Samarra


Archives pour: Août 2010

La guerre du Pacifique : du petit au grand écran. (2)

par vservat Email

L'affrontement entre le Japon et les Etats-Unis dans le Pacifique reste sans doute une "question socialement vive" de part et d'autre du plus grand océan du monde. On a souvent, dans la presse généraliste ou spécialisée, des échos des coupes vives opérées par l'empire du Soleil Levant sur la mémoire du conflit et chaque année les commémorations du bombardement d'Hiroshima sont l'occasion pour le Japon de mettre en avant son statut de victime singulière de cette guerre. Sur l'autre rive, alors qu'Hollywood se montre d'ordinaire friand de mettre en image les vicissitudes de l'Histoire et exorcise parfois les démons de la nation par la voie cinématographique, certains silences en disent long ... à quand la production d'une fiction sur les camps d'internement pour les civils Nippo-américains en février 42 autorisés par F. Roosevelt et ouverts en Arizona, dans le Wyoming et le Nevada ? (1)

 

Taxer de partialité les auteurs-producteurs de "The Pacific" peut sembler facile quand on propose derrière une sélection d'oeuvres de fictions qui est, en elle même, forcément partiale. Toutefois, les créations retenues se caractérisent par une grande diversité des approches, des regards, des formes, des origines aussi ; les unes n'excluent pas les autres. Elles viendront en complément à la mini-série phare de la rentrée.

 

 

"Flags of our Fathers" ("Mémoires de nos pères") de C. Eastwood (2006)

Iwo Jima, février 45, 6 marines hissent le drapeau américain au sommet du mont Suribachi à 166 mètres d'altitude au point culminant de l'île. La photo, prise par Joe Rosenthal,  devient un cliché de légende aux Etats-Unis, où elle reçoit le prix Pulitzer. C'est sans doute aujourd'hui une des photos les plus célèbres de l'histoire du XXème siècle.

 

On découvre dans la fiction d'Eastwood quelques aspects de la guerre du Pacifique par l'intermédiaire de cette bataille. Le film revient notamment sur son organisation stratégique des deux côtés du front (tunnels et galeries abritant les japonais qui attendent l'engagement des marines sur la plage pour faire feu par exemple). Mais cette fiction porte en elle d'autres grilles de lecture du conflit. D'abord elle est le prétexte, comme le fait "The Pacific" avec le soldat John Basilone (2), de parler de l'arrière. La fameuse photo "Raising the flag on Iwo Jima" et certains soldats présents dessus, ont été utilisés comme support pour convaincre  la population des Etats-Unis de souscrire aux 7° bons de guerre. "Mémoires de nos pères", comme "The Pacific", relate avec conviction le trouble dans lequel sont jetés ces jeunes militaires passant du front réel au "home front" où ils sont instrumentalisés de façon parfois douleureuse pour eux.

 

Le film interroge aussi, par le biais de l'histoire de la photo de Joe Rosenthal, le pouvoir de l'image et la valeur du témoignage en temps de guerre alors que les différentes formes d'expression sont contrôlées . Le film rappelle l'histoire de la prise de vue de cette photo, devenue emblématique de la puissance militaire et du patriotisme américain, mais aussi  la part de mensonge qu'elle véhicule  que les survivants vont devoir assumer puis corriger.

 

 


 "Letters from Iwo Jima" ("Lettres d'Iwo Jima")   de C. Eastwood (2006)

C'est peut être le film qui incarne l'antithèse de la mini série "The Pacific", il est d'ailleurs surprenant de constater que certaines scènes se reflètent de façon inversée dans les deux oeuvres comme si l'on était passé "de l'autre côté du miroir". ( Rapelons que S. Spielberg est un des producteurs des 2 films d'Eastwood). Nous sommes encore à Iwo Jima, mais les yeux qui nous font découvrir les opérations en cours sont ceux d'officiers et soldats japonais. Coincés sur ce cailloux volcanique, chargés de le défendre coûte que coûte car dernier rempart protecteur de la "mère patrie", ils écrivent dans leurs derniers moments des lettres d'Iwo Jima. On y découvre une armée en bout de course dans laquelle la discipline de fer et la croyance en une victoire divine de l'empereur peine à se maintenir. Les soldats sont recrutés de plus en plus jeunes, les officiers n'arrivent plus à déterminer une stratégie de combat efficace, privés de renforts par l'épuisement de l'effort de guerre, menant un combat devenu vain dans la débandade d'une défaite qui approche. 

 


L'orage de feu est perceptible mais peu visible à l'écran, les images sont d'une grande sobriété, les hommes sont ordinaires, habités par les reminescences des temps heureux à l'approche d'un affrontement qu'ils prévoient fatal. L'originalité du film tient au fait que ce soit un américain qui raconte cette terrible  bataille de la guerre du Pacifique par les voix de l'ennemi d'alors sans le diaboliser ou le caricaturer, rendant un hommage sobre et nuancé aux combattants de la guerre.

 

 

 

"The thin red line" ("La ligne rouge") de T. Malik (1998)

C'est un film singulier qui fut victime lors de sa sortie de la sévère concurrence de "Saving private Ryan" ("Il faut sauver le soldat Ryan") et qui pourtant porte un regard tout à fait atypique sur la guerre. "The Thin Red Line" a pour cadre la bataille de Guadalcanal, mais est une oeuvre assez décontextualisée par rapport aux évènements historiques. Terence Malik choisit la voie introspective et sonde l'esprit de quelques soldats américains confrontés aux violences de la guerre. Les monologues intérieurs de ses personnages nous emmène dans une réflexion polyphonique sur la guerre qui s'individualise au gré des parcours personnels de chaque soldat. C'est donc une sorte de film choral qui maintient l'unité de temps et de lieu. 

