio, assassin du président Sadi Carnot le 24 juin 1894.

7. René Binamé: "Le triomphe de l'anarchie". Morceau composé en 1912 par le chansonnier anarchiste Charles d'Avray qui utilise la chanson pour diffuser les idées libertaires.

8. Léo Ferré: "Gli Anarchisti". Léo Ferré compose cette chanson en 1969. Sublime évocation du mouvement anarchiste, le chanteur insiste sur la détermintion dans la lutte, la solidarité. Il fait des anarchistes des esprits révoltés contre les injustices et toutes les hiérarchies. Nous avons retenu ici cette très belle interprétation en italien.

 

 

L'anarchie est une théorie politique qui réclame l'abolition définitive de toute forme d'autorité, qui ne vise pour les libertaires qu'à assurer la puissance de quelques privilégiés. Pour les anarchistes, le monde peut s'organiser sans autorité politique (l'Etat), économique (le capital), ou morale (la religion). Ils aspirent à l'égalité sociale, la liberté de tous et revendiquent l'égalité économique, sociale et morale de tous les individus. L'anarchie, pour ses partisans, n'est pas désordre, mais elle propose d'organiser la société différemment que ne l'impose l'Etat. Ils préconisent une organisation sociale fondée sur la libre fédération des personnes, des communes... Finalement, c'est la question de l'Etat qui oppose les anarchistes des socialistes d'inspiration marxiste. Allant jusqu'au bout de leur raisonnement, les anarchistes récusent le suffrage universel qu'ils envisagent comme une duperie et compromission avec le pouvoir.

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Les deux premiers grands théoriciens de l'anarchisme sont Pierre-Joseph Proudhon et Mikhaïl Bakounine. Le premier défend avec ténacité les concepts de mutuellisme et d'autogestion, basés sur une réciprocité désinteressée et la solidarité. Il opte en outre pour le fédéralisme, un mode d'organisation sociale qui a pour but d'accroître l'entraide entre des individus et des groupes d'individus tout en préservant leur autonomie, sans passer par un pouvoir étatique. Pour Bakounine, les moyens de production (terre, instruments de travail) doivent devenir propriété collective de la société. Il rejette en revanche toute forme d'instauration d'un pouvoir autoritaire. La société doit s'organiser selon lui sur la base d'un accord librement consenti par tous et non pas sous les ordres d'une puissance supérieure. En cela, il s'oppose aux théories de Marx.

 

 

L'anarchisme peut être considéré comme une branche du courant socialiste avec lequel il partage de nombreux points communs: socialisation des moyens de production, valorisation des valeurs de liberté, égalité, fraternité., Lors de la fondation de la Ière Internationale (Association internationale des travailleurs) à Londres en 1864, les idées anarchistes apparaissent dans les statuts de l'association. La rupture intervient au congrès de La Haye, en 1872. Marx y fait exclure Bakounine et ses soutiens. L'opposition entre les thèses anarchistes et marxistes devient flagrante. Cette même année, le congrès de saint-Imier (en Suisse) peut être considéré comme l'acte fondateur de l'anarchisme puisque les trois principales fédérations (espagnole et italienne qui comptent respectivement 20 000 membres et la fédération jurassienne) y confirment les objectifs et méthodes de l'anarchie. La question du futur mode d'action des anarchistes divise et donne lieu à d'âpres discussions au Congrès de la Chaux-de-Fonds, en octobre 1879.  Certains envisagent le recours à la violence, tandis que les autres affirment la nécessité de se rapprocher des syndicats ouvriers.

 

 

Au lendemain de l'échec de la Ière Internationale (dissoute en 1876), certains anarchistes choisissent de durcir le ton. Convaincus que la propagande orale et écrite ne seront pas suffisantes pour convaincre les peuples, ces libertaires optent pour la mise en œuvre d’une action plus violente. Il convient désormais de « frapper par la terreur l’imagination des foules ». On parle de « propagande par le fait ». Les principaux théoriciens et la majorité des militants n'approuvent pourtant guère cette violence. Pour Jean Grave, Sébastien Faure, Emile Pouget, c'est l'éducation des masses, la propagande et la pédagogie qui doivent assurer le triomphe des idées libertaires. D'autres affirment la nécessité de sortir du terrain légal. Rappelons que la terrible répression de la Commune décapite pour une décennie le mouvement. Ceux qui échappent à l'exécution ou au bagne, optent pour l'exil, en Suisse notamment. L'intensité et la cruauté de la répression menée par le pouvoir "bourgeois" radicalisent les positions des jeunes générations de libertaires dont certains renoncent à l'action collective, jugée inefficace, pour recourir à l'acte terroriste envisagé comme le "moyen de propagande le plus efficace".


