Samarra


Archives pour: Février 2011

Irlandes : histoires, mémoires, identités. Entretien avec Laurent Colantonio.

par vservat Email

Terre progressivement conquise à partir du XIIème siècle et assujettie à l'Angleterre (à laquelle l'Irlande du Nord est encore attachée dans le cadre du Royaume-Uni), pays saigné par l'émigration et la Grande Famine du milieu du XIXème siècle, états meurtris par une indépendance incomplète et une partition douloureuse qui conduira les provinces du Nord à s'enfoncer dans une guerre terrible jusqu'en 1998, l'Irlande ne peut toutefois seulement s'appréhender à l'aune de cette via dolorosa du temps long de l'histoire. De ce passé mouvementé, les Irlandais ont construit des identités différentes, parfois conflictuelles, au fil des évènements conservés en mémoire et parfois remodelés en fonction d'enjeux plus contemporains.

Histoires, identités, mémoires des  Irlandes, c'est sur ces thèmes que Laurent Colantonio (1), historien spécialiste de l'Irlande a bien voulu nous répondre, et nous éclairer sur les façons dont les évènements du passé s'isncrivent dans le présent des Irlandes, et des Irlandais. 

 

 

 

 

  • Sur Samarra et l'histgeobox, nous avons beaucoup parlé de l'Irlande, en particulier de l'émigration provoquée par la Grande Famine du milieu du XIX siècle (2) . Que penser de la reprise de l'émigration ?

 

 

 

Si les Irlandais ont la réputation d’être un peuple d’émigrants, il faut d’abord rappeler que ce phénomène est somme toute assez récent, puisque jusqu’au XVIIIe siècle, l’île comptait un solde migratoire positif. Puis, au XIXe siècle, l’histoire de l’Irlande est devenue indissociable de celle des femmes et des hommes qui la quittaient en masse, poussés, pour la plupart, par des motivations essentiellement économiques. Au milieu du siècle, le phénomène a pris un tour particulièrement tragique au moment de la Grande Famine (1846-1851), qui a précipité le départ d’au moins un million d’hommes et de femmes en 6 ans, et qui a ainsi contribué à la constitution d’une véritable diaspora irlandaise (c’est-à-dire la reconstitution, en plusieurs points du globe, de communautés irlandaises qui conservent des liens identitaires forts avec la mère-patrie). Ceci dit, il faut aussi souligner que le phénomène avait été largement amorcé en amont de la Famine, avec déjà un million de départ entre 1815 et 1845. Et après le pic du milieu du siècle, les contingents se sont stabilisés à des niveaux certes inférieurs, mais les flux ne se sont pas taris. Les chiffres pourtant élevés des années 1880 ont même été dépassés dans les années 1950…

 

 

      L’un des phénomènes les plus marquants des années 1990 à 2006 en Irlande aura été, pour la première fois de son histoire contemporaine, l’inversion des courants migratoires. En effet, le boom économique du « Celtic Tiger » a fait de l’Irlande l’un des pays européens les plus attractifs, accueillant des réfugiés et des migrants économiques venus d’Europe de l’Est, des Philippines, de Malaisie, d’Afrique du Sud…, tandis que dans le même temps les Irlandais voyaient moins d’avantages à quitter leur pays et les retours d’Irlandais dans leur pays d’origine se sont multipliés (« rémigration »). Ces flux migratoires inversés ont eu des effets considérables sur la société irlandaise en général, dont on commence à se faire une idée précise, alors même que s’amorce une nouvelle inversion de la tendance. Racisme et xénophobie, dont les manifestations étaient jusqu’alors assez marginales, occupent désormais le terrain social et médiatique, surtout depuis que la récente crise a brutalement replongé le pays dans les difficultés économiques. Aujourd’hui, des intellectuels réclament une vraie réflexion sur les questions d’intégration des populations nouvelles, ils s’élèvent contre la monté de la haine de l’autre, du migrant, de l’étranger bouc-émissaire, contre l’émergence sur la scène publique de groupes anti-immigrants… dans un pays dont l’histoire des deux derniers siècles a pourtant été tellement marquée par la figure du migrant déraciné !

 

 

      Aujourd’hui, le retour de balancier migratoire semble accompagner le retour de balancier économique (3) . L’Irlande n’est plus attractive et, à nouveau, le monde attire les Irlandais. En ce début de millénaire, le risque, pour ces nouveaux candidats au départ, de subir le regard hostile posé sur leurs prédécesseurs du milieu du XIXe siècle n’est plus d’actualité, depuis longtemps déjà… 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  • Autant Famine/émigration semblent très ancrées dans la mémoire de la République d'Irlande, autant elles semblent moins présentes dans celle de l'Irlande du Nord. Est-ce à dire que cette dernière fut épargnée ou les deux pays ont-ils fini par cristalliser leurs mémoires collectives sur des repères différents?

 

 

Il est vrai qu’à Belfast par exemple, les murals (4) qui représentent la Grande Famine se trouvent dans les quartiers républicains-catholiques. Vrai aussi que la Famine a souvent été convoquée, dans le discours nationaliste, comme l’expression paroxysmique de la domination multiséculaire et du mauvais gouvernement britannique en Irlande. Je pense notamment à la fameuse phrase de John Mitchel : « Si c’est le Tout-Puissant qui a envoyé le mildiou, ce sont bien les Anglais qui ont créé la Famine. » (John Mitchel, The Last Conquest of Ireland (Perhaps), Glasgow, Cameron & Ferguson, 1861, réédition : Dublin, UCD Press, 2005)

 

 

 

Côté unioniste, le discours étant moins enclin à s’opposer à l’île voisine, la mémoire de la Famine ne joue pas le même rôle, et des événements comme le sacrifice de la 36e division d’Ulster en juillet 1916, aux premiers jours de la bataille de la Somme, sont plus volontiers retenus comme des marqueurs identitaires forts. Cependant, au moment même de la Famine, des voix unionistes, comme celle d’Isaac Butt (5) en 1847, s’étaient bien élevées pour dénoncer l’incurie du gouvernement britannique. Depuis, les travaux de Christine Kinealy et Gerard MacAtasney (The Hidden Famine: Poverty, Hunger and Sectarianism in Belfast c.1840-18450, London, Pluto Press, 2000) ont bien montré à quel point le nord “protestant” n’avait pas du tout été épargné par le fléau. Enfin, j’ajoute que l’émigration est aussi un phénomène qui a touché les protestants, en particulier ceux du nord, aux XIXe et XXe siècle.