Filmé avec une grande élégance, opposant la beauté et la quiétude de la nature à la violence et aux déchainements de fureur de la guerre, "The thin red line" met en scène une multitude d'acteurs qui sont mis au défi de faire sonner juste une voix intérieure, de se laisser habiter par les interrogations morales et philosophiques de l'humanité. Film de résonnances qui va bien au delà du seul traitement imagé de la guerre du Pacifique, l'œuvre de Terence Malik propose une vision réellement à part des autres productions. 

Pour l'anecdote le producteur du film n'est autre que Georges Stevens Jr, fils de Georges Stevens, célèbre réalisateur américain ("Geant", "Le journal d'Anne Franck") qui, mis au service de l'armée durant la deuxième guerre mondiale, filma, entre autre, la libération du camp de concentration de Dachau.

 

 

 

Quittons les productions américaines et les militaires pour se décentrer sur des rélisations japonaises, qui sans exclure certains aspects techniques du conflit, font une part plus importante au sort des civils.

 

"Kuroi ame" ("Pluie noire") de S. Imamura (1989)

 

Hiroshima, 6 août 1945, 8h15, la cérémonie du thé à laquelle participe la jeune Yasuko à l'extérieur de la ville est interrompue par un brusque éclair de lumière suivi de l'élévation d'un énorme nuage en  forme de champignon qui sidère ses hôtes. Elle se rend alors en ville à la recherche de son oncle et sa tante. Sur le chemin, Yasuko recoit des retombées radioactives sous forme d'une mystérieuse pluie noire. Elle devient une Hibakucha , une irradiée, condamnée au célibat par ceux qui ont survécu au cataclysme et rejetée de la société d'après guerre. 

Tourné en noir et blanc comme en est coutumier le réalisateur (c'était déjà le cas d'un de ses films précédents "La ballade de Narayama", palme d'or à Cannes en 1983), Shohei Imamura adapte avec "Pluie noire" le roman eponynome de M. Ibuse paru en 1970. Le roman et son adaptation cinématographique abordent les derniers temps de la guerre du Pacifique et en particulier  l'utilisation de l'arme atomique par les Etats Unis contre la ville japonaise d'Hiroshima. Aucune analyse des causes, des considérations militaires et géopolitiques de l"époque, mais une reconstitution ultra réaliste de l'explosion, de la ville et de ses habitants après la bombe. Le film constitue une bonne entrée également pour aborder les problématiques de l'après guerre et de la mémoire par la place que la société japonaise renaissante a laissé aux victimes de la bombe, un point de comparaison interessant avec le traitement mémoriel de la guerre aujourd'hui au Japon.

 

 

 

"Hotaru no Haka" ("Le tombeau des lucioles") de I. Takahata (1988)

 

"Le tombeau des lucioles" se distingue de plusieurs façons des oeuvres précédentes. D'abord dans sa forme puisque c'est un film d'animation. Ensuite par ses héros qui sont des enfants ce qui donne à cette oeuvre touchante une portée universelle dans le message qu'elle délivre sur la guerre. C'est, sur l'ensemble de cette sélection, l'oeuvre qui va le plus chercher l'émotion du spectateur. Pour les enseignants, c'est un support pédagogique très exploitable que ce soit pour étudier la guerre du Pacifique, le thème de l'enfance dans la guerre voire de la vie des civils durant  le conflit. 

Le film d'animation nous entraîne dans les pas de deux enfants abandonnés à leur sort dans les ruines d'une Kobé dévastée par les bombes incendiaires qui, rejetés par leur tante, se réfugient dans un abri. Le lien intense qui unit le frère et la soeur est vite mis en péril par la dégradation de la situation matérielle des deux enfants.

L'histoire adaptée d'une nouvelle éponyme, est servie par une très grande précision de la reconstitution, en particulier pour ce qui concerne les décors.

 

 

  

 

 

 (1) A. Kaspi, "Les Américains", tome I , "Naissance et Essor des Etats-Unis : 1607-1945" p322. Voir aussi sur le sujet le magnifique documentaire de Ken Burns et Lynn Novick "The War", 2007, qui évoque le sort des Nippo-américains et leur internement après Pearl Harbor.

(2) cf "La guerre du Pacifique du petit au grand écran (1)"

Un monde de Rap (1-II) Royaume-Uni

par Aug Email

 

 

 [De gauche à droite et de haut en bas : Bomb The Bass, Compil' Black Whole Styles, Roots Manuva, Dizzee Rascal, Roll Deep, Wiley, Tinchy Stryder, Chipmunk, N-Dubz, Professor Green, Jammer, Tinie Tempah, The Streets, Speech Debelle et M.I.A.; Faîtes un clic droit sur l'image pour l'aggrandir]

 

Article à lire, voir et écouter en cliquant sur le lecteur ci-dessous ou en podcast. Playlist complète, carte, sources et liens à la fin.

 

 

Retrouvez la première partie sur les années 1980 et 1990 en cliquant ici.

 

 

  •  De Roots Manuva à Dizzee Rascal

 

  J'ai terminé la première partie de la présentation de la scène rap britannique par Roots Manuva qui émerge à la fin des années 1990. Entamons cette deuxième partie sur les années 2000 par le même Roots Manuva puisqu'il est toujours, en ce début de deuxième décennie du XXIème siècle, l'une des locomotives du rap made in UK. Je vous fait écouter deux extraits de titres issus de son dernier album Slime & Reason, sorti en 2008. Observez-le d'abord dans "Again and Again" jouer une partie de cricket très originale puis dans le mystique et magnifique "Let The Spirit".

 

 

 

 

 

 

 

 

L'autre tête d'affiche du rap britannique, c'est donc Dizzee Rascal. S'il vit aujourd'hui dans la douce quiétude de la campagne anglaise au coeur du Kent, il a grandi à Bow, au nord-ouest de Londres. Son père est Nigérian et sa mère Ghanéenne.

A 19 ans en 2003, il a obtenu le Mercury Prize (prix annuel décerné depuis 1992 au meilleur album britannique ou irlandais) pour Boy in Da Corner, une première pour un rappeur. Il a depuis enchainé trois autres albums et autant de succès jusqu'à Tongue N' Cheek sorti en 2009. Son tube le plus connu, c'est "Bonkers" c'est-à-dire cinglé... "Certains pensent que je suis cinglé mais je suis juste libre !"

 

 

 

 

 

  • Le "Grime", émergence du style UK ?

 

Dizzee Rascal est souvent annoncé comme le meilleur représentant du style "grime" c'est-à-dire "sale". Sale par l'univers décrit par les MC, par la rythmique plutôt violente inspirée du dancehall jamaïcain, par la rapidité du flow, les phrases courtes, les mots répétés.  Mais le grime c'est aussi  une décomplexion à rapper sans dissimuler son accent, le langage et les sujets de tous les jours. C'est le moment décisif où les rappeurs vont cesser d'imiter le rap américain. Wiley est sans doute celui qui marque la rupture, il est le "parrain" du grime. Le grime se développe donc à la fin des années 1990, au sein d'une riche scène underground (entre rave, jungle et style garage) dans le quartier de Bow au Nord-Est de Londres. C'est l'épicentre du MCing britannique.

Dizzee Rascal est celui qui va faire émerger cette scène au grand jour. Il fait alors partie d'un collectif créé en 2002 : Roll Deep. Ce collectif compte également Wiley (Photo ci-contre) et  Tinchy Stryder. Si Roll Deep continue son chemin sous l'impulsion de Wiley, c'est sans Dizzee et Tinchy Stryder qui  ont entamé avec succès une carrière solo. Rascal rejette d'ailleurs le terme grime qu'il considère comme une invention de toutes pièces par des journalistes. Wiley préfère lui parler d'Eskibeat. Sur les traces de Rascal, de nombreux artistes prennent le micro et connaissent le succès. Le grime a même sa série télé interactive : Dubplate Drama.

 

Inspirée par le grime et par les disques de Salt-N-Pepa qu'écoutaient sa mère, la jeune rappeuse Lady Sovereign a grandi dans un HLM à Wembley. Son ascencion est très rapide puisqu'elle a signé un contrat avec Def Jam après avoir bluffé Jay-Z qui lui demandait un freestyle...

Toujours dans la mouvance Grime, le très jeune Chipmunk (né en 1990, de Tottenham) a été consacré meilleur artiste Hip-Hop en 2009 aux MOBO awards (MOBO signifie Music of Black Origin). Dans le même temps, le trio N-Dubz (de Camden Town au nord de Londres) était sacré meilleur groupe. Le groupe, créé en 2000, a produit deux albums en 2008 (Uncle B) et 2009 (Against All Odds). Chipmunk et N-Dubz ont été, avec Tinchy Stryder, les plus gros vendeurs de disques Hip-hop en 2009 au Royame-Uni.

Même si certains comme Dappy de N-Dubz se distinguent souvent dans la rubrique des faits divers, ils savent aussi se mobiliser pour des bonnes causes comme pour ce titre de 2009 "I Got Soul" qui dénonce l'utilisation des enfants-soldats. Le collectif Young Soul Rebels rassemble entre autres Chipmunk, Tinchy Stryder et N-Dubz.

 

De nombreux rappeurs comme Professor Green (vidéo ci-dessous), Jammer  et Tinie Tempah s'inscrivent également dans ce courant. Le rap britannique ne se limite pas au grime, nous allons le voir. D'ailleurs il y a aussi quelques gangstas comme Giggs.


 

 

 

  • Diversité

 

Dans un autre style, le rappeur The Streets (de son vrain nom Mike Skinner), originaire de West Heath à Birmingham, a déja sorti quatre albums depuis 2002 et est un des rappeurs les plus connus du pays.

 

 

 

Autre lauréate du Mercury Prize, cette fois-ci en 2009, la jeune Speech Debelle, récompensée pour Speech Therapy. De son vrai nom Corynne Eliott, elle est née en 1983 à Londres. Elle grandit sans père avec sa mère jusqu'à l'âge de 19 ans (écoutez la très belle chanson qu'elle écrit à ce père qu'elle n'a jamais connu "Daddy's Little Girl"). Elle quitte alors sa mère et va vivre quelques années dans la précarité. Une expérience qui constitue en grande partie la toile de fond de son premier album Speech Therapy (Le mot signifie également orthophonie en anglais). Speech Debelle est en effet une jeune rappeuse qui croit aux vertus de la parole. L'album est sorti en 2009 sur le label Big Dada et est produit en partie par Wayne Lotek qui produit également les disques de Roots Manuva. Manuva que l'on retrouve en featuring sur "Wheels In Motion". L'ensemble de l'album est une petite merveille qui mêle sonorités jazz et folk.

Malheureusement, le succès commercial n'a pas été au rendez-vous, des concerts ont été annulés (dont un à Nancy...) et Speech Debelle a décidé de rompre avec son label.  Aux dernières nouvelles, les choses se seraient arrangées... Elle travaille en ce moment sur un nouvel album annoncé pour bientôt, ça s'appellera The Art of Speech.

 

 

 

 

 

Enfin pour terminer évoquons un personnage inclassable et détonnant, que l'on ne peut bien sûr enfermer dans le seul Hip-hop : M.I.A. Elle est née à Londres, mais a vécu une partie de son enfance au Sri-Lanka, d'où ses parents sont originaires. Elle fait partie de la communauté tamoule, minoritaire au Sri-Lanka. Elle revendique fièrement cette origine et n'hésite pas à parler d'un "génocide" pratiqué par la majorité cinghalaise de l'île. Cela lui a valu de nombreuses menaces, y compris de l'armée srilankaise. Elle est davantage inspirée par le rap américain. Elle a connu la célebrité grâce au titre "Paper planes" qui figure dans la B.O. de Slumdog Millionnaire et dans lequel elle sample "Straight to Hell" des Clash ("Paper Planes" a lui même été samplé par Kanye West, voir ici). Elle vient de sortir son troisième album : Maya.

 

Voilà, tout ceci n'est qu'un aperçu subjectif. N'hésitez pas à me signaler erreurs, omissions et suggestions. Hope you enjoyed the vibe !

 

 

Découvrez la playlist UK Rap (II) avec Roots Manuva

 

Retrouvez tous les artistes évoqués dans la carte du hip-hop ci-dessous :

 


Afficher Géographie du Rap et du Hip-Hop sur une carte plus grande

 

 

 

Sources et liens :

 

 

Entretien avec Bertrand Dicale à l'occasion de la sortie de son ouvrage sur "Ces chansons qui font l'histoire".

par blot Email


Nous vous avons parlé il y quelques jours de "ces chansons qui font l'histoire", l'excellente chronique quotidienne de de Bertrand Dicale sur France info. Cette série estivale s'intéresse à la manière dont les "chansons influent sur l'histoire de nos sociétés".

Journaliste spécialisé dans les musiques populaires et auteur d'ouvrages remarqués ("Louis de Funès, grimaces et gloire", "Gréco, les vies d'une chanteuse"), Bertrand Dicale est l'animateur et le concepteur du projet qui se décline désormais sous la forme d'un livre ( les 49 chansons évoquées dans les chroniques plus onze chansons) qui sort le 25 août (coédition France-Info Textuel). Il a eu la grande gentilesse de répondre à nos questions. Nous l'en remercions encore.


1. Pouvez-vous présenter l'émission?

 

J'ai voulu raconter comment des chansons ont agi sur le cours de l'histoire, la grande histoire des peuples et des nations avec la Marseillaise, Va Pensiero, Amazing Grace ou l'Internationale, comme la "petite" histoire des valeurs et des cultures - de La Mauvaise réputation de Brassens à Wannabe des Spice Girls.


2. Comment vous est venue l'idée de créer cette émission?

 

L'idée est simple: on peut écrire tous les livres que l'on veut, il reste toujours que le meilleur discours sur la musique reste la musique et que la radio est le meilleur média imaginable pour faire écouter la musique et la commenter ou l'expliquer dans le même mouvement.



3. Quels furent vos critères de sélection des morceaux présentés?

 

D'abord, que les chansons aient vraiment agi, qu'elles aient réellement eu une influence sur le cours des événements ou sur la société dans laquelle elles ont émergé. Ensuite, que ces chansons soient assez fortes et belles pour susciter aussi un plaisir d'auditeur. Voilà pourquoi, tant qu'à présenter des hymnes de régimes totalitaires, j'ai conservé l'Internationale mais exclu le Horst Wessel Lied.

 

 

4. A partir de quelles sources avez-vous travaillé pour élaborer vos chroniques?

 

Les sources habituelles de mon travail: musique enregistrée, livres, journaux, revues, témoignages directs, avec toujours le souci d'utiliser des sources de première main et absolument d'époque, ce qui est décisif pour comprendre "Sur la commode" ou "Strange Fruit".

 

 

5. Si vous ne deviez retenir qu'une seule de ces "chansons qui font l'histoire", laquelle choisiriez-vous et pourquoi?

 

Justement, je n'en retiendrais pas qu'une seule, tant la chanson utilise des voies diverses pour agir sur les sociétés, tant cette entreprise touche de styles, d'époques et de genres. Parmi les centaines de chansons que j'ai listées, j'en ai retenu seulement 60 pour le livre (la chronique radio s'en tient à 49, parce qu'elle est passée tous les jours pendant sept semaines), ce qui est déjà un choix drastique.

 


6. Enfin quels sont vos projets?

 

A la radio, je poursuis sur France Info, tous les dimanches de la saison qui commence, une chronique qui fait dialoguer les chansons de jadis et l'actualité du moment. On va bien rire. Mes prochains livres sont un ouvrage sur Brassens, puisque je donne le "Collège de la Cité" (dix conférences de deux heures) à la Cité de la Musique pendant l'expo Brassens au printemps 2011. Puis une biographie de Cheick Raymond Leyris en juin prochain, et un essai sur le métissage, sans doute début 2011. Et la sortie en poche, début 2011 sans doute aussi, de ma biographie de Juliette Gréco.

 

Liens:

- Le blog de Bertrand Dicale: pas plus haut que le bord.

- Les chroniques de l'émission en écoute sur le site de France info.

- La page wikipédia consacrée à Bertrand Dicale.

 

Pinocchio version Requins Marteaux

par died Email

 

La BD connaît depuis quelques années un renouveau car elle intéresse de nombreux graphistes et artistes.....qui publient sur des blogs ou des sites... Quant à l'édition qui connaît une crise ancienne, l'album de BD semble  être épargné partiellement. En consultant le site des Requins marteaux, on ne peut que constater la santé éditoriale et créative de cet éditeur qui a connu les honneurs puisqu'en 2009, Pinocchio a été primé à Angoulême en recevant le Fauve d'Or.188 pages de pur bonheur, voilà ce que nous inspire cet album quand on l'a refermé. Alors pourquoi ?

D'abord parce que Winschluss (voir sa biographie) bouscule les codes de la BD pour écrire une œuvre déjantée, drôle, noire et incroyablement féroce....une sorte de Voyage au bout de la nuit de Pinocchio version BD (oui, j'ose la comparaison pour le pessimisme et l'anti-humanisme).

Commençons d'abord par la couverture de l'album qui donne le ton en quelque sorte : on voit un petit robot au nez de menteur autour un engrenage et un décor riche qui mélange les influences..... la richesse décorative de l'art nouveau mais en "noir"....où la nature s'immisce et envahit tout. Beurk....Quelques détails graphiques font penser aux tatouages des camionneurs ou des marins.....des roses, des glaives..... Quant au titre, Pinocchio, il a une police gothique non pas flamboyante mais enflammée....à la façon des vieux groupes de métal !!!