 

 

 

* La propagande par le fait.

 

 Dès les années 1880, la propagande par le fait supplante la propagation des idées par la seule parole. "Notre action doit être la révolte permanente par la parole, par l'écrit, par le poignard, le fusil, la dynamite ( ... ) Tout est bon pour nous qui n'est pas la légalité", écrivait Kropotkine dans son article l'Action paru dans le Révolté du 25 décembre 1880. Le congrès international du 14 juillet 1881, réuni à Londres, reconnaît officiellement cette nouvelle stratégie. "Considérant que l'heure est venue, de passer de la période d'affirmation à la période d'action, et de joindre à la propagande verbale et écrite, dont l'efficacité est démontrée, la propagande par le fait et l'action insurrectionnelle. [...] En sortant du terrain légal, sur lesquel on est généralement resté jusqu'aujourd'hui, pour porter notre action sur le terrain de l'illégalité qui est la seule voie menant à la Révolution, - il est nécessaire d'avoir recours à des moyens qui soient en conformité avec ce but. [...] Les sciences techniques et chimiques ayant déjà rendu des services à la cause révolutionnaire et étant appelées à en rendre encore de plus grands à l'avenir, le Congrès recommande aux organisations et individus faisent partie de l'Association Internationale des Travailleurs, de donner un grand poids à l'étude et aux applications de ces sicences comme moyen de défense et d'attaque."

 

 

De nombreux journaux anarchistes comme la Lutte sociale, le Drapeau noir donnent alors des recettes de bombes. Elles sont pourtant peu mises en pratique et cette propagande cesse bientôt, car jugée inefficace et il faut attendre mars 1892 avant que ne s'abatte sur la France une vague d'attentats anarchistes. Dès les premières actions connues, des chansons anarchistes évoque les événements et vantent les mérites de la dynamite. Par exemple, en 1893, le compagnon Martenot envoie une chanson explosive au journal L'Insurgé qui n'ose pas la publier...

 

 

Il est un produit merveilleux / expérimenté par la science. / Et qui pour nous les miséreux / fera naître l'indépendance. / Tant mieux s'il éclate parfois / en faisant beaucoup de victimes. / Chez nos ennemis les bourgeois / cela nous venge de leurs crimes. 

Placer une marmite / bourrée de dynamite. / Quelque soit la maison / en faisant explosion / la nouvelle ira vite. / Pour inspirer la terreur, / il n'y a rien de meilleur / que la dynamite.

On guillotine Ravachol / un copain qui avait de l'envergure. / Aujourd'hui c'est un espagnol / qu'on fusille pour son allure.

 

 

* Ravachol.

 

Les paroles font référence à Ravachol. De son vrai nom Francis Claudius Koenigstein, cet ouvrier tréfleur anime un groupe anarchiste de Saint-Etienne. Révolté par les injustices sociales, il est renvoyé pour fait de grève à plusieurs reprises. Rapidement il mène une vie de marginal et commet plusieurs assassinats (sans aucun lien avec ses idées anarchistes) entre 1886 et 1891 dans la région stéphanoise. La police est sur ses traces ce qui le contraint à se réfugier à Barcelone où il apprend à fabriquer des bombes. Il s'installe bientôt à Paris où il entend faire parler la poudre au nom de la cause anarchiste. Il prend pour cible les immeubles de magistrats ayant jugé des libertaires. Le 11 mars 1892, l'immeuble du 136 boulevard saint-Germain où réside le juge Benoît, saute. Le 27 du même mois, il s'en prend à l'immeuble du procureur général Bulot, qui avait requis la peine de morts contre des anarchistes de Clichy, accusés d'avoir tiré sur des policiers. Reconnu par le garçon du café Véry, il est arrêté le 29 mars. Il écoppe du bagne pour ces deux attentats. L'assassinat d'un vieil ermite fortuné lui vaut en revanche d'être condamné à mort et guillotiné le 11 juillet 1892. Avant de perdre la tête, le 11 juillet, il entonne une célèbre chanson du Père Duchesne: "Si tu veux être heureux / Nom de Dieu Pends ton propriétaire, / Coup' les curés en deux, / nom de Dieu!"

 

 

Cette chanson, très en vogue chez les anarchistes, fait référence au Père Duchesne, un journal publié à plusieurs époques insurrectionnelles (organe de presse des hébertistes sous la Révolution française, ressuscité pendant la Révolution de 1848 ou la Commune). Elle évoque aussi les travailleurs qui s'élèvent contre la société de classe. Les ennemis sont clairement identifiés: le propriétaire et le prêtre.