 

 

  • Le Bloddy Sunday de Derry (6) correspond peut être moins à ce cas de figure étant à la convergence de plusieurs histoires et mémoires (celle des nord-irlandais, des noirs américains, des forces anglaises dont la culpabilité vient d'être reconnue par le rapport Saville), pourquoi tient-il une telle place dans les luttes nationales et dans les mémoires ?

 

 

Question difficile ! mais là encore, du point de vue nationaliste, je pense que le Bloody Sunday représente un nouvel épisode tragique qui symbolise la persistance de l’oppression britannique en Irlande, un événement au cours duquel des civils, sans armes, ont été victimes du pouvoir ennemi, de son armée, de son système judiciaire.

 

 

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Pour les nationalistes, le Bloody Sunday de 1972 est le second Bloody Sunday, après celui du 21 novembre 1920 : dans l’après-midi, les forces de police tirèrent sur les spectateurs au cours d’un match de football gaélique dans le stade de Croke Park (7), à Dublin ; la fusillade fit quatorze morts et une soixantaine de blessés. Si l’écho du second Bloody Sunday est aujourd’hui le plus retentissant, la filiation entre les deux tragédies, ne serait-ce que par la reprise du nom, ne fait guère de doute en Irlande. Un lien indéfectible relie les morts du Bogside [photo ci des, à gauche-vservat] (8) à ceux de Croke Park, victimes innocentes et désarmées de la barbarie de l’occupant. Le 21 novembre 1920 comme le 30 janvier 1972 sont inscrits au patrimoine mémoriel républicain, dont ils constituent chacun un maillon supplémentaire de la longue chaîne des exactions britanniques…

 

 

 

Les événements de 1920 [photo de Croke Park, ci contre - Aug] sont décrits dans le film de Neil Jordan, Michael Collins (1996). Chanté par U2, le Bloody Sunday de 1972 (9) a pour sa part été porté à l’écran en 2002 par le réalisateur britannique Paul Greengrass(10).  Quand le film est sorti, les conclusions du Rapport Saville n’étaient pas encore publiées. Elles ont été rendues publiques en juin 2010 après douze années d’investigation. Le rapport affirme la lourde responsabilité britannique et accable en particulier une unité de parachutistes britanniques qui, ce dimanche 30 janvier 1972, a tiré sans motif légitime et sans sommation sur une foule désarmée marchant pour les droits civiques, occasionnant la mort de treize manifestants. Le rapport précise que les soldats ont ensuite menti de manière concertée à la justice, afin de cacher leurs agissements criminels.

 
 
  • En Irlande du Nord, histoires et mémoires sont scindées entre les deux communautés républicaine/catholique et loyaliste/protestante. Cela se traduit dans les territoires des villes et des bourgades par les murals. Que disent-ils du conflit et comment ils ont évolué avec son apaisement depuis 1998 (11)? 

 

 

     

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     En effet, depuis la fin des années 1970, dans les quartiers populaires des villes nord-irlandaises, l’affrontement s’affiche et se raconte sur les murs, sur les pignons des maisons. Des centaines de peintures de rue qui constituent à la fois un art de propagande (avec un langage et un style qui lui sont propres), un support privilégié des imaginaires communautaires et des constructions identitaires antagonistes, un lieu où, longtemps, le conflit s’est trouvé prolongé par d’autres moyens, en particulier l’instrumentalisation politique du passé. Sur ces murs peints qui « marquent » le territoire, le passé mis en scène a servi de vade mecum pictural à l’usage de celui ou celle qui aurait oublié pourquoi et contre qui il lutte. Côté républicain : Grande Famine, insurrection de Pâques 1916,[photo de mural ci-dessus, Belfast,Falls - vservat et de la plaque commémorative du soulèvement de 1916, poste de Dublin - Aug]  hommage rendu aux victimes du Bloody Sunday de 1972 ou aux grévistes de la faim de 1981 (en particulier à Bobby Sands (12)). [photos ci-dessous. Mural, Bobby Sands, Belfast Falls road et Bloody Sunday, Derry, Bogside - vservat]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     Côté loyaliste : hommage à Cromwell [Photo ci dessous à gauche, Belfast, Shankhill - vservat] et surtout à Guillaume d’Orange sur son cheval blanc, victorieux des papistes à la bataille de la Boyne (1691), ou encore au 36e bataillon d’Ulster qui fut décimé au combat sur lecontinent pendant la Grande Guerre… Ajoutons que les références au passé n’ont jamais constitué l’unique source d’inspiration des artistes. Évocations religieuses, messages de soutien aux prisonniers et surtout fresques à la gloire des paramilitaires, volontairement agressives et inquiétantes, comptent aussi parmi les sujets les plus représentés. Cagoules, poings levés ou mitraillettes brandies vers le ciel, les deux camps ont souvent puisé au même répertoire iconographique et symbolique pour mettre en scène les combattants clandestins de la cause défendue, volontaires de l’IRA chez les républicains, de l’UVF (Ulster Volunteer Force) ou de l’UDA (Ulster Defence Association) chez les loyalistes. [photo ci dessous à droite, Belfast, Shankill -vservat]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

Aujourd’hui, repeintes aux couleurs du temps et du processus de paix amorcé en 1998, les peintures murales d’Irlande du Nord, toujours très nombreuses, témoignent plutôt de l’évolution des regards portés sur le passé conflictuel, des nouvelles attentes du présent et des recompositions en cours des discours identitaires. Les fresques les plus agressives ou militaristes sont régulièrement effacées, au profit de la mise en avant de messages de paix ou d’autres références historiques ou identitaires puisées dans un passé communautaire beaucoup moins belliqueux [photo ci dessous à gauche Derry, Bogside - vservat]. Les républicains mettent notamment en exergue leur riche et lointain héritage culturel celtique [photo ci dessous à droite, Belfast Shankill - vservat], redécouvert à la fin du XIXe siècle par les promoteurs du nationalisme culturel ; les loyalistes convoquent pour leur part d’autres « fils d’Ulster », tel George Best, le grand footballeur nord-irlandais protestant des années 1970, disparu en 2005…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

    Depuis le milieu des années 2000, de nouvelles peintures font aussi référence à un présent totalement déconnecté de la guerre ou des « Troubles », ce qui constitue en soi une petite révolution si l’on considère que la raison d’être des murals était jusqu’alors d’accompagner le conflit. Elles proposent des sujets « neutres » au regard des tensions nationales nord-irlandaises, reflets de préoccupations sociales qui n’avaient jusqu’alors pas eu droit de cité sur les murs, comme la prévention contre le suicide ou la lutte contre la drogue.