L'histoire se déroule autour de trois récits parallèles, tous très sombres : le destin de Gepetto, le créateur du petit robot, Pinocchio ce petit garçon-robot et enfin Jiminy, le cafard (écrivain raté en mal d'inspiration squattant dans la tête de Pinocchio).
Le récit s'entrecroise....les planches du cafard sont en noir et blanc et plutôt bavardes, il apparaît comme féroce, alcoolique, au langage cru.
Le début du récit de Geppeto est un exemple de virtuosité de la narration par la BD, on situe la maison, sa position sociale, son âge et on devine une activité d'invention qui se fait dans le plus grand secret... Très vite, ce Geppeto se démarque du bon vieux papy de Disney, il trouve que son petit robot pourrait être une "arme de destruction massive" (expression vouée à un grand succès par ailleurs !) et veut vendre ses plans à l'armée.
La femme de Geppeto meurt justement car elle a joué avec ce robot qui est une arme, en fait ! L'inventeur landruesque découpe sa femme (normal !) et l'enterre dans la forêt !Quant au petit robot, il se perd dans la ville et tombe entre les mains d'un gros industriel qui fait travailler les enfants à la chaîne. Devenu employé de la semaine grâce à sa dextérité de robot super doué, il commence à fabriquer des jeux dangereux qui provoquent des accidents. L'industriel doit s'en séparer et le jette comme les autres enfants incompétents...dans le four, mais.....(à suivre)Les périgrinations de ces trois personnages se poursuivent, toujours dans un climat sombre et on sourit de l'humour noir et déjanté.... Les trouvailles graphiques et narratives se multiplient et au détour d'une page, on devine des clins d'oeil graphiques comme par exemple la vague d'Hokusai....

(Convaincu ?...moi oui !)


Pour conclure ce qui séduit dans cet ouvrage, c'est qu'il s'agit d'une oeuvre graphique complète....dans laquelle on trouve autant de plaisir dans le récit que dans les dessins et la mise en page.  La superposition des trois récits laisse à l'auteur la possibilité de s'exprimer avec des techniques de dessin différentes...couleur, NB, planche avec un unique dessin...comme une peinture...puis simple dessin crayonné.
La critique dithyrambique et les prix ne se sont pas trompés, c'est un album incontournable, réussi pour un public adulte (quelques scènes peuvent choquer....le viol collectif de Blanche neige par exemple brise l'icône Disneyesque)


JC Diedrich
 

La guerre du Pacifique : du petit au grand écran. (1)

par vservat Email

Ce sera sans doute l'une des séries les plus attendues de cette rentrée télévisée, on l'annonce sur une chaîne cryptée à l'automne, en France. Il s'agit de la nouvelle saga produite par Steven Spielberg et Tom Hanks qui fait écho à l'inoubliable "Band of brothers" (1). Diffusée, comme sa grande soeur,sur la chaîne HBO, "The Pacific" nous emporte, non sur les théatres européens de la 2° guerre mondiale, mais sur ceux des archipels du Pacifique. Nous abandonnons les membres de la Easy Company, du capitaine Winters ("Band of brothers"), pour suivre la première division de marines. Quelques jeunes gens qui s'engagent dans le combat de leur vie, aux lendemains de la déclaration de guerre des Etats-Unis au Japon, suite à l'attaque de la base américiane de Pearl Harbor, le 7/12/1941. Pleins d'illusions, pétris des valeurs de l'Amérique éternelle (héroisme, patriotisme, défense de la liberté, religiosité etc.), nos marines se déplacent de saut d'îles en îles au gré des des archipels du Pacifique. Ils y découvrent, et nous avec eux,  une guerre très différente de celle qui se déroule en Europe. Ici pas de nazis, pas d'Adolf Hitler, pas de Staline non plus, mais un face à face anonyme et violent avec le "jap" (ou ses dénominations dérivées "fuckin' jap" étant la plus courante).

 

 

S'appuyant sur les mémoires de deux soldats, Robert Leckie et Eugène Sledge, la série se fait force d'être réaliste et ajoute un troisème héros au duo initial : John Basilone (2). La construction est tout à fait semblable à celle du précédent opus : on commence chaque épisode par des images d'archives, commentées, ensuite par des vétérans au regard habité, qui se remémorrent, d'une voix parfois brisée par l'émotion, leur campagne militaire dans le Pacifique. Puis, vient un générique absolument somptueux et une cinquantaine de minutes d'une vision de la guerre filmée souvent à hauteur d'homme, dans un style embarqué qui évoque, de façon quasi immédiate, le travail de Robert Capa (3). 10 épisodes pour revivre quelques unes des batailles les plus stratégiques, controversées et meurtrières de cette guerre en grande partie aéro-navale qui se termina par la réddition du Japon le 2/09/1945.

 

 

Les scénaristes n'ont pas envisagé de laisser au spectateur quelques minutes de répit (contrairement à "Band of Brothers" qui nous permit de suivre la préparation pré débarquement de Normandie de la Easy Company Outre-Manche). Dans "the Pacific", on a le droit à un aller simple supersonique pour l'enfer de Guadalcanal dès le premier épisode : les marines sont isolés sur une île dont le maintien dans le territoire des alliés est d'une importance capitale puisqu'elle protège la route de l'Australie de l'impérialisme nippon. Le baptême du feu est filmé avec une efficacité redoutable, les 2 marines, héros des épisodes d'ouverture, Robert Leckie et John Basilone, se transforment, en l'espace de deux fois 45 minutes, en vétérans au visage buriné, aux illusions entamées, au sens du sacrifice éprouvé. Le 3° épisode nous embarque en Australie pour une "pause", une permission après Guadalcanal. Le regard se décentre quelque peu puisqu'on voit comment l'arrière (le "home front") perçoit l'affrontement américano-nippon. Egrenage des morts tués au combat, perception au travers de cette littanie du caractère mondial du conflit. Toutefois, c'est bien l'héroïsme américain qu'il s'agit de célébrer avant tout.

