Samarra


Africa Dreams : le Congo de Leopold II.

par vservat Email

Fin du XIXème siècle, Paul Delisle, jeune séminariste belge arrive au Congo. Il apporte avec lui les discours et les images de son pays sur l'Afrique, continent mystérieux et sauvage que les européens exploitent, inexorablement attirés par ses richesses et sa main d'oeuvre, qu'ils prétendent également civiliser en lui apportant, conjointement , l'éducation et la parole de dieu.


Paul pourrait rejoindre une mission et prendre sa place dans  cette oeuvre civilisatrice, en Afrique. Mais, au Congo, il vient aussi retrouver son père qui l'a abandonné dans son enfance. Cet homme, à la sinistre réputation, va lui ouvrir les yeux sur le pays tel que le roi Léopold II, en bon propriétaire des lieux, l'exploite,  à coups de mains coupées à la machette pour ceux qui, parmi les indigènes, ne travaillent pas suffisamment à la récolte du caoutchouc. Plongé "au coeur des ténèbres" de la colonisation belge du Congo, ce premier tome s'achève lorsqu'est révélée à son héros la face sombre de l'entreprise coloniale.

 

Les auteurs, M et JF Charles,  sont coutumiers des séries historiques en bande dessinée puisqu'on leur doit aussi "War and dreams" en 4 tomes qui a pour toile de fond la 2° guerre mondiale, ainsi qu'" India Dreams" qui se déroule en Inde à notre époque (en 5 tomes). Ils se sont associés ici au dessinateur et illustrateur normand Frédéric Bihel, pour une plongée fascinante dans le Congo de la fin du XIXème siècle.

 

Il est à souligner que ce premier volume est enrichi d'un dossier documentaire signé de C. Braekman, journaliste au Soir et spécialiste de l'Afrique centrale (elle a publié notamment des articles importants sur le génocide rwandais). Le dossier se concentre sur Leopold II roi des belges de 1865 à 1909, personnage très controversé de l'histoire du plat pays, qui donna à Bruxelles son allure de capitale, fut à l'origine de la découverte et de la colonisation d'une grande partie du Congo, saignant le pays par la pratique du travail forcé, les déplacements massifs de population ou les pratiques violentes et barbares de ses sbires justifiées par l'exploitation outrancière des ressources locales, en particulier du caoutchouc et l'ivoire.

 

Leopold II et Henry Morton Stanley : Le temps de l'exploration. 

 

1875, à Paris, a lieu une conférence  internationale de géographie. Son  thème n'est autre que l'Afrique. c'est peut être là que les projets coloniaux de Lépold II, roi des belges depuis 10 ans, prennent forme. Le centre de l'Afrique est encore peu ouvert aux européens et le roi y voit une occasion pour son pays d'y quérir fortune. Pendant 10 ans, il s'occupe d'organiser dans la région différentes explorations via le Comité d'Etudes du Haut Congo puis l'Association Internationale du Congo. A ce moment là les rêves congolais du souverain lui ont déjà couté des millions en finacement d'expéditions ("investissement" que Léopold II va s'employer à rentabiliser).

 

 Pour concrétiser son rêve, il lui manque encore un homme qui lui servira d'émissaire sur place. Il le trouve en la personne de H.M Stanley. Gallois de naissance et américain d'adoption, c'est un journaliste et un aventurier. A la demande du "New York Herald", il se rend une 1ère fois en Afrique en 1871-1872 ; il y débusque l'explorateur Livingstone parti à la recherche des sources du Nil. Il retourne sur place en 1874 et traverse alors l'Afrique de l'océan Indien à l'Atlantique, partant de Bagamoyo, au sud de Zanzibar, pour atteindre Boma, sur le littoral de l'Océan Atlantique. L'aventurier à la réputation grandissante et Léopold II sont désormais prêts à sceller leurs destins.