 

  • Leur maintien dans l'espace urbain contribue-t-il a entretenir des frontières spatiales et mentales entre les communautés ? Sont ils l'enjeu de tensions ou au contraire vont ils finir par s'intégrer à une sorte de folklore touristique parfois morbide les rendant peut être moins solennels? 

 

 

        Aujourd’hui, avec le retour de la paix, l’Irlande du Nord est devenu un espace touristique en Europe. Outre le Chaussée des Géants, [photo ci-contre - vservat], les Mourne Mountains et leur parc naturel, les fortifications médiévales de Derry, etc., les murals constituent aussi des attractions. Plusieurs milliers de personnes optent en effet chaque année pour une visite commentée – à pied, en taxi ou en bus – des quartiers populaires marqués par cette guerre de Trente Ans contemporaine. Au programme, stations prolongées devant les murals les plus fameux. Certains sont devenus « historiques », comme celui qui, depuis 1969, annonce que vous entrez dans le quartier républicain de « Free Derry » [photo ci dessous, Derry - vservat], ou encore son équivalent unioniste de Sandy Row à Belfast. D’autres fresques à la gloire des paramilitaires ont aussi été conservées pour des raisons touristiques ou patrimoniales mais, de plus en plus, le souci de garder la trace du passé sans nuire au processus de paix a conduit à afficher, en petit à côté du mur repeint aux couleurs du présent, une photographie de l’ancienne version désormais recouverte.

 

 

 


  Le développement rapide de cette forme de tourisme en Irlande du Nord est souvent présenté comme un indice de la pacification des relations sociales dans la province et de la prise de distance des habitants vis-à-vis de la violence et de la guerre. Les deux communautés ne se battent plus, elles reconnaissent leur existence mutuelle, collaborent pour assurer la sécurité des touristes, satisfaire leurs demandes et tirer des profits financiers de l’entreprise. Mais ces « terror tours », comme la presse affectionne de les nommer, peuvent aussi être interprétés comme le prolongement du conflit par d’autres moyens que la violence terroriste. Le succès de ces visites politiques doit sans doute beaucoup à la personnalité des guides qui les animent, d’anciens prisonniers politiques républicains, témoins et acteurs privilégiés de l’histoire qu’ils font revivre, en toute partialité.

  

 

 

     Toutefois, le concept de tourisme mémoriel n’est pas l’apanage des seuls anciens combattants reconvertis, et ce nouveau champ de bataille est foulé par d’autres armées, dont la force de frappe est souvent bien supérieure. La fin des « Troubles » ayant produit un appel d’air sans précédent en Ulster, des offres touristiques variées, déjà éprouvées dans d’autres capitales, ont fait leur apparition à Belfast, au nombre desquelles la très classique visite commentée de la ville en bus rouge à toit ouvert – quand le temps le permet. En une heure et demie, vous découvrirez le centre-ville, les docks, les chantiers navals, la Queen’s University, les jardins botaniques, les pubs traditionnels… et les fresques de Shankill ou Falls Road (13). Il existe aussi un « grand tour » de la ville en taxi, avec au programme une traversée des « political districts ». À la différence des visites estampillées « républicaines » ou « loyalistes », ces formules (bus ou taxi), proposent un commentaire assez aseptisé, adapté à un public élargi. Le discours se veut plus objectif, moins politique, indépendant des factions ; toutes les précautions sont prises pour qu’il soit acceptable pour tous. Des choix dictés par des considérations commerciales et marketing plus affirmées.

 

 

    Dès les années 1990, le Sinn Féin – longtemps vitrine politique de l’IRA – s’était prononcé en faveur de cette forme particulière de tourisme mémoriel et politique, dès lors que les initiatives étaient portées par des membres de la communauté. Gerry Adams y voyait déjà un moyen de développer les quartiers enclavés de Belfast-Ouest – victimes des contrecoups de la crise politique et du marasme économique de la province – tout en continuant de propager le message républicain. Ce discours favorable à la convergence entre usages politiques et exploitation marchande du passé récent, toujours d’actualité pour le Sinn Féin, est loin de faire l’unanimité chez les autres acteurs politiques de la province. Pour certains habitants des quartiers, juge cette pratique  insupportable. Pour d’autres, les usages mercantiles des « Troubles », avec tout ce qu’ils comportent de risques de dilution ou de perte du sens premier de la tragédie, tendent à brouiller les pistes et les messages, à caricaturer les positions et, en définitive, conduisent à une inquiétante folklorisation du passé, surtout ressentie lorsque les visites sont organisées par des compagnies « extérieures » à la communauté. D’autres voix encore se sont élevées contre les détournements politiques au profit des extrémistes de chaque camp qui ne se gênent pas, au cours des visites, pour glorifier la terreur passée et attiser les haines. Le cynisme et l’obscénité de l’exploitation mercantile des souffrances passées (mais toujours vives) des Nord-Irlandais, l’instrumentalisation touristique des morts dont le souvenir est offert sans distance critique aux hordes de curieux, à mi-chemin entre curiosité malsaine et excitation morbide, sont aussi régulièrement dénoncés, tout comme le fait que des ex-terroristes qui ont passé leur vie à détruire la ville et à tuer puisse continuer, sous une autre forme, d’exploiter ce filon morbide.


 

 

  • Quel regard porte d'ailleurs l'historien sur le foisonnement d'oeuvres inspirées par l'histoire irlandaise ? Un choix musical, un choix cinématographique et/ou littéraire, argumentés pour finir ?

 

 

      Je ne suis pas sûr qu’il s’agisse là d’une spécificité irlandaise. Nombre des nations modernes, « inventées » au XIXe et au XXe siècles, ont puisé dans les répertoires artistiques pour définir les contours de ce qu’Anne-Marie Thiesse désigne comme leur "check-list » identitaire". Selon cette historienne, « rien de plus international que la formation des identités nationales » (AM Thiesse, La création des identités nationales Europe XVIIIe‑XXe siècle, Paris, Seuil, 1999). Le caractère original de chaque nation autoproclamée est d’abord recherché dans les replis de l’histoire ; l’art est l’un des principaux vecteurs qui permet de faire connaître et de faire aimer l’âme nationale au membres de la communauté concernée. En Irlande, au tournant des XIXe et XXe siècle, le « nationalisme culturel » s’est dressé contre l’impérialisme culturel britannique. L’invention d’une tradition autochtone est notamment passée par la création de la Ligue Gaélique (dont l’objectif était, selon les mots de son créateur, Douglas Hyde, de « dé-angliciser l’Irlande ») ou par la mise en œuvre de projets artistiques nationaux tels que l’Abbey Theatre qui a vu le jour à Dublin sous l’impulsion du poète William Butler Yeats.

