Samarra


Archives pour: Mars 2011

Faire de la musique après Katrina : Les Brass Bands

par Aug Email

Alors que le carnaval de la Nouvelle-Orléans bat son plein, nous avons souhaité comprendre ce que le cyclone Katrina avait eu comme conséquences sur la scène des Brass Bands. Symbole de la tradition musicale de la ville, ces fanfares de jazz jouent le plus souvent dans les rues, lors des funérailles (les fameux jazz funerals) ou lors du Carnaval, pour le défilé du Mardi-Gras ainsi que sur scène. Composée d'une petite dizaine de musiciens, souvent moins, les Brass Bands emploient surtout des cuivres et des percussions.

Dans le cadre de notre "séjour" à la Nouvelle-Orléans, nous vous avons déjà parlé des Brass Bands à propos de la série Treme et de la scène rap de la ville, en particulier du style "bounce" (entretien avec Jean-Pierre Labarthe).

Pour nous éclairer sur la vitalité de cette scène, son rapport à la ville et à son passé et comprendre ce que Katrina a changé, nous avons donc posé quelques questions à un spécialiste. Nous avons demandé à Bruce B. Raeburn, professeur et  responsable du centre d'archives du Jazz  à l'université Tulane de la Nouvelle-Orléans, lui-même musicien (il est batteur), de nous servir de guide. Il a eu la gentillesse de nous donner quelques clés et de nous proposer une demi-douzaine de titres emblématiques joués et rejoués par les Brass Bands tout au long du XXème siècle jusqu'à aujourd'hui. Ces titres constituent la playlist que nous vous proposons après l'entretien.

 

 

 

[Le Young Tuxedo Brass Band en 1959, photographié par Lee Friedlander]

 

1. Pouvez-vous nous décrire la situation de la scène des Brass Bands dans la première moitié des années 2000, avant Katrina ?

 

Depuis la fin des années 1970, la scène des Brass Bands à la Nouvelle-Orléans a été d'une grande vitalité, émanant en partie des expérimentations de l'orchestre de l'Eglise Baptiste de Fairview, créée par Danny Barker. Ces expérimentations ont permis à des jeunes musiciens de Brass Band comme Leroy Jone, Gregg Stanford ou Gregory Davis (parmi beaucoup d'autres) de suivre différentes visions esthétiques, qu'elles soient traditionnelles ou plutôt expérimentales, comme celle du Dirty Dozen Brass Band. Danny leur a dit de travailler sur la discipline, la technique et le comportