Samarra


La guerre du Pacifique : du petit au grand écran. (1)

par vservat Email

Ce sera sans doute l'une des séries les plus attendues de cette rentrée télévisée, on l'annonce sur une chaîne cryptée à l'automne, en France. Il s'agit de la nouvelle saga produite par Steven Spielberg et Tom Hanks qui fait écho à l'inoubliable "Band of brothers" (1). Diffusée, comme sa grande soeur,sur la chaîne HBO, "The Pacific" nous emporte, non sur les théatres européens de la 2° guerre mondiale, mais sur ceux des archipels du Pacifique. Nous abandonnons les membres de la Easy Company, du capitaine Winters ("Band of brothers"), pour suivre la première division de marines. Quelques jeunes gens qui s'engagent dans le combat de leur vie, aux lendemains de la déclaration de guerre des Etats-Unis au Japon, suite à l'attaque de la base américiane de Pearl Harbor, le 7/12/1941. Pleins d'illusions, pétris des valeurs de l'Amérique éternelle (héroisme, patriotisme, défense de la liberté, religiosité etc.), nos marines se déplacent de saut d'îles en îles au gré des des archipels du Pacifique. Ils y découvrent, et nous avec eux,  une guerre très différente de celle qui se déroule en Europe. Ici pas de nazis, pas d'Adolf Hitler, pas de Staline non plus, mais un face à face anonyme et violent avec le "jap" (ou ses dénominations dérivées "fuckin' jap" étant la plus courante).

 

 

S'appuyant sur les mémoires de deux soldats, Robert Leckie et Eugène Sledge, la série se fait force d'être réaliste et ajoute un troisème héros au duo initial : John Basilone (2). La construction est tout à fait semblable à celle du précédent opus : on commence chaque épisode par des images d'archives, commentées, ensuite par des vétérans au regard habité, qui se remémorrent, d'une voix parfois brisée par l'émotion, leur campagne militaire dans le Pacifique. Puis, vient un générique absolument somptueux et une cinquantaine de minutes d'une vision de la guerre filmée souvent à hauteur d'homme, dans un style embarqué qui évoque, de façon quasi immédiate, le travail de Robert Capa (3). 10 épisodes pour revivre quelques unes des batailles les plus stratégiques, controversées et meurtrières de cette guerre en grande partie aéro-navale qui se termina par la réddition du Japon le 2/09/1945.

 

 

Les scénaristes n'ont pas envisagé de laisser au spectateur quelques minutes de répit (contrairement à "Band of Brothers" qui nous permit de suivre la préparation pré débarquement de Normandie de la Easy Company Outre-Manche). Dans "the Pacific", on a le droit à un aller simple supersonique pour l'enfer de Guadalcanal dès le premier épisode : les marines sont isolés sur une île dont le maintien dans le territoire des alliés est d'une importance capitale puisqu'elle protège la route de l'Australie de l'impérialisme nippon. Le baptême du feu est filmé avec une efficacité redoutable, les 2 marines, héros des épisodes d'ouverture, Robert Leckie et John Basilone, se transforment, en l'espace de deux fois 45 minutes, en vétérans au visage buriné, aux illusions entamées, au sens du sacrifice éprouvé. Le 3° épisode nous embarque en Australie pour une "pause", une permission après Guadalcanal. Le regard se décentre quelque peu puisqu'on voit comment l'arrière (le "home front") perçoit l'affrontement américano-nippon. Egrenage des morts tués au combat, perception au travers de cette littanie du caractère mondial du conflit. Toutefois, c'est bien l'héroïsme américain qu'il s'agit de célébrer avant tout.

 

 

L'épisode 4 se concentre sur la bataille de Cape Gloucester, une sorte d'enfer tropical : situé  en Nouvelle Guinée, ce cap fit l'objet d'un violent affrontement entre la première division de marines et la 53° division d'infanterie nippone pour la possession de pistes d'aterrissages situées à cet endroit. Les manoeuvres américaines furent retardées par des pluies diluviennes qui submergèrent les campements et semèrent le désespoir au sein des combattants (folie, suicide). A mi chemin de la série, trois épisodes sont consacrés aux affrontements pour la conquête de l'île de Peleliu, dans l'archipel de Palaos. Si "Band of brothers" atteignait son acmé dans l'épisode intitulé "Bastogne", nul doute que "the Pacific" atteint la sienne dans le second épisode consacré à cette bataille extrêmement meurtrière. C'est un point de basculement de la série tant la façon de filmer et les évènements reportés laissent le spectateur prisonnier d'un étau de barbarie, de sang, de feu et de soif. Pour la première division, relayée par une nouvelle compagnie dans laquelle officie le mortier Sledge, il faut aller déloger les Japonais des collines qui surplombent le nord ouest de l'île et pour ce faire s'emparer, au préalable, de l'aérodrome, no man's land carbonisé à la suite de combats acharnés, dont la traversée et la conquête exposent les américains à de nombreuses pertes. A l'issue des 3 épisodes, Peleliu est aux mains de l'armée américaine, les jeunes recrues qui en réchappent retrouvent leur base arrière (Pavuvu) le regard vide, les épaules affaissées, en véritables morts vivants. De l'autre côté de l'écran, le spectateur sort lui aussi passablement vidé du visionnage du tryptique.

 

 

Après à peine 35 minutes de répit, les auteurs nous replongent dans l'enfer d'Iwo Jima(4) qui se résume souvent aujourd'hui à une photo légendaire mais qui, à l'époque, fut une des épreuves militaires les plus difficiles pour les belligérants. Episode prolongé par une dernière confrontation, avant la déflagration finale, entre les corps de marines et l'armée nippone sur Okinawa, la plus meurtrière de la guerre du Pacifique nous rappelle-t-on. Ces épisodes ont le mérité de battre en brèche les clichés, issus pour partie des représentations européo-centrées de la guerre du Pacifique et des fictions un peu datées sur le sujet, qui ont ancré dans nos esprit l'idée que ce théâtre des opérations se résuma à un affrontement aéro-naval. L'antépénultième épisode et plus encore l'avant dernier paragraphe de la série nous plongent dans une sorte de Verdun sous les Tropiques ; l'uniforme des marines a autant la couleur de la boue que leur visage dont les yeux se vident progressivement de toute expression, de tout éclat d'humanité. La pluie torrentielle, la boue à laquelle se mèlent des cadavres en décomposition  sont un ennemi aussi coriace que le Japonais. Le retour des braves au pays, leur difficulté à se réinsérer, les douleurs des survivants clôturent la série.

 

 

Bien avant cette échéance, des interrogations surgissent. Si "The Pacific" a tenté de conserver le souffle épique de "Band of Brothers" et y réussit plutôt, on perçoit, même sans être très érudit sur la question, que l'écriture de l'histoire a été fortement  influencée par le souci de produire du roman national américain. On sait, depuis  "La liste de Schindler" (5)  notamment, que Spielberg se pose en auteur-pédagogue. L'utilisation dans sa série des témoignages de vétérans mélés aux images d'archives, légitime historiquement ses images de  fiction et c'est là où le bât blesse. Il n'échappera à personne que dans la mini-série les victimes, tout autant que les héros sont, à quelques exceptions près, toujours du côté des Etats-Unis. Ces marines sont jeunes, fiers, idéalistes quand ils entrent en guerre ; ils en sortent meurtris, anéantis, physiquement et marqués moralement à vie essentiellement par leur confrontation aux évènements, car leur sens du devoir et de l'obéissance ne les conduit guère à s'interroger sur certains de leurs actes. Les Japonais sont, eux, très peu humains : jusqu'au boutistes dans leur opposition aux marines, pervers dans l'utilisation des civils comme boucliers humains. La guerre du Pacifique filmée à hauteur d'hommes oui, mais les seuls hommes qui dirigent notre regard sont ceux de l'armée américaine. Les auteurs ne se décentrent jamais pour donner une autre perception du conflit, pour honorer finalement de la même façon les victimes de la guerre si bien qu'on n'est guère surpris du traitement fait de l'utilisation de l'arme atomique dans le récit proposé par le trio Speilberg-Hanks-Mc Kenna.

 

 

Somme toute, "The Pacific" est une mise en image poignante et impressionnante d'un des conflits de la 2° guerre mondiale. La série apporte des éclairages méritants sur des épisodes méconnus ou controversés qui se déroulèrent sur ce front. Toutefois, le sujet est traité de façon pour le moins partiale et manichéenne. Le contenu est d'autant plus contestable que les témoignages et images d'archives viennent, volontairement ou non, en appui d'une vision romancée contribuant inévitablement à produire un discours d'autorité Il n'est donc pas inutile de se plonger dans d'autres oeuvres de fiction sur la guerre du Pacifique de façon à remettre un peu de nuance et à varier les approches sur le sujet ; à cette fin, nous verrons bientôt ce qui se passe du côté du grand écran. 

 

 

 

 

(1) "Band of brothers" est une mini série de la chaîne HBO produite par le tandem Speilberg-Hanks, en 2001, relatant les faits d'armes de la Easy Company sur le front de l'ouest européen, de la préparation du débarquement de Normandie à l'effondrement du nazisme.

(2) New Yorkais issu d'une famille immigrée italienne, le Marine John Basilone reçut la médaille d'honneur pour ses actions lors de la bataille de Guadalcanal. L'armée et le gouvernement l'utilisa après sa décoration pour lever des fonds (war bounds) afin de financer la guerre.

(3) Robert Capa est un des plus grands photographes de guerre et photographe du XXème siècle. Il couvrit de nombreux conflits dont la deuxième guerre mondiale et en particulier le débarquement de Normandie sur Omaha Beach où il est le seul reporter présent pour Life magazine. Sur la centaine de photos qu'il prit ce jour là, 11 ont survécu à une erreur de manipulation d'un employé de Life qui, par mégarde, fit fondre ses négatifs. Les photos floues, tremblées témoignent de la violence des combats sur la plage devenue "bloody  Omaha" ou Omaha la sanglante.

(4) La bataille pour la prise de l'île volcanique d'Iwo Jima en février- mars 45 est une des dernières étapes militaires avant la rédition du Japon. 

(5) Enorme succès au Box-Office, "La liste de Schindler", oeuvre assez atypique à l'époque dans le filmographie de Spielberg, fut vendue en France (et sans doute ailleurs) comme une oeuvre de référence sur la Shoah. Ce discours fut renforcé par le travail entrepris par la fondation Spielberg de collecte des témoignages des rescapés du génocide. Le film a cependant fait l'objet de nombreuses critiques autant sur la forme que sur le fond, le travail de la fondation Spielberg est aussi sujet à réserves tant les témoignages recueillis sont normés et formatés. La fondation est aujourd'hui mise en péril suite  à l'affaire Madoff, le réalisateur ayant confié des fonds de sa fondation au financier, de l'ancien président du Nasdaq.

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