 

 

       Pour finir sur quelques choix artistiques personnels, j’en citerais deux qui, l’un et l’autre, m’ont conduit à découvrir l’Irlande à la fin des années 1980.

 

       A cette époque, j’adorais la musique des Pogues [photo ci-contre avec Joe Strummer qui intègra le groupe en 1991 et produira leur album Hell's ditch - crédit ickmusic.com] , ce groupe de folk-punk irlandais qui depuis est devenu quasi légendaire. Comme je ne comprenais rien aux paroles, j’ai fini par les lire et les traduire, et j’ai alors découvert la richesse des textes de Shane MacGowan. En cherchant à décrypter les allusions historiques nombreuses, comme vous le faites sur vos blogs je suis peu à peu entré en contact avec l’Irlande, son histoire tumultueuse, ses mythes nationaux…

 

 

 

A peu près au même moment, en feuilletant un ouvrage d’art chez un ami, j’ai été sensible aux peintures d’un artiste dont je ne connaissais pas le nom, un Irlandais, frère du poète W. B. Yeats, cité plus haut. L’œuvre pictural de Jack B. Yeats (1871-1957) est d’une grande diversité et d’une grande originalité. Ses dernières toiles, peintes dans les années 1945-1950 alors qu’il avait autour de 80 ans, sont proprement hallucinantes. Entre deux pintes de Guinness, lors de votre prochain passage à Dublin, je vous conseille d’aller admirer celles qui sont exposées à la National Gallery (pour ceux qui n’ont pas prévu de se rendre à Dublin, les tableaux peuvent aussi être vus en ligne sur le site de la National Gallery, rubrique Yeats Collection… mais c’est quand même moins bien qu’en vrai!).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un très grand merci à Laurent Colantonio pour cet entretien ! 

 

Merci à Aug également pour ses photos de Dublin. 

 

Jouons les prolongations en musique avec deux playlists. Celle de l'interviewé d'abord qui a sélectionné quelques morceaux des Pogues, parmi les meilleurs sans doute, car c'est le choix d'un fan. Et ensuite un petit "Irish Stew" de l'intervieweuse, choisi au Nord et au Sud à différentes époques.

 

 

 

 

Notes : 

(1) Laurent Colantonio est Maitre de Conférence en histoire contemporaine à l'Université de Poitiers. Il a notamment publié : 

"La Grande Famine en Irlande (1846-1851) : objet d’histoire, enjeu de mémoire" , Revue historique, n° 644, octobre 2007, p. 899-925.

 " L'Irlande nationaliste et la conflictualité sociale", Cahiers d'Histoire, n° 111, octobre 2010, p 35-50

A paraître en mai :

"L’Irlande, les Irlandais et l’Empire britannique à l'époque de l'Union (1801-1921)" , Histoire@Politique, n°14, http://www.histoire-politique.fr/.

A paraître en juin : 

"La souveraineté populaire. Expériences, attributions, dénégations", Revue d'histoire du XIXe siècle, n°42, 2011-1, sous la direction de Laurent Colantonio, Emmanuel Fureix et François Jarrige. http://rh19.revues.org/

 

(2) Blot a consacré de nombreux articles aux migrations irlandaises sur l'Histgeobox. On citera S. O'Connor "Dear Old Skibbereen", I. Kaufman "Don't bite the hand that's feeding you", "No Irish need apply", et deux titres des Pogues "Thousands are sailing" et "Poor Paddy on the railway". Ne vous privez pas de les relire!

 

(3) A ce sujet Le Monde rapportait en novembre 2010 les chiffres suivants : "En un an , d'avril 2009 à avril 2010, 65 100 personnes ont quitté l'île tandis que 30 800 personnes s'y sont installées. Trois ans plus tôt, en 2007, elles étaient 42 000 à partir du pays en 110 000 à faire le chemin inverse pour tenter l'aventure iralndaise." Voir l'article complet. Le NY Times consacrait aussi en novembre 2010 un article à la question de l'émigration irlandanise accompagné d'un graphique très parlant.

En outre, sur France Culture, le 26/02/2011, le "magazine de la rédaction", se consacrait à la situation économique irlandaise et à l'exil qui en résulte. 

 

(4) Les murals sont les fresques peintes sur les pignons des maisons en Irlande du Nord.

 

(5) Isaac Butt est un avocat et homme politique irlandais, protestant, qui fonda de nombreuses organisations politiques comme le Home Government Association en 1870 qui devint en 1873 la Home Rule League, défendant une autonomie du pays sans affranchissment de l'autorité du parlement britannique.

 

(6) Derry, 30 janvier 1972, une marche de protestation est organisée par la NICRA (Northern Ireland Civil Right Association) pour dénoncer les discrimitations con,tre les catholiques et les internements. Bien que pacifique, la foule est prise pour cible par l'armée et les parachutistes qui tirent sur des civils désarmés faisant 14 morts. (le dernier décédant ultérieurement des suites de ses blessures). 

 

(7) Le stade de Croke Park à Dublin a toujours été réservé, depuis son ouverture en 1913, aux sports gaëliques (football gaelique, hurling). Autrement dit, football et rugby en étaient bannis. En 2005, pourtant, alors que Landsdowne Road (stade qui acceuille les matchs du XV irlandais pour les compétitions internationales) est mis en travaux, Croke Park s'ouvre exceptionnellement aux sports non gaéliques pour le tournoi des VI nations, entre autres. Tous les clubs affiliés à la GAA (Gaelic Athletic Association) ont voté pour décider de cette ouverture, le souvenir du Bloody Sunday de 1920 refaisant surface. En 2005, le XV irlandais est défait sur cette pelouse par le XV de France, mais en février 2007 l'Irlande y écrase l'Angleterre par 43 points à 13. Cela ne lui octroie pas la victoire du tournoi mais la Triple Couronne promise à la meilleure équipe britannique.

 

(8) Le Bogside est le quartier catholique de Derry en Irlande du Nord, situé en contrebas de la ville fortifiée. Il fut le théatre du Bloody Sunday de 1972 comme on l'aura compris.

 

(9) Se reporter sur l'Histgeobox à l'article de Aug.

 

(10) Se reporter sur l'Histgeoblog à l'article de Vservat consacré aux films retraçant certains épisodes du conflit Nord-Irlandais.

 

(11) Le 10 avril 1998 est signé le "Good Friday Agreement" (accord du Vendredi Saint),  à Belfast, visant à établir un processus de paix en Irlande du Nord. Cet accord sera consolidé par un referendum qui lui donnera l'assentiment de la majorité de la population à plus de 71% en mai 98. Il prévoit notamment l'élection d'une assemblée locale relativement autonome.

