Samarra


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Afrique: l'impossible démocratie?

par blot Email

 

Le bilan de la décolonisation africaine n’est pas à la mesure des espoirs qu’elle avait suscités. L’instauration de régimes constitutionnels stables, d’inspiration parlementaire dans les anciennes possessions britanniques, présidentielle dans l’ancienne Communauté française, a été rapidement mise à mal par l’avènement du parti unique et l'instauration de régimes autoritaires par les pères fondateurs. Une tendance à l'accaparement du pouvoir par un individu et son entourage s'opère peu de temps après l'obtention de leur souveraineté. Parmi d'autres, Mobutu au Congo ex-belge (futur Zaïre), Sékou Touré en Guinée, Houphouët-Boigny en Côte d'Ivoire imposent un véritable culte de la personnalité et font taire, par la force ou en les enrôlant, les voix discordantes. Les médias sous la botte se doivent d'exalter les pères de la nation. Cette confiscation du pouvoir s'accompagne de l'instauration progressive du parti unique (au prétexte que le monopartisme permettrait de transcender les divisions nationales) qui aboutit en général à des régimes dictatoriaux.

Les dirigeants s'appuient sur un clan, souvent à base ethnique. Le contrôle sur les emplois et deniers publics confèrent un poids certains aux nouveaux pouvoirs. La corruption et le népotisme érigés en système dans le Zaïre de Mobutu ne profitent qu'à ses obligés.

Certains Etats tels que le Gabon des Bongo ou le Togo des Eyadéma, connaissent même des systèmes dynastiques, les fils succédant aux pères après des simulacres électoraux.

 

Femme arborant un pagne à l'effigie de l'Ivoirien Félix Houphouöet-Boigny.

 

Plusieurs facteurs expliquent assurément les difficultés de la mise en place de démocraties solides aux lendemains des indépendances.

 

* "Partir pour mieux rester".

 

A l'origine des difficultés de ces pays à instaurer des régimes démocratiques stables, il convient de se pencher sur l'héritage antérieur aux indépendances, c'est-à-dire la colonisation. L'absence de cadres indigènes, jamais formés par les autorités coloniales pèsent durement sur les jeunes Etats. Les tensions résident en outre dans la volonté des anciennes métropoles ou puissances étrangères de continuer à gérer l'espace africain pour leurs propres intérêts quand les populations locales aspirent, sans toujours en avoir les moyens, à les contrôler.

 

Par exemple, une fois que la France a quitté officiellement ces Etats, elle a voulu s'y maintenir de façon biaisée, occulte, voire ouvertement dans le cadre des accords militaires. En voulant sauvegarder ses intérêts, elle a soutenu (politiquement, militairement)  des régimes dont les populations ne voulaient plus et qui risquaient d'être renversés par la rue ou des putschs (au Gabon d'Omar Bongo, Bokassa en République centrafricaine jusqu'à son remplacement).  Ce soutien se maintient jusqu'à aujourd'hui  au Gabon ou au Cameroun. A contrario, les dirigeants des régimes considérés comme hostiles deviennent des cibles potentielles (Olympio est assassiné en 1963 avec la complicité des services secrets à Lomé au Togo), sinon des adversaires à surveiller de près (Sanakara au Burkina Faso). De ce point de vue là, les anciennes métropoles, la France en particulier, ont pu joué un rôle contre la démocratie dans certains pays.

 

 

Rencontre officielle entre Omar Bongo, chef de l'Etat gabonais, et le président français Valéry Giscard d'Estaing.

 

* un contexte défavorable.

 

Le contexte de guerre froide a également contribué au maintien de régimes autocratiques. Les jeunes Etats africains ont dû souvent choisir leur camp dans le cadre de la bipolarisation du monde. Si la plupart des anciennes colonies de la France intègre le camp occidental, certaines se rapprochent au contraire du bloc de l'est. La cassure de 1958 en Guinée entraîne le ralliement immédiat du pays dans le camp de l'est. Une évolution similaire se produit au Congo Brazzaville ou dans la "République populaire" du Bénin de Kérékou, qui connaissent une rapide dérive dictatoriale.

 

Les démocraties occidentales quant à elles, ferment les yeux sur le caractère autoritaire des pays amis tant qu'ils ne remettent pas en cause leurs intérêts et ne lorgnent pas en direction du bloc soviétique (République centrafricaine sous Bokassa, Mobutu au Zaïre). Ces derniers sauront d'ailleurs tirer pleinement parti de la situation en faisant monter les enchères. Pour obtenir des aides financières, ils n'hésitent pas à menacer de se tourner vers la Chine, l'URSS, voire la Libye en cas de refus de leurs tuteurs occidentaux. Mais gare à ne pas franchir la ligne jaune. Ainsi, la France "lâche" Bokassa devenu trop proche du régime de Kadhafi.

 

Cela dit, les facteurs exogènes n'expliquent pas tout et les deux paragraphes qui précèdent ne sauraient exonérer les responsables africains de leurs responsabiltés, évidentes, dans l'instauration de dictatures sanglantes.

 

Les nouveaux pays éprouvent de grandes difficultés pour garantir la cohésion nationale et construire  un État viable. Pléthorique et souvent corrompu, il devient l’enjeu de surenchères politiques ou de rivalités ethniques, et oscille entre instabilité chronique, parasitisme bureaucratique et confiscation clanique ou dictatoriale.

 

 Mobutu et Bongo bras dessus bras dessous.

* Juntes militaires et putschs.

 

Jusqu'aux années 1990, l'Afrique noire est marquée par une grande instabilité politique avec une douzaine d'assassinats de chefs d'Etats et des dizaines de coups d'états. La déposition et l’assassinat du président togolais Sylvanus Olympio, le 13 janvier 1963 ouvre l’ère des putschs militaires. Sans avoir recherché systématiquement le pouvoir, l’armée apparaît vite comme la seule institution stable dans des Etats fragiles et la seule force de substitution à un pouvoir civil discrédité. Entre 1963 et 1985, on ne compte pas moins d’une trentaine de putschs frappant une vingtaine d’États, et entraînant parfois une intervention étrangère, celle de la France (notamment au Gabon ou au Tchad). Solidement établi aux sommets de l'Etat, l'armée s'exonère de toute moralisation de l’exercice du pouvoir. Un putsch en appelle souvent un autre, jusqu’à plonger certains pays dans une instabilité chronique. Le Bénin ne connaît pas moins de 5 coups d'états en 12 ans entre 1960 et 1972.

 

Toutefois ces régimes militaires, souvent dictatoriaux, ne sont pas tous de même nature et peuvent être "progressistes" (le Burkina de Sankara) ou provisoires (Rawlings au Ghana en 1979). D'autres dictatures militaires se caractérisent par le recours systématique à la terreur d'Etat, la liquidation des opposants, le contrôle de l'information et le culte de la personnalité. Sékou Touré en Guinée (1958-1984) extermine ses adversaires dans le sinistre camp Boiro. Les victimes d'Amin Dada en Ouganda (1971-1979) se compte par centaines de milliers. Bokassa en Centrafrique (1966-1979) se débarasse impitoyablement de tous ceux qui critiquent son train de vie dispendieux.

 

 

Le sinistre Amin Dada.

 

 

* Le processus démocratique au cours des années 1990.

 

L'effritement du bloc soviétique au début des années 1990 semble permettre la remise en cause des pouvoirs autoritaires par la société civile. Le discours de la Baule prononcé en 1990 par le président français François Mitterrand suscite de grands espoirs puisqu'il conditionne l'aide de la France aux progrès de la démocratie et de la liberté en Afrique. Il semble ouvrir de nouvelles perspectives, mais il ne s'agit que d'un feu de paille qui modifie assez peu la donne. Néanmoins, on assiste à une multiplication des conférences nationales, certaines seront de franches réussites comme au Bénin, au Mali, au Niger, mais beaucoup d'autres seront sans lendemain (Congo Brazza).

 

* vers une bonne gouvernance?

 

Aujourd'hui, l'évolution des esprits et les pressions internationales accrues_ qu'elles émanent des ONG, de l'Union africaine, de la Francophonie_ la condamnation des coups d'Etats et les sanctions qui les accompagnent (en Guinée, au Niger), la dénonciation des violences et assassinats permettent d'espérer de réels changements. De fait plusieurs Etats sont devenus  des démocratie acceptables à l'instar du Mali, du Bénin ou encore du Ghana.

 

Il n'en reste pas moins vrai que la situation reste bloquée dans de nombreux Etats avec des élections sans réelles enjeux dans la mesure où l'opposition est écartée (fraudes) ou marginalisée: le Congo de Sassou Nguesso, le Cameroun, le Gabon ou le Tchad d'Idriss Déby...

 

Certains dirigeants (Bongo, Houphouët-Boigny) s'arc-boutent à la tête de l'Etat et gardent le pouvoir très longtemps. Si les individus changent, la mobilité des acteurs politiques reste faible. Désormais, les dirigeants politiques utilisent divers procédés afin de se maintenir au pouvoir coûte que coûte. Les modifications constitutionnelles deviennent ainsi fréquentes à tel point que seul un coup d'état ou la mort entraîne le départ du président. Dans de trop nombreux pays, le processus d'alternance démocratique n'est pas encore rentré dans les moeurs comme au temps des régimes de parti unique. En outre, un danger d'instrumentalisation des ethnies apparaît dans la mesure où elle deviennent la base sur laquelle se construisent certains partis politiques. Le chef de parti recrute donc dans son ethnie qu'il place aux postes de responsabilité une fois au pouvoir. Ailleurs comme au Mozambique ou en RDC, les autorités attisent les clivages géographiques ou géopolitiques afin d'élargir leurs bases électorales. Dans ces conditions, la démocratie se fait autour des sentiments d'appartenance ethnique, géographique et pas sur la base de clivages idéologiques. A cet égard, l'actuelle crise politique ivoirienne offre un triste raccourci d'une situation trop fréquente sur le continent.