 

 

La mort de Ravachol l'élève au rang de martyr. Il inspire à son tour des chansons, notamment la Ravachole.  Publiée pour la première fois dans L'Almanach du Père Peinard (1894), elle se chante sur l'air de la Carmagnole et du ça ira.

 

Refrain: Dansons la Ravachole, / Vive le son, vive le son, / Dansons la Ravachole, / Vive le son / D’l’explosion ! / Ah, ça ira, ça ira, ça ira, / Tous les bourgeois goût’ront d’la bombe, / Ah, ça ira, ça ira, ça ira, / Tous les bourgeois on les saut’ra.. / On les saut’ra !

 

 

L'accusé avait prévenu ses juges de Montbrison : "J'ai fait le sacrifice de ma personne. Si je lutte encore, c'est pour l'idée anarchiste. Que je sois condamné m'importe peu. Je sais que je serai vengé."

Sa prédiction se vérifie très vite puisque, la veille de l'ouverture de son procès, une bombe souffle le restaurant Véry faisant deux victimes. L'affaire Ravachol inaugure le cycle sanglant des attentats et de la répression qui s'abattent sur la France pour deux longues années.

 

 

* La java des bons enfants.

 

Le 8 novembre 1892, un individu dépose une marmite remplie de dynamite devant la porte des bureaux de la Compagnie de Carmaux (venue à bout de la grève des mineurs quelques mois auparavant), avenue de l’Opéra. Garcin, un garçon de bureau décida de l’apporter au commissariat de police du Palais Royal, rue des bons enfants. Rapidement découverte par le garçon de bureau Garcin et transportée au commissariat du Palais Royal, rue des bons enfants, elle y explose entraînant la mort de cinq personnes: Garin, deux agents, le secrétaire du commissaire, un inspecteur et un sous-brigadier.

 

La Java des Bons Enfants célèbre cette explosion meurtrière. , qui du reste n'est pas contemporaine de l'événement. Initialement attribuée à un des membres de la fameuse "Bande à Bonnot", Raymond Calemin, dit "Raymond -La -Science, guillotiné en 1913, elle est en fait l'oeuvre des situationnistes.

 

Dans la rue des Bons-Enfants / On vend tout au plus offrant. / Y'avait un commissariat, / Et maintenant il n'est plus là. / Une explosion fantastique / N'en a pas laissé une brique. / On crût que c'était Fantômas, / Mais c'était la lutte des classes.

 

 

* La bombe de Vaillant.

Le plus spectaculaire de ces attentats survient dans l'hémicycle de la Chambre des députés, au Palais-Bourbon, en pleine séance parlementaire, le 9 décembre 1893. La République est alors secouée par une série de scandales politico-financiers: affaire des décorations, scandale de Panama… Le régime réprime brutalement les manifestations ouvrières. A Fourmies dans le Nord, la troupe tire sur la foule qui manifeste le 1er mai 1891 tuant dix personnes. Auguste Vaillant  décide ainsi de s’en prendre au symbole du régime abhorré : le palais Bourbon. L'anarchiste lance depuis les tribunes son engin explosif garni de clous. On ne relève que des blessés et très rapidement le président Charles Dupuy annonce que "la séance continue" dans une atmosphère tumultueuse. Vaillant, quant à lui, se livre à la police le lendemain de l'attentat.

 

 

 

 

Vaillant est un paria : abandonné par ses parents, exploité. Il revient absolument dépité d’Argentine où il avait espéré un temps trouver un eldorado. Décidé à faire triompher les idées libertaires, il décide de frapper fort en utilisant la propagande par le fait.

 

Arrêté lors de l’explosion, Vaillant comparaît devant les assises le 10 janvier 1894 après une instruction bâclée. Le procès s’ouvre dans une ambiance tendue. Le jeune homme se défend avec dignité affirmant : « je préférais blesser cent députés qu’en tuer un seul ». Mais il assume son geste et déclare solennellement:

 

« Messieurs, dans quelques minutes vous allez me frapper, mais en recevant votre verdict, j'aurai la satisfaction d'avoir blessé la société actuelle, cette société maudite où l'on peut voir un homme dépenser inutilement de quoi nourrir des milliers de familles, société infâme qui permet à quelques individus d'accaparer la richesse sociale.