 

(12) Bobby Sands interné à la prison de Longkesh (aussi appelée The Maze ou H bolck) en 1976 pour port d'armes est un membre de l'IRA. Le refus du gouvernement Thatcher de le considérer, avec ses autres camarades internés, le conduit à enchainer les mouvements de protestation dans l'enceinte de la prison. Cela débute avec le "Blanket Protest" durant lequel les prisonniers refusent de porter l'uniforme de la prison qui les réduit à des détenus de droit commun, ils s'enroulent alors nus sous une couverture. Puis vient le "No-wash protest" au cours duquels les détenus politiques dont Bobby Sands organisent une grève de l'hygiène (ils tapissent notament les murs de leurs excréments). La dernière forme de protestation sera la grève de la faim (Bobby Sands étant au cours de celle-ci élu député). Elle lui sera fatale puisqu'il décède au bout 65 jours de grève de la faim sans que le gouvernement Thatcher n'ait cédé sur les revendications des détenus. 9 compagnons de Bobby Sands trouvent également la mort dans ce mouvement.

 

(13) Shankill est un des political district  unioniste/protestant de Belfast, Falls Road est son voisin républicain/catholique. Une des Peacelines qui défigurent Belfast sépare les deux quartiers entre lesquels, du temps de "Troubles", les affrontements étaient fréquents. Sur ces thématiques de communautarisme urbain on peut poursuivre en musique sur l'Histgeobox avec U2 et "Where the Streets have no name".

 

Afrique: l'impossible démocratie?

par blot Email

 

Le bilan de la décolonisation africaine n’est pas à la mesure des espoirs qu’elle avait suscités. L’instauration de régimes constitutionnels stables, d’inspiration parlementaire dans les anciennes possessions britanniques, présidentielle dans l’ancienne Communauté française, a été rapidement mise à mal par l’avènement du parti unique et l'instauration de régimes autoritaires par les pères fondateurs. Une tendance à l'accaparement du pouvoir par un individu et son entourage s'opère peu de temps après l'obtention de leur souveraineté. Parmi d'autres, Mobutu au Congo ex-belge (futur Zaïre), Sékou Touré en Guinée, Houphouët-Boigny en Côte d'Ivoire imposent un véritable culte de la personnalité et font taire, par la force ou en les enrôlant, les voix discordantes. Les médias sous la botte se doivent d'exalter les pères de la nation. Cette confiscation du pouvoir s'accompagne de l'instauration progressive du parti unique (au prétexte que le monopartisme permettrait de transcender les divisions nationales) qui aboutit en général à des régimes dictatoriaux.

Les dirigeants s'appuient sur un clan, souvent à base ethnique. Le contrôle sur les emplois et deniers publics confèrent un poids certains aux nouveaux pouvoirs. La corruption et le népotisme érigés en système dans le Zaïre de Mobutu ne profitent qu'à ses obligés.

Certains Etats tels que le Gabon des Bongo ou le Togo des Eyadéma, connaissent même des systèmes dynastiques, les fils succédant aux pères après des simulacres électoraux.

 

Femme arborant un pagne à l'effigie de l'Ivoirien Félix Houphouöet-Boigny.

 

Plusieurs facteurs expliquent assurément les difficultés de la mise en place de démocraties solides aux lendemains des indépendances.

 

* "Partir pour mieux rester".

 

A l'origine des difficultés de ces pays à instaurer des régimes démocratiques stables, il convient de se pencher sur l'héritage antérieur aux indépendances, c'est-à-dire la colonisation. L'absence de cadres indigènes, jamais formés par les autorités coloniales pèsent durement sur les jeunes Etats. Les tensions résident en outre dans la volonté des anciennes métropoles ou puissances étrangères de continuer à gérer l'espace africain pour leurs propres intérêts quand les populations locales aspirent, sans toujours en avoir les moyens, à les contrôler.

 

Par exemple, une fois que la France a quitté officiellement ces Etats, elle a voulu s'y maintenir de façon biaisée, occulte, voire ouvertement dans le cadre des accords militaires. En voulant sauvegarder ses intérêts, elle a soutenu (politiquement, militairement)  des régimes dont les populations ne voulaient plus et qui risquaient d'être renversés par la rue ou des putschs (au Gabon d'Omar Bongo, Bokassa en République centrafricaine jusqu'à son remplacement).  Ce soutien se maintient jusqu'à aujourd'hui  au Gabon ou au Cameroun. A contrario, les dirigeants des régimes considérés comme hostiles deviennent des cibles potentielles (Olympio est assassiné en 1963 avec la complicité des services secrets à Lomé au Togo), sinon des adversaires à surveiller de près (Sanakara au Burkina Faso). De ce point de vue là, les anciennes métropoles, la France en particulier, ont pu joué un rôle contre la démocratie dans certains pays.

 

 

Rencontre officielle entre Omar Bongo, chef de l'Etat gabonais, et le président français Valéry Giscard d'Estaing.

 

* un contexte défavorable.

 

Le contexte de guerre froide a également contribué au maintien de régimes autocratiques. Les jeunes Etats africains ont dû souvent choisir leur camp dans le cadre de la bipolarisation du monde. Si la plupart des anciennes colonies de la France intègre le camp occidental, certaines se rapprochent au contraire du bloc de l'est. La cassure de 1958 en Guinée entraîne le ralliement immédiat du pays dans le camp de l'est. Une évolution similaire se produit au Congo Brazzaville ou dans la "République populaire" du Bénin de Kérékou, qui connaissent une rapide dérive dictatoriale.

 

Les démocraties occidentales quant à elles, ferment les yeux sur le caractère autoritaire des pays amis tant qu'ils ne remettent pas en cause leurs intérêts et ne lorgnent pas en direction du bloc soviétique (République centrafricaine sous Bokassa, Mobutu au Zaïre). Ces derniers sauront d'ailleurs tirer pleinement parti de la situation en faisant monter les enchères. Pour obtenir des aides financières, ils n'hésitent pas à menacer de se tourner vers la Chine, l'URSS, voire la Libye en cas de refus de leurs tuteurs occidentaux. Mais gare à ne pas franchir la ligne jaune. Ainsi, la France "lâche" Bokassa devenu trop proche du régime de Kadhafi.

 

Cela dit, les facteurs exogènes n'expliquent pas tout et les deux paragraphes qui précèdent ne sauraient exonérer les responsables africains de leurs responsabiltés, évidentes, dans l'instauration de dictatures sanglantes.

 

Les nouveaux pays éprouvent de grandes difficultés pour garantir la cohésion nationale et construire  un État viable. Pléthorique et souvent corrompu, il devient l’enjeu de surenchères politiques ou de rivalités ethniques, et oscille entre instabilité chronique, parasitisme bureaucratique et confiscation clanique ou dictatoriale.