 

 

L'épisode 4 se concentre sur la bataille de Cape Gloucester, une sorte d'enfer tropical : situé  en Nouvelle Guinée, ce cap fit l'objet d'un violent affrontement entre la première division de marines et la 53° division d'infanterie nippone pour la possession de pistes d'aterrissages situées à cet endroit. Les manoeuvres américaines furent retardées par des pluies diluviennes qui submergèrent les campements et semèrent le désespoir au sein des combattants (folie, suicide). A mi chemin de la série, trois épisodes sont consacrés aux affrontements pour la conquête de l'île de Peleliu, dans l'archipel de Palaos. Si "Band of brothers" atteignait son acmé dans l'épisode intitulé "Bastogne", nul doute que "the Pacific" atteint la sienne dans le second épisode consacré à cette bataille extrêmement meurtrière. C'est un point de basculement de la série tant la façon de filmer et les évènements reportés laissent le spectateur prisonnier d'un étau de barbarie, de sang, de feu et de soif. Pour la première division, relayée par une nouvelle compagnie dans laquelle officie le mortier Sledge, il faut aller déloger les Japonais des collines qui surplombent le nord ouest de l'île et pour ce faire s'emparer, au préalable, de l'aérodrome, no man's land carbonisé à la suite de combats acharnés, dont la traversée et la conquête exposent les américains à de nombreuses pertes. A l'issue des 3 épisodes, Peleliu est aux mains de l'armée américaine, les jeunes recrues qui en réchappent retrouvent leur base arrière (Pavuvu) le regard vide, les épaules affaissées, en véritables morts vivants. De l'autre côté de l'écran, le spectateur sort lui aussi passablement vidé du visionnage du tryptique.

 

 

Après à peine 35 minutes de répit, les auteurs nous replongent dans l'enfer d'Iwo Jima(4) qui se résume souvent aujourd'hui à une photo légendaire mais qui, à l'époque, fut une des épreuves militaires les plus difficiles pour les belligérants. Episode prolongé par une dernière confrontation, avant la déflagration finale, entre les corps de marines et l'armée nippone sur Okinawa, la plus meurtrière de la guerre du Pacifique nous rappelle-t-on. Ces épisodes ont le mérité de battre en brèche les clichés, issus pour partie des représentations européo-centrées de la guerre du Pacifique et des fictions un peu datées sur le sujet, qui ont ancré dans nos esprit l'idée que ce théâtre des opérations se résuma à un affrontement aéro-naval. L'antépénultième épisode et plus encore l'avant dernier paragraphe de la série nous plongent dans une sorte de Verdun sous les Tropiques ; l'uniforme des marines a autant la couleur de la boue que leur visage dont les yeux se vident progressivement de toute expression, de tout éclat d'humanité. La pluie torrentielle, la boue à laquelle se mèlent des cadavres en décomposition  sont un ennemi aussi coriace que le Japonais. Le retour des braves au pays, leur difficulté à se réinsérer, les douleurs des survivants clôturent la série.

 

 

Bien avant cette échéance, des interrogations surgissent. Si "The Pacific" a tenté de conserver le souffle épique de "Band of Brothers" et y réussit plutôt, on perçoit, même sans être très érudit sur la question, que l'écriture de l'histoire a été fortement  influencée par le souci de produire du roman national américain. On sait, depuis  "La liste de Schindler" (5)  notamment, que Spielberg se pose en auteur-pédagogue. L'utilisation dans sa série des témoignages de vétérans mélés aux images d'archives, légitime historiquement ses images de  fiction et c'est là où le bât blesse. Il n'échappera à personne que dans la mini-série les victimes, tout autant que les héros sont, à quelques exceptions près, toujours du côté des Etats-Unis. Ces marines sont jeunes, fiers, idéalistes quand ils entrent en guerre ; ils en sortent meurtris, anéantis, physiquement et marqués moralement à vie essentiellement par leur confrontation aux évènements, car leur sens du devoir et de l'obéissance ne les conduit guère à s'interroger sur certains de leurs actes. Les Japonais sont, eux, très peu humains : jusqu'au boutistes dans leur opposition aux marines, pervers dans l'utilisation des civils comme boucliers humains. La guerre du Pacifique filmée à hauteur d'hommes oui, mais les seuls hommes qui dirigent notre regard sont ceux de l'armée américaine. Les auteurs ne se décentrent jamais pour donner une autre perception du conflit, pour honorer finalement de la même façon les victimes de la guerre si bien qu'on n'est guère surpris du traitement fait de l'utilisation de l'arme atomique dans le récit proposé par le trio Speilberg-Hanks-Mc Kenna.

 

 

Somme toute, "The Pacific" est une mise en image poignante et impressionnante d'un des conflits de la 2° guerre mondiale. La série apporte des éclairages méritants sur des épisodes méconnus ou controversés qui se déroulèrent sur ce front. Toutefois, le sujet est traité de façon pour le moins partiale et manichéenne. Le contenu est d'autant plus contestable que les témoignages et images d'archives viennent, volontairement ou non, en appui d'une vision romancée contribuant inévitablement à produire un discours d'autorité Il n'est donc pas inutile de se plonger dans d'autres oeuvres de fiction sur la guerre du Pacifique de façon à remettre un peu de nuance et à varier les approches sur le sujet ; à cette fin, nous verrons bientôt ce qui se passe du côté du grand écran. 

 

 

 

 

(1) "Band of brothers" est une mini série de la chaîne HBO produite par le tandem Speilberg-Hanks, en 2001, relatant les faits d'armes de la Easy Company sur le front de l'ouest européen, de la préparation du débarquement de Normandie à l'effondrement du nazisme.

(2) New Yorkais issu d'une famille immigrée italienne, le Marine John Basilone reçut la médaille d'honneur pour ses actions lors de la bataille de Guadalcanal. L'armée et le gouvernement l'utilisa après sa décoration pour lever des fonds (war bounds) afin de financer la guerre.