Partout où je suis allé, j’ai vu des malheureux courbés sous le joug du capital. Partout j’ai vu les mêmes plaies qui font verser des larmes de sang…

Las de mener cette vie de souffrance et de lâcheté, j'ai porté cette bombe chez ceux qui sont les premiers responsables des souffrances sociales. L’explosion de ma bombe n’est pas seulement le cri de Vaillant révolté, mais bien le cri d’une classe qui revendique ses droits et qui bientôt joindra les actes à la parole… »

 

L’accusé est condamné à mort. La sentence s'avère particulièrement lourde, alors qu’il n’y a aucun blessé sérieux mis à part l’abbé Lemire. Certains députés (dont Lemire) prennent d’ailleurs l’initiative de faire circuler une pétition dans leurs rangs afin que sa peine soit commuée. Pour beaucoup, il reste avant tout une victime et sa mort risquerait de conforter certains anarchistes dans leur lutte à mort contre le régime en faisant de Vaillant un martyr. La pétition ne recueille que 58 signatures et le président Sadi Carnot refuse donc de gracier Vaillant. Le 5 février 1894, alors que la lame de la guillotine s’apprête à s’abattre, ce dernier lance d’une voix forte : « Mort à la société bourgeoise, et vive l’anarchie !»

 

L'attentat de Vaillant provoque une terrible panique à la Chambre et trois jours seulement après l'explosion, elle vote la première des lois que les milieux de gauche nommeront « scélérates ». Elle vise en particulier la presse anarchiste.

 

* Emile Henry.

 

Les craintes de ceux qui redoutaient que cette peine incite d’autres anarchistes à passer à l’action se concrétisent très vite. Le 12 février 1894, une semaine seulement après l’exécution de Vaillant, une bombe éclate au café Terminus de la gare saint Lazare. Un jeune homme jette une bombe dans le café bondé où joue un orchestre. Le garçon de café Tissier tente de le rattraper le fuyard qui n’hésite pas à lui tirer dessus, sans le toucher. L’agent de police Poisson qui tente de l’arrêter un peu plus loin est abattu froidement et l’homme n’est maîtrisé qu’après un corps à corps furieux avec deux autres agents.

 

 

Conduit au commissariat, l’individu, qui paraît très jeune, refuse de décliner son identité et défie ses interlocuteurs. Après trois jours de recherches Emile Henry est enfin identifié. Le profil du jeune homme est aux antipodes de celui de Vaillant. Fils d’un Communard condamné à mort par contumace, Henry a fait d’excellentes études et fut même admissible à Polytechnique à 16 ans. Mais sensibilisé aux idées des libertaires, le jeune homme développe une haine brutale contre une société inégalitaire et corrompue. Il signe alors des articles enflammés dans le journal anarchiste, L’En dehors.

 

Lors de l’interrogatoire, Henry fait tout pour aggraver son cas. Henry n’en est en effet pas à son coup d’essai. Il apprend aux enquêteurs stupéfaits qu’il est l’auteur de l’attentat de la rue des bons enfants (voir ci-dessus).

 

Et, à la différence de Vaillant, Henry clame fièrement qu’il « voulais tuer, et non blesser ».

Lors de son procès, Henry lance à l’attention du jury :

« Dans cette guerre sans pitié que nous avons déclarée à la bourgeoisie, nous ne demandons aucune pitié. Nous donnons la mort, nous savons la subir. Aussi, c’est avec indifférence que j’attends votre verdict. Je sais que ma tête n’est pas la dernière que vous couperez, d’autres tomberont encore, car « les meurt-de-faim » commencent à connaître le chemin de vos cafés et de vos grands restaurants. Mais ce que vous ne pourrez jamais détruire, c’est l’anarchie, car elle est née au sein d’une société pourrie qui se disloque. »

 

 

Lors des débats, il poursuit: "Il faut que la bourgeoisie comprenne bien que ceux qui ont souffert sont enfin las de leurs souffrances, ils montrent leurs dents et frappent d'autant plus brutalement qu'on a été plus brutal avec eux.

Ils n'ont aucun respect de la vie humaine, parce que les bourgeois eux-mêmes n'en ont aucun souci. Ce n'est pas aux assassins qui ont fait la semaine sanglante et Fourmies de traiter les autres d'assassins. Ils n'épargnent ni femmes ni enfants bourgeois, parce que les femmes et les enfants de ceux qu'ils aiment ne sont pas épargnés non plus. Ne sont-ce pas des victimes ces enfants qui, dans les faubourgs, se meurent lentement d'anémie, parce que le pain est rare à la maison; ces femmes qui dans vos ateliers pâlissent et s'épuisent pour gagner quarante sous par jour, heureuses encore quand la misère ne les force pas à se prostituer; ces vieillards dont vous avez fait des machines à produire toute leur vie, et que vous jetez à la voirie et à l'hôpital quand leurs forces sont exténuées? Ayez au moins le courage de vos crimes, messieurs les bourgeois, et convenez que nos représailles sont grandement légitimes.
"

 

* Sante Caserio.