 

 Mobutu et Bongo bras dessus bras dessous.

* Juntes militaires et putschs.

 

Jusqu'aux années 1990, l'Afrique noire est marquée par une grande instabilité politique avec une douzaine d'assassinats de chefs d'Etats et des dizaines de coups d'états. La déposition et l’assassinat du président togolais Sylvanus Olympio, le 13 janvier 1963 ouvre l’ère des putschs militaires. Sans avoir recherché systématiquement le pouvoir, l’armée apparaît vite comme la seule institution stable dans des Etats fragiles et la seule force de substitution à un pouvoir civil discrédité. Entre 1963 et 1985, on ne compte pas moins d’une trentaine de putschs frappant une vingtaine d’États, et entraînant parfois une intervention étrangère, celle de la France (notamment au Gabon ou au Tchad). Solidement établi aux sommets de l'Etat, l'armée s'exonère de toute moralisation de l’exercice du pouvoir. Un putsch en appelle souvent un autre, jusqu’à plonger certains pays dans une instabilité chronique. Le Bénin ne connaît pas moins de 5 coups d'états en 12 ans entre 1960 et 1972.

 

Toutefois ces régimes militaires, souvent dictatoriaux, ne sont pas tous de même nature et peuvent être "progressistes" (le Burkina de Sankara) ou provisoires (Rawlings au Ghana en 1979). D'autres dictatures militaires se caractérisent par le recours systématique à la terreur d'Etat, la liquidation des opposants, le contrôle de l'information et le culte de la personnalité. Sékou Touré en Guinée (1958-1984) extermine ses adversaires dans le sinistre camp Boiro. Les victimes d'Amin Dada en Ouganda (1971-1979) se compte par centaines de milliers. Bokassa en Centrafrique (1966-1979) se débarasse impitoyablement de tous ceux qui critiquent son train de vie dispendieux.

 

 

Le sinistre Amin Dada.

 

 

* Le processus démocratique au cours des années 1990.

 

L'effritement du bloc soviétique au début des années 1990 semble permettre la remise en cause des pouvoirs autoritaires par la société civile. Le discours de la Baule prononcé en 1990 par le président français François Mitterrand suscite de grands espoirs puisqu'il conditionne l'aide de la France aux progrès de la démocratie et de la liberté en Afrique. Il semble ouvrir de nouvelles perspectives, mais il ne s'agit que d'un feu de paille qui modifie assez peu la donne. Néanmoins, on assiste à une multiplication des conférences nationales, certaines seront de franches réussites comme au Bénin, au Mali, au Niger, mais beaucoup d'autres seront sans lendemain (Congo Brazza).

 

* vers une bonne gouvernance?

 

Aujourd'hui, l'évolution des esprits et les pressions internationales accrues_ qu'elles émanent des ONG, de l'Union africaine, de la Francophonie_ la condamnation des coups d'Etats et les sanctions qui les accompagnent (en Guinée, au Niger), la dénonciation des violences et assassinats permettent d'espérer de réels changements. De fait plusieurs Etats sont devenus  des démocratie acceptables à l'instar du Mali, du Bénin ou encore du Ghana.

 

Il n'en reste pas moins vrai que la situation reste bloquée dans de nombreux Etats avec des élections sans réelles enjeux dans la mesure où l'opposition est écartée (fraudes) ou marginalisée: le Congo de Sassou Nguesso, le Cameroun, le Gabon ou le Tchad d'Idriss Déby...

 

Certains dirigeants (Bongo, Houphouët-Boigny) s'arc-boutent à la tête de l'Etat et gardent le pouvoir très longtemps. Si les individus changent, la mobilité des acteurs politiques reste faible. Désormais, les dirigeants politiques utilisent divers procédés afin de se maintenir au pouvoir coûte que coûte. Les modifications constitutionnelles deviennent ainsi fréquentes à tel point que seul un coup d'état ou la mort entraîne le départ du président. Dans de trop nombreux pays, le processus d'alternance démocratique n'est pas encore rentré dans les moeurs comme au temps des régimes de parti unique. En outre, un danger d'instrumentalisation des ethnies apparaît dans la mesure où elle deviennent la base sur laquelle se construisent certains partis politiques. Le chef de parti recrute donc dans son ethnie qu'il place aux postes de responsabilité une fois au pouvoir. Ailleurs comme au Mozambique ou en RDC, les autorités attisent les clivages géographiques ou géopolitiques afin d'élargir leurs bases électorales. Dans ces conditions, la démocratie se fait autour des sentiments d'appartenance ethnique, géographique et pas sur la base de clivages idéologiques. A cet égard, l'actuelle crise politique ivoirienne offre un triste raccourci d'une situation trop fréquente sur le continent.

 

Sélection audio:

 

Ce déficit démocratique ne pouvait laisser de marbre les artistes du continent. Quand certains se transformèrent en thuriféraires (avec plus ou moins de marge de manoeuvre il est vrai) des régimes autoritaires à l'instar du Bembeya Jazz guinéen ou du Super Mama Djombo en Guinée Bissau, d'autres s'en firent les contempteurs. L'Ivoirien Tiken Jah Fakoly est persona non grata au Sénégal après des concerts au cours desquels il s'est montré critique envers le régime d'Abdoulaye Wade. Le Camerounais Lapiro de Mbanga, auteur d'une chanson qui dénonce la confiscation du pouvoir par Paul Biya, est emprisoné depuis 2008.


 

1. Alpha Blondy: "Election koutcha".

 

2. Tiken Jah Fakoly: "Mangercratie". Pourfendeur inlassable des dérives autoritaires des régimes africains, Fakoly brocarde ici les prévarications incessantes de certains dirigeants africains.

 

3. Femi Kuti: "Democrazy".

Le fils de Fela Kuti reprend le flambeau paternel en dénonçant ici l'autoritarisme, la corruption et le népotisme qui reste le lot de trop nombreux régimes africains. Extrait: "regardons notre président / il nous oppresse et fait semblant  / regardons les sénateurs  / pour leurs postes ils perdent la raison / regardons la chambre des représentants  / ce sont avant tout des voleurs  / regardons les conseillers  / ils nous anéantissent  / dans cette démocratie  / cette démo démocratie.
La démocratie nous a rendu fous
"

 

4. Bembeya Jazz National: "Armée guinéenne". Ce morceau et le suivant vante les mérites des armées nationales guinéenne et malienne alors solidement contrôlées par Sékou Touré et Moussa Traoré.