(3) Robert Capa est un des plus grands photographes de guerre et photographe du XXème siècle. Il couvrit de nombreux conflits dont la deuxième guerre mondiale et en particulier le débarquement de Normandie sur Omaha Beach où il est le seul reporter présent pour Life magazine. Sur la centaine de photos qu'il prit ce jour là, 11 ont survécu à une erreur de manipulation d'un employé de Life qui, par mégarde, fit fondre ses négatifs. Les photos floues, tremblées témoignent de la violence des combats sur la plage devenue "bloody  Omaha" ou Omaha la sanglante.

(4) La bataille pour la prise de l'île volcanique d'Iwo Jima en février- mars 45 est une des dernières étapes militaires avant la rédition du Japon. 

(5) Enorme succès au Box-Office, "La liste de Schindler", oeuvre assez atypique à l'époque dans le filmographie de Spielberg, fut vendue en France (et sans doute ailleurs) comme une oeuvre de référence sur la Shoah. Ce discours fut renforcé par le travail entrepris par la fondation Spielberg de collecte des témoignages des rescapés du génocide. Le film a cependant fait l'objet de nombreuses critiques autant sur la forme que sur le fond, le travail de la fondation Spielberg est aussi sujet à réserves tant les témoignages recueillis sont normés et formatés. La fondation est aujourd'hui mise en péril suite  à l'affaire Madoff, le réalisateur ayant confié des fonds de sa fondation au financier, de l'ancien président du Nasdaq.

Un monde de Rap (1-I) Royaume-Uni

par Aug Email

 

 

 [De gauche à droite et de haut en bas : Bomb The Bass, Compil' Black Whole Styles, Roots Manuva, Dizzee Rascal, Roll Deep, Wiley, Tinchy Stryder, Chipmunk, N-Dubz, Professor Green, Jammer, Tinie Tempah, The Streets, Speech Debelle et M.I.A.; Faîtes un clic droit sur l'image pour l'aggrandir]

 

 

Inaugurons cette nouvelle série évolutive sur le rap dans le monde par une scène plutôt méconnue, celle du Royaume-Uni. Dans une première partie, nous évoquerons les années 1980 et 1990 avant d'aborder les années 2000 la semaine prochaine. Nous poursuivrons ensuite notre tour du monde par des pays comme l'Afrique du Sud, le Sénégal, le Canada et bien d'autres. Cet article est disponible en podcast, vous pouvez donc l'écouter avec le lecteur ci-dessous ou le télécharger en vous abonnant au flux des podcasts de Samarra. Vous trouverez au fil de cet article des vidéos et à la fin une playlist et de nombreux liens pour écouter les titres évoqués en entier. ENJOY !

 

 

 

 

 A l'heure d'entamer cet aperçu du paysage rapologique du Royaume-Uni, posons-nous cette question : le rap britannique est-il un rap de seconde catégorie qui n'aurait jamais pu se développer à l'ombre du grand frère américain ? En juillet, le nouveau Premier Ministre britannique David Cameron a reconnu lors de sa visite à Washington que le Royaume-Uni était le "junior partner" (partenaire de rang inférieur) dans la relation spéciale entre les deux pays. Est-ce également vrai pour le rap ? Quelques éléments de réponse.

 

 Il est vrai que le rap britannique est longtemps resté embryonnaire,  mais il semble avoir pris son envol depuis les années 1990. Les amateurs de rap d'Outre-Manche ont longtemps assouvi leur passion en écoutant le rap américain, d'autant plus qu'il n'y avait pas la barrière de la langue (seulement celle du slang....).  Depuis les années 1990, ce n'est plus tout à fait vrai grâce à quelques pionniers. Essayons d'y voir un peu plus clair et de voir ce qui fait la spécificité du rap made in UK.

 

 

  • Qui et où ?

 

 Comme aux Etats-Unis et en France, les rappeurs sont souvent mais pas exclusivement issus des minorités, en particulier les immigrés ou descendants d'immigrés des anciennes colonies britanniques comme les West Indies (Jamaïque, Caraïbes), l'Afrique (Nigeria, Ghana) et le sous-continent indien (Sri Lanka, Inde, Pakistan). Mais précisons, et  c'est sans doute une spécificité , que la scène Hip-Hop a toujours mêlé des rappeurs de toutes origines.

Nous allons essentiellement ici parler du rap anglais et principalement de ce qui se passe à Londres. Je ne suis pas suffisamment pointu pour vous parler du rap écossais, gallois ou nord-irlandais, pour autant qu'il existe véritablement !

A la question posée par le magazine Start Up en septembre 2008 : "Pourquoi le Hip-Hop n'a-t-il jamais vraiment percé au Royaume-Uni ?", Roots Manuva répondait : "Commercialement, c'est vrai. Mais philosophiquement, il a pris. La scène est simplement plus petite. Je crois que le multiculturalisme est spécifique à Londres et Birmingham [La deuxième ville anglaise avec plus d'un million d'habitants, 3,8 avec l'Aire urbaine]. Les régions sont lentes à s'adapter. Il y a des petites scènes hip-hop originales comme à Cambridge, Leeds, mais ça reste petit."

Si on regarde la carte du Hip-Hop au Royaume-Uni, Londres est  donc surreprésentée, en particulier ses quartiers péricentraux de l'Est (Bow en particlier) et du Sud.

 


Afficher Géographie du Rap et du Hip-Hop sur une carte plus grande

 

Mais revenons un peu en arrière et précisément aux années 1980.