 

Le jeune anarchiste italien Sante Caserio assassine le président de la République, Sadi Carnot, lui reprochant de ne pas avoir gracié Vaillant... Dans , Dans un climat d'hystérie anti-anarchiste et anti-italien, son procès débute dans un palais de justice cerné par la troupe alors qu'aucun avocat n'accepte d'assurer sa défense. Il est exécuté le 15 août 1894. L'assassinat du président de la République constitue le point d'orgue de la série d'assassinats et d'attentats qui ébranlent la société française depuis deux ans.

 

 

* L'adoption des lois scélérates.

 

Le gouvernement adopte, à partir de décembre 1893, une série de mesures répressives visant les anarchistes et leurs journaux. Ces "lois scélérates", comme les appellent désormais la gauche, visent moins à réprimer les actes terroristes individuels qu'à saper les structures mêmes du mouvement anarchiste. Des listes nominatives répertorient les militants suspects et toute forme de propagande est désormais interdite. La plupart des journaux libertaires disparaissent alors, à l'instar du Père Peinard d'Emile Pouget ou encore la Révolte de Jean Grave. Les principaux militants sont contraints à la fuite ou arrêtés. Lors du procès des Trente (août 1894), les principaux meneurs libertaires, dont Jean Grave et Sébastien Faure, comparaissent devant les Assises de la Seine. Mais faute de preuve, la plupart des inculpés sont acquittés, ce qui contribua sans doute à l'apaisement. Les facteurs internes au mouvement anarchiste expliquent sans doute la fin des attentats en France. Un changement de tactique s'impose en effet puisqu'aux explosions ont répondu les condamnations ou exécutions, sans en tirer le moindre avantage. Dès 1891, Kropotkine prévenait d'ailleurs dans la Révolte: "Un édifice basé sur des siècles d'histoire ne se détruit pas avec quelques kilos d'explosifs." Au fond, "la propagande par le fait" discrédite le mouvement plus qu'elle ne le sert en justifiant la répression aux yeux d'une opinion publique horrifiée par les comptes rendus des journaux. Le romancier anarchiste Octave Mirbeau dénonce cette stratégie suicidaire: "Un ennemi mortel de l'anarchie n'eut pas mieux agi que cet Emile Henry, lorsqu'il lança son inexplicable bombe au milieu de tranquilles et anonymes personnes venues dans un café pour y boire un bock, avant d'aller s'en coucher".

 

La méthode de Ravachol et de ses successeurs était sans doute inappropriée, mais la dénonciation d'une société conservatrice, traversée par d'immenses inégalités sociales, restait plus que jamais nécessaire.Aussi pour comprendre les actions des libertaires, il ne faut pas perdre de vue l'immense misère sociale du petit peuple qui constitue d'ailleurs un terreau fertile pour les idées anarchistes.

 

L'été 1894 représente en tout cas une rupture. Le mouvement anarchiste évolue alors vers l'action syndicale. La théorie syndicaliste révolutionnaire s'affine. Joseph Tortelier imagine un nouveau moyen d'action: la grève générale. La création de la Fédération des Bourses du Travail en 1892, suivie de près par celle de la Confédération générale du Travail en 1895, ouvre en outre de nouvelles perspectives pour les anarchistes dont l'action se déplace sur le terrain des affrontements sociaux (nous vous en parlerons bientôt dans un nouvel article).

 

 

* Sources:

- Jean Maitron: "Ravachol et les anarchistes", Gallimard, Folio- histoire, 1992. 

- Jean Garrigues: "Anars: la décennie terroriste", in Les collections de l'Histoire n°27: les grandes batailles de la gauche.

- Sylvain Boulouque: "Le temps des anarchistes", in Le Nouvel Observateur hors -série, avril-mai 2010.

- Alain Sergent: "L'année sanglante de l'anarchie (1893-1894)" in Le roman vrai de la IIIème et IVè République, Robert Laffont.

 

 

* Liens:

- "Les enragés de la dynamite."

- Rabellyon.info: "1892: exécution de Ravachol à Montbrison".

- Deux disques essentiels: "chansons anarchistes" par les Quatre barbus et "pour en finir avec le travail" sur le site vrérévolution.