 

5. Rail Band du Mali: "Armée malienne".

 

6. Salif Keita et les Ambassadeurs: "Mandjou". Célébration musicale de Sékou Touré, généreux mécène pour les musiciens, mais redoutable dictateur qui fit disparaître des milliers d'opposants dans le sinistre camp Boiro.

 

7. Tropical fiesta: "révérence à nos souverains".



Comme tout autocrate qui se respecte, Bokassa s'attache les services des artistes. A l'occasion du sacre, il convoque les formations musicales centrafricaines afin qu'elles exaltent son impériale personne. Certains morceaux seront réunis sur un album au titre évocateur: "Hit parade spécial couronnement: 4 décembre 1977". Le morceau "révérence à nos souverains" (premier titre ci-dessous) du groupe Tropical Fiesta rappelle que le nouvel empereur centrafricain vient d'intégrer le cercle très fermé des empereurs en exercice, soit Hiro Hito (Japon) et le Shah d'Iran (depuis trois ans Haïlé Sélassié manque à l'appel).



8. "Mobutu chant". Chanson en l'honneur de Mobutu présente sur la bande originale du documentaire When we are kings consacré au combat du siècle. Le dictateur zaïrois accueillit dans son pays un match comptant pour le championnat du monde de boxe et opposant Mohammed Ali à George Foreman. Les médias du monde entier retransmirent le combat en direct du grand stade de Kinshasa, dans les soubassements duquel les opposants étaient torturés d'après les commentaires du documentaire.

 

9. Alpha Blondy: "journalistes en danger (démocrature)". (2002)

Le reggaeman ivoirien dénonce ici le meurtre du journaliste burkinabe Norbert Zongo, en 1998. Cet assassinat intervient alors que Zongo enquête sur une affaire impliquant le frère du président Blaise Compaoré.

 " La démocratie du plus fort est toujours la meilleure / c’est comme ça / La démocratie du plus fou est toujours la meilleure / ça se passe comme ça. /  Entre le marteau et l’enclume / les plumes se barricadent derrière leurs unes / La liberté y a laissé des plumes / Journalistes incarcérés / Journalistes assassinés / Les voix des sans -voix."

 

10. Fela Kuti: "Army arrangement".

 

11. Les Salopards: "Plus jamais ça." Le cri de désespoir d'un groupe ivoirien qui appelle de ses voeux de nouvelles pratiques, enfin démocratiques.

 

Source:

- Anne Hugon: "Introduction à l'histoire de l'Afrique contemporaine, Synthèse, Armand Colin, 1998.

- Bernard Droz: "Histoire de la décolonisation", Point, Seuil.

- Etienne Smith: "Afrique, 50 cartes et fiches", Ellipses, 2009.

- L'Afrique enchantée du 12 octobre 2008.

 

Liens:

 

- La ruée vers les indépendances (1957-1960).

- Les seconde et troisième phases des décolonisations africaines (1961-1990).

- L'Afrique du sud: ultime décolonisation africaine.

- "50 ans d'indépendance africaine: "la fin des colonies."

- "Indépendances africaines 1: l'histoire légitimante".

- "Indépendances africaines 2: les forces de l'émancipation".

- La bande-son des inédpendances.

- Hommages musicaux aux héros des indépendances.

- Le dossier "Samarra en Afrique".

- Liberté pour lapiro.

 

 

 

"Résistances" : engagements dans l'Histoire.

par vservat Email

Mai 1943, embuscade dans la forêt, un groupe de résistants libère un des leurs fraichement torturé par les allemands.

 

Flash back : juin 40, les troupes allemandes sont dans Paris, les français se jettent sur les routes de France, fuyant l'avancée des armées ennemies. Parmi eux il y a Sonia, juive communiste, et son amoureux André, que Louis, rencontré par hasard, conduit tant bien que mal vers la Bretagne. De là, l'un d'eux gagnera l'Angleterre répondant à l'appel lancé par un général inconnu ("C'est qui ce de Gaulle"?) depuis Londres. 

 

Flash forward : 1943, Marianne, une jeune et belle jeune femme quitte Compiègne pour Ravensbruck. Elle laisse au vent la nouvelle de sa déportation inscrite sur un papier jeté sur les voies.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ces scènes sont celles du premier volume d'une série qui en comptera 4. On l'aura compris, et Xavier Aumage, archiviste au Musée de la Résistance Nationale de Champigny sur Marne, le confirme en préface, l'art de conter l'Histoire de la Résistance a bien évolué dans le 9ème art. Un des atouts de "Résistances" est de se caler sur un rythme narratif inspiré des séries TV les plus novatrices, emboitant le pas à la plus célèbre d'entre elles "Lost". 

 

L'autre atout de cette production signée Jean-Christophe Derrien pour le scénario et Claude Plumail pour le graphisme, est de "conjuguer" l'expérience de la résistance au pluriel. En multipliant les parcours et les personnages, l'archétype du héros de la résistance disparait pour mieux cèder sa place à un anonyme très ordinaire. Cela permet de rendre compte de ce qui a uni les résistants autant que de ce qui a singularisé les formes de leur engagement. 

 

Et puis "Résistances" s'inscrit dans un projet plus vaste qui lie Bande Dessinée et Histoire. Dans quelques lieux, comme le Musée National de la Résistance, qui exposent et archivent, pour les historiens, pour les scolaires, pour les chercheurs, pour tous ceux que cette histoire interpelle, notament en terme d'engagement individuel ou collectif, s'est construit  un travail, une collaboration fructueuse entre le conteur d'histoires, l'archiviste, les sources et la mémoire des "Résistances".

Et cela se sent à la lecture : que ce soit dans le récit de l'exode de juin 40 qui brasse les images convenues aussi bien que celles plus atypiques des 3 personnages principaux, que ce soit dans la façon de transcrire l'appel du 18 juin présenté du point de vue des récepteurs ou dans les décors d'un Paris devenu allemand

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le tome 2 de "Résistances", intitulé "Vent Mauvais" sortira très prochainement, vers le 31 mars, à la faveur de l'ouverture, à Lyon, au Centre d'Histoire de la Résistance et de la Déportation, d'une exposition qui s'annonce passionnante. Consacrée à la "Résistance dans la bande dessinée de 1944 à nos jours", l"inauguration de l'exposition baptisée "Traits résistants" sera également accompagnée de la publication d'un autre ouvrage issu de la collaboration de JC Derrien et Xavier Aumage , en un seul volume cette fois. Il présentera 9 récits de résistance par 9 auteurs différents, une peu à l'image, sans doute, des 13 récits réunis dans le volume "Immigrants".

 

Rendez vous est donc fixé très prochainement pour compléter cette mise en bouche.