 

 

Leur rencontre débouche sur une nouvelle expédition en 1879Stanley se concentre sur les aménagements du Bas Congo ( cette région est longtemps restée difficile d'accès pour les européens en raison de ses rapides et chutes qui empêchent son exploration par le fleuve). Puis, il repart en 1882 pour installer de nouvelles stations, entre le Pool et les Stanley Falls ( voir carte ). Rentré en 1884, il participe en février 1885 à la conférence de Berlin qui réunit 13 pays européens auxquels s'ajoutent les Etats-Unis (l'empire Ottoman se joindra à la signature de l'acte final). A l'ordre du jour : le sort de l'Afrique Centrale et en particulier du bassin du Congo.

 

 

Le Congo devient une possession personnelle de Léopold II. 2

 

Léopold II n'est pas présent à cette conférence. C'est pourtant à l'issue de celle-ci qu'il impose sa souveraineté sur le Congo. En fait, la souveraineté sur le bassin du Congo est octroyée à l'A.I.C. (association internationale du Congo) dont Stanley est membre ; il ne fait aucun doute que Léopold II a téléguidé les décisions de la conférence par une jeu obscur d'influences dont HM Stanley fut un des piliers. L'acte de la conférence signé le 26 février détermine le statut du bassin du Congo qui prévoit trois volets  : neutralité des territoires, liberté de commerce sur le fleuve et lutte contre l'esclavage,  la traite, et pour une amélioration morale et matérielle des conditions de vie des indigènes.

 

Le souverain belge est, dès lors, désigné par les puissances présentes comme le nouveau souverain de l'EIC (Etat Indépendant du Congo). A partir du 29 avril 1885, l'article 62 de la Constitution Belge "autorise sa majesté le roi à être le chef de l'état fondé en Afrique par l'Association Internationale du Congo".

 

Léopold II peut désormais tirer les fruits de sa possession africaine, et ce avec d'autant plus d'avidité que celle-ci n'est pas dénuée de ressources, et que son exploration lui a déjà couté fort cher. Qu'y -a -t-il à exploiter au Congo ? Les deux principales richesses du pays sont, à l'heure à laquelle la Belgique s'en empare, l'ivoire et le caoutchouc. Les agents territoriaux (souvent des militaires) organisent la collecte de ces matières premières avec d'autant plus de zèle qu'un système de primes leur permet d'augmenter leur salaire en fonction des quantités collectées. Au cours de la dernière décennie du XIX° siècle, les agents territoriaux seront épaulés par "la force publique" recrutée parmi les Africains (de Zanzibar, du Liberia, d'Abyssinie ou de la côte occidentale du continent), d'abord hors du Congo. Souvent qualifiés de "libérés" car affranchis pour cette tâche de leur statut d'esclaves, les agents de la force publique sont instrumentalisés pour faire régner la division au sein des Africains : ils participent au recrutement de force de la main d'oeuvre qui récoltera l'ivoire et le caoutchouc. 

 

Ce dernier, présent dans la forêt équatoriale congolaise est particulièrement précieux à l'heure des débuts de l'automobile : le marché du pneu est alors en plein boom. Ce sont les indigènes qui sont affectés à l'exploitation de cette ressource dont les exportations passent de 1300 tonnes en 1896 à  plus de 6000  tonnes en 19011 (année pour laquelle elle fut la plus importante). Les ressources minières, en particulier le cuivre du Katanga ne seront exploitées que  plus tard, à partir de la première décennie du XXème siècle.

 

Le Congo de Leopold II : camp de travail à ciel ouvert.

 

Le travail forcé pour les indigènes se déploie essentiellement autour de deux taches qui sont le portage et  l'exploitation du caoutchouc. Toutefois, elles ne sont pas exclusives ; on peut y ajouter les corvées ou livraisons de vivres, par exemple. Le portage constitue une partie extremement pénible du travail. Les charges sont lourdes, les distances longues, le terrain souvent difficile comme en témoigne E. Picard : "Incesamment nous rencontrons ces porteurs, isolés ou en file indienne, noirs, misérables[...] supportant la charge, caisse, balot, pointe d'ivoire, panier bourré de caoutchouc, la plupart chétifs, cédant sous le faix multiplié par la lassitude et l'insuffisance de nourriture [...] pitoyables cariatides ambulantes, organisés en un transport humain, réquisitionnés par l'Etat armé de sa force publique irrésistible, livrés par les chefs dont ils sont les esclaves et qui rafflent leurs salaires; crevant le long de la route, ou, la route finie, allant crever de surmenage dans leur village." 3