 

 

 

  • Les pionniers : Tim Simenon et Bomb The Bass

 

 [Tim Simenon au milieu des années 1980; source]

 

En 1987, Tim Simenon, crée le groupe Bomb The Bass. Il est originaire de Brixton, un quartier multiethnique du sud de Londres qui compte une forte communauté caribéenne. Ce quartier a connu des émeutes retentissantes en 1981 suite à la multiplication excessive des contrôles de police, puis de nouveau en 1985 et 1995.  Dans sa musique, Simenon recourt massivement au sampling. En 1988, assisté de Pascal Gabriel, il se lance dans la réalisation du titre "Beat Dis", présenté au départ comme une production underground newyorkaise. Il est très inspiré par le son de New York. A l'image du "mur du son" du Bomb Squad (les producteurs de Public Enemy), Bomb The Bass empile les samples, pas moins de 72 pour le titre "Beat Dis" qui est un gros succès (2ème au Box-office britannique). Public Enemy est d'ailleurs samplé ainsi que de nombreux artistes hip-hop (Bambaataa, EPMD, Funky 4+1, Scholly D). L'inévitable Funky Drummer de James Brown et Prince sont également de la partie (La liste complète ici). Même si la direction prise ensuite par Simenon et le Bomb The Bass les emmènent davantage vers la dance et la house, preuve est faite que le hip-hop peut s'enraciner en terre anglaise. Pendant une dizaine d'années, de nombreux rappeurs se lancent dans le game, avec plus ou moins de réussite. Les maisons de disque, au départ enthousiastes, retirent peu à peu leurs billes du hip-hop qui continue pourtant en mode underground. Signalons Three Wize Men, Hijack, London Posse, Silver Bullet, Black Prophetz, Gunshot, Rodney P ou The Creators qui font partie de la première génération du hip-hop au Royaume-Uni. Au milieu des années 1990, beaucoup de chemin reste encore à parcourir...

 

 

  • Le rôle de Big Dada

 

En 1997, le label Ninja Tune lance Big Dada, sa branche consacrée au Hip-Hop. A l'origine de cette initiative, le journaliste  Will Ashon (ci-contre photo trouvée sur son blog). Ashon était frustré car personne ne pouvait se procurer les titres obscurs dont il parlait dans ses articles. Au mariage d'un de ses amis, il croise Peter Quicke du label Ninja Tune. Il le convainc de sortir un premier single pour voir. Il s'agit de "Misanthropic" du duo Alpha Phryme (voyez ici la version originale). Il faut alors un nom au nouveau label. En hommage au rappeur du Bronx Kool Keith, qu'Ashon surnomme Mac Dada, ce sera Big Dada. Au début, seuls des singles sortent sur le label.

Puis, un peu comme en France, une compilation va mettre sur orbite quelques artistes. En 1998, Big Dada sort donc la compil Black Whole Styles. Elle rassemble le meilleur du rap britannique dont Roots Manuva et l'Américain Saul Williams. C'est en 1999 que Big Dada décolle vraiment en signant le prometteur Roots Manuva. Celui-ci pose comme condition la production d'un album entier. En parallèle, plusieurs rappeurs américains trouvent, de manière fugace ou plus durable, un refuge musical propice à leurs créations au Royaume-Uni, à l'image de MF Doom ou de Saul Williams.

 

 

  • Roots Manuva  : la locomotive

 

 Avec Brand New Second Hand en 1999 (signifiant quelque chose comme "Une occasion toute neuve"), Roots Manuva obtient la reconnaissance. De son vrai nom Rodney Hilton Smith, il est né en 1972. Ses parents sont venus de Jamaïque mais il grandit à Stockwell au Sud de Londres. La musique sur laquelle il rappe est très inspirée par l'univers sonore jamaïcain (dub, ragga, reggae). Pourtant la musique profane n'était pas la bienvenue dans sa famille. Son père est un pasteur pentecôtiste qui lui a donné une éducation très stricte. Mais comme le dit Roots lui-même, c'est finalement la rue qui l'a emporté. Influence jamaïcaine donc pour la musique. Ajoutez à cela beaucoup d'humour et un délicieux accent cockney (l'accent des quartiers populaires de l'Est et du Sud de Londres). Pour vous donner un petit aperçu de l'humour à la Roots Manuva, regardez ces trois clips que je vous ai choisis. Le premier c'est celui de "Witness (1 hope)", son plus grand tube, issu de son deuxième album (Run Come Save Me). N'ayant rien gagné lors des jeux auxquels il participait à  l'école primaire, il revient  dans celle-ci vingt ans plus tard pour se rattraper...

 

 

Voici donc la playlist des titres évoqués cette semaine et de nombreux autres :

 

Découvrez la playlist UK Rap (I) avec Toastie Tailor

 

 

D'autres clips de Roots Manuva la semaine prochaine et la suite de cet aperçu de la scène rap avec la naissance du Grime et son émergence grâce à Dizzee Rascal.

Sources et liens dans l'article qui couvre la deuxième époque, celle des années 2000.

 

 

"Deux ou trois pierres à l'aspect sale"...

par Aug Email

[Photo de Sylvain Savolainen : Des diamants découverts en Sierra Leone]

 

Comme le dit Arrêt sur Images, la dernière fois que le procès de l'ancien Président libérien Charles Taylor avait eu droit à un sujet au 20h, c'était en 2008...

"Grâce" aux explications pour le moins gênées de l'ancienne mannequin Naomi Campbell, on reparle en effet dans les médias des nombreuses exactions commises par Taylor dans son pays et en Sierra Leone (il est jugé à La Haye par le Tribunal Spécial sur la Sierra Leone). Elle aurait en effet reçu "deux ou trois pierres à l'aspect sale" de Taylor en 1997. Lorsqu'on connait la provenance de ces pierres, ces révélations sont plutôt embarassantes...

 

Je vous propose d'en savoir plus sur les "diamants du sang" de Sierra Leone en découvrant ou redécouvrant plusieurs titres de rap qui abordent la question :

 

Kanye West (feat. Jay-Z) : "Diamonds from Sierra Leone" et Lupe Fiasco : "Conflict Diamonds" (+Nas : "Shine On"). Des rappeurs américains dénoncent l'aveuglement sur les "diamants du sang" qui servent à alimenter des guerres civiles.

 

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