John Brown ou la guerre à l'esclavage.

par blot Email


                                                                              Portrait de John Brown.

 

La guerre de Sécession éclata il y a exactement 150 ans. Une bonne occasion de nous intéresser à ce conflit. Le morceau John Brown's body reste l'une des chansons contestataires les plus célèbres, toujours chantée dans les manifestations contre la peine de mort aux Etats-Unis. Elle nous permet de revenir sur l'épopée de cet abolitionniste acharné qui tenta d'éradiquer l'esclavage par la force. Les prémices de la guerre sont en germe dès les années 1850 et son expédition s'inscrit dans un contexte de tension croissante entre les deux sections du pays.


L'article est à lire sur l'histgeobox.

Noires histoires...(et géographies).

par vservat Email

Il est des lectures qui s'enchaînent de façon aléatoire, et qui, une fois terminées, forment de façon inattendue, un ensemble cohérent. C'est le cas de ces trois romans lus récemment. Noirs, puisque deux d'entre eux sont des polars, noirs aussi en raison de leurs personnages, sombres dans leurs intrigues, qui distillent, au fil des pages en format de poche, les parfums mêlés de l'histoire et de la géographie.



200

On ne présente plus vraiment Dennis Lehane, écrivain américain d'origine irlandaise, vivant près de Boston. Ses romans connaissent généralement un franc succès, certains d'entre eux ayant été adaptés avec la même réussite au cinéma ("Gone Baby Gone", "Mystic River", et "Shutter Island" plus récemment).


Boston, 1918, la guerre se termine en Europe, on attend le retour des soldats. Pour l'heure, il faut encore faire tourner la machine économique et la population noire a été mise à contribution. La ville doit faire face à de nombreuses difficultés : pauvreté, criminalité, inflation, corruption. Et puis, il y a ce vent rouge qui souffle depuis la Russie vouée, depuis octobre 1917, au bolchevisme et qui gagne Boston, alimentant aussi bien la Red Scare chez les tenants de l'ordre établi et immuable, que l'enthousiasme d'un prolétariat urbain qui se tourne vers la lutte syndicale ou la lutte armée terroriste. 


Dans ce paysage troublé et instable, on suit les pérégrinations d'un flic irlandais pris entre sa famille, incarnation de l'establishment, son boulot de policier, qui le conduit à infiltrer les milieux rouges de Boston et son amitié grandissante pour un jeune noir entré au service domestique de son père. Rattrapé par le vent de l'Histoire et par l'injustice sociale, il accompagne la plongée de sa ville dans le chaos, lorsque les policiers se mettent en grève et s'allient à la centrale syndicale de l'AFL. 


Tiraillé en permanence entre tensions sociales et tensions raciales, "Un pays à l'aube", décrit une ville emblématique des Etats-Unis à un moment d'incertitude de son histoire. Socialement, nous sommes encore au XIXème siècle, et le roman place le lecteur dans l'horizon des possibles du XXème siècle qui n'est pas encore né autrement que par la chronologie. Parfois un peu guimauve dans la love story, le livre restitue une ambiance qui oscille sans arrêt entre espoir et chaos, au fil des luttes, du rythme de la rue  qui s'abandonne à l'anarchie et tente de retourner la peau du destin. 

 

 

200

Restons aux Etats-Unis mais presque un siècle plus tard avec "Ville noire, ville blanche" de Richard Price, un des grands romanciers américains actuels. Il s'agit d'un polar, tout autant que d'une monographie ou d'une étude sociologique d'un territoire urbain.

 


Nous sommes à New York. Au coeur du quartier défavorisé d'Armstrong, une étincelle  suffit à raviver des tensions anciennes et ancrées  entre afro-américains et blancs. Lorsque Brenda, la mère du petit Cody arrive, hébétée à l'hôpital suite à l'enlèvement de son fils, les soupçons et l'enquête de la police se dirigent immédiatement en direction du ghetto noir. Confiée pour partie à Lorenzo, une figure de la police locale, la quête de la vérité s'avère très difficile, entre les intrigues des journalistes, les bavures des équipes de police et de maintien de l'ordre, et la fragilité du seul témoin, la très paumée Brenda.
 

 

Le livre de Richard Price vous met très rapidement la tête sous l'eau, en totale immersion dans un quartier dont l'air est chargé d'électricité, sur le fil du rasoir, au bord du précipice, chaque pas est compté, chaque faux pas est fatal. C'est une plongée dans la ville américaine des ségrégations socio-spatiales, des inégalités et du déclassement  dans une atmosphère très lourde,  dense, parfois étouffante mais qu'on sent très en prise avec la réalité.  New York : l'envers du décor.

 

 

 

Trieste est un bout d'Europe sans doute idéal pour y situer un polar. C'est une ville chargée d'histoire (ancien débouché maritime de l'empire austro-hongrois), un territoire carrefour (entre l'Italie, la Slovénie, la Croatie), cosmopolite, fortement chargé culturellement (James Joyce y séjourna) qui s'ouvre sur une baie magnifique, parfois baignée par une lumière écrasante, parfois balayée par un vent glacial appelé la bora nera. 

 

C'est justement un jour de bora nera que la maison des Gubian explose dans un petit village aux alentours de Trieste. Dans le sillage de ce meurtre resurgissent les haines d'un passé encore douloureux lorsque la ville, au terme du deuxième conflit mondial dût passer des mains des fascistes italiens à celles des partisans communistes yougoslaves de Tito. Bien des vies ont alors fini dans les failles du karst, les foibe, sur les hauteurs de la ville, jetées au fond de ses crevasses taillées dans le calcaire. De nombreux fascistes italiens y terminèrent leurs vies, à Trieste mais aussi dans d'autres villes du nord de l'Italie.

 

Les tensions du passé ayant des échos dans le présent, on découvre avec Proteo Laurenti, le commissaire qui mène l'enquête, une ville en proie aux doutes et aux tensions héritées de son histoire et de sa situation géographique. Une ville d'immigration, dans laquelle se côtoient italien, slovènes, croates et de nouveaux migrants venus d'autres continents dans une cohabitation parfois difficile ; une ville livrée à l'influence grandissante des partis de l'extrême droite italienne ; une ville également sujette aux trafics qui s'opèrent avec une certaine quiétude au large des côtes de l'Adriatique. 

Peut être  moins flamboyant que les deux précédents, "Les morts du Karst", est un polar très efficace, et intéressant moins pour la densité de son intrigue que  par l'environnement qui lui sert d'écrin. Trieste est une ville singulière et magnifique, c'est l'occasion de la découvrir ou de se la remémorer.

 

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