 

 A partir de 1891, le roi, en tant que propriétaire des terres, prélève un impôt en travail. C'est essentiellement sur la récolte du caoutchouc que celui ci sera perçu. Les agents de l'état poussent à une rentabilité extrême : ils obligent les Congolais à pénétrer au coeur de la forêt pluviale pour récolter le caoutchouc (on le tire de lianes puis, une fois solidifié, il est transporté dans des paniers). Ils doivent souvent y séjourner plusieurs jours dans des conditions précaires de travail, de "logement", de nourriture. Il leur faut ensuite  ramener la récolte aux colons. Ceux qui ne sont pas assez efficaces sont sévèrement punis : parfois exécutés, parfois mutilés, parfois les deux. Les Noirs jugés improductifs étaient fréquemment amputés de leurs mains droites, y compris les morts, afin de prouver que les cartouches n'étaient pas gaspillées inutilement, mais bien utilisées contre ceux qui ralentissaient la productivité attendue.

 

Les sévices violentes (coups de chicotte,  mutilations et  exécutions) accompagnent  le travail forcé devenu légal en 1892 . Mais ce n'est pas tout ; il est assez fréquent que femmes et enfants soient retenus en otages par les colons de façon à obtenir davantage de productivité de la part des hommes adultes. Ils constituent un moyen de pression pour forcer la main d'oeuvre au travail à aller toujours plus loin et à récolter toujours plus de caoutchouc. Les otages sont souvent entravés et il n'est pas rare que les femmes soient violées. Les anciens des villages sont également victimes de ce chantage. Comme le dit E. M'Bokolo : "Le Congo devint une sorte de système concentrationnaire à ciel ouvert où l'arbitraire constituait la règle". 4

 

On ne peut présager de la direction que prendront les 2 tomes à venir d'"Africa dreams", mais nul doute sur le ton donné à ce premier volume. Il s'agit bien de plonger au coeur du projet congolais de  Léopold II , d'aller au bout  de son entreprise de pillage, d'une brutalité extrême, qui fut considérée comme une  référence par d'autres puissances coloniales.

 

Notes :

1. AJ Wauters , l'Etat indépendant du Congo, Bruxelles, 1899, p 415.      

2 : Le Congo devient une colonie de la belgique à la mort du souverain en 1908.   

3. E. Picard, En Congolie, 1909.   

4. Elikia M'Bokolo, sous la direction de M. Ferro, Le livre noir du colonialisme , l'Afrique : le temps des massacres, 2003, p 592

 

Bibliographie :

Marc Ferro (sous la dir.) : "Le livre noir du colonialisme" , Hachette pluriel 2003

Adam Hochschild : "Les fantômes du roi Léopold", Taillandier, 2007

Daniel Vangroenweghe : "Du sang sur les lianes", Aden, 2010

 

Sitographie :

- des contributions historiques à lire en ligne :

http://www.cobelco.info/presentationfs.htm

http://www.clionautes.org/spip.php?article927  (un article notament sur la société l'Anversoise chargée de la "collecte " du caoutchouc pour le souverain)

- une interview des créateurs de la BD  en partie tournée au musée Tervuren (musée royal Belge d'Afrique centrale)

http://www.tv5.org/TV5Site/webtv/video-7453-Africa_Dreams_l_histoire_tourmentee_de_la_colonisation_du_Congo_en_BD.htm

- sur Samarra, un autre article mettant en relation BD et colonisation par Julien Blottiere :

 http://mondomix.com/blogs/samarra.php/2009/11/28/tintin-au-congo-ou-la-mission-civilisatr

 

filmographie :

(à visionner en ligne en cliquant sur le titre ci dessous)

Peter Bate, "Le roi blanc, le caoutchouc rouge, la mort noire", Bruxelles, 2004.

 

 Et toujours sur Samarra et l'histgeobox, plein d'articles sur le Congo, à retrouver dans le dossier Samarra en Afrique ....

http://mondomix.com/blogs/samarra.php/2009/01/20/samarra-afrique

 

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