 

Sélection audio:

 

Ce déficit démocratique ne pouvait laisser de marbre les artistes du continent. Quand certains se transformèrent en thuriféraires (avec plus ou moins de marge de manoeuvre il est vrai) des régimes autoritaires à l'instar du Bembeya Jazz guinéen ou du Super Mama Djombo en Guinée Bissau, d'autres s'en firent les contempteurs. L'Ivoirien Tiken Jah Fakoly est persona non grata au Sénégal après des concerts au cours desquels il s'est montré critique envers le régime d'Abdoulaye Wade. Le Camerounais Lapiro de Mbanga, auteur d'une chanson qui dénonce la confiscation du pouvoir par Paul Biya, est emprisoné depuis 2008.


 

1. Alpha Blondy: "Election koutcha".

 

2. Tiken Jah Fakoly: "Mangercratie". Pourfendeur inlassable des dérives autoritaires des régimes africains, Fakoly brocarde ici les prévarications incessantes de certains dirigeants africains.

 

3. Femi Kuti: "Democrazy".

Le fils de Fela Kuti reprend le flambeau paternel en dénonçant ici l'autoritarisme, la corruption et le népotisme qui reste le lot de trop nombreux régimes africains. Extrait: "regardons notre président / il nous oppresse et fait semblant  / regardons les sénateurs  / pour leurs postes ils perdent la raison / regardons la chambre des représentants  / ce sont avant tout des voleurs  / regardons les conseillers  / ils nous anéantissent  / dans cette démocratie  / cette démo démocratie.
La démocratie nous a rendu fous
"

 

4. Bembeya Jazz National: "Armée guinéenne". Ce morceau et le suivant vante les mérites des armées nationales guinéenne et malienne alors solidement contrôlées par Sékou Touré et Moussa Traoré.

 

5. Rail Band du Mali: "Armée malienne".

 

6. Salif Keita et les Ambassadeurs: "Mandjou". Célébration musicale de Sékou Touré, généreux mécène pour les musiciens, mais redoutable dictateur qui fit disparaître des milliers d'opposants dans le sinistre camp Boiro.

 

7. Tropical fiesta: "révérence à nos souverains".



Comme tout autocrate qui se respecte, Bokassa s'attache les services des artistes. A l'occasion du sacre, il convoque les formations musicales centrafricaines afin qu'elles exaltent son impériale personne. Certains morceaux seront réunis sur un album au titre évocateur: "Hit parade spécial couronnement: 4 décembre 1977". Le morceau "révérence à nos souverains" (premier titre ci-dessous) du groupe Tropical Fiesta rappelle que le nouvel empereur centrafricain vient d'intégrer le cercle très fermé des empereurs en exercice, soit Hiro Hito (Japon) et le Shah d'Iran (depuis trois ans Haïlé Sélassié manque à l'appel).



8. "Mobutu chant". Chanson en l'honneur de Mobutu présente sur la bande originale du documentaire When we are kings consacré au combat du siècle. Le dictateur zaïrois accueillit dans son pays un match comptant pour le championnat du monde de boxe et opposant Mohammed Ali à George Foreman. Les médias du monde entier retransmirent le combat en direct du grand stade de Kinshasa, dans les soubassements duquel les opposants étaient torturés d'après les commentaires du documentaire.

 

9. Alpha Blondy: "journalistes en danger (démocrature)". (2002)

Le reggaeman ivoirien dénonce ici le meurtre du journaliste burkinabe Norbert Zongo, en 1998. Cet assassinat intervient alors que Zongo enquête sur une affaire impliquant le frère du président Blaise Compaoré.

 " La démocratie du plus fort est toujours la meilleure / c’est comme ça / La démocratie du plus fou est toujours la meilleure / ça se passe comme ça. /  Entre le marteau et l’enclume / les plumes se barricadent derrière leurs unes / La liberté y a laissé des plumes / Journalistes incarcérés / Journalistes assassinés / Les voix des sans -voix."

 

10. Fela Kuti: "Army arrangement".

 

11. Les Salopards: "Plus jamais ça." Le cri de désespoir d'un groupe ivoirien qui appelle de ses voeux de nouvelles pratiques, enfin démocratiques.

 

Source:

- Anne Hugon: "Introduction à l'histoire de l'Afrique contemporaine, Synthèse, Armand Colin, 1998.

- Bernard Droz: "Histoire de la décolonisation", Point, Seuil.

- Etienne Smith: "Afrique, 50 cartes et fiches", Ellipses, 2009.

- L'Afrique enchantée du 12 octobre 2008.

 

Liens:

 

- La ruée vers les indépendances (1957-1960).

- Les seconde et troisième phases des décolonisations africaines (1961-1990).

- L'Afrique du sud: ultime décolonisation africaine.

- "50 ans d'indépendance africaine: "la fin des colonies."

- "Indépendances africaines 1: l'histoire légitimante".

- "Indépendances africaines 2: les forces de l'émancipation".

- La bande-son des inédpendances.

- Hommages musicaux aux héros des indépendances.

- Le dossier "Samarra en Afrique".

- Liberté pour lapiro.

 

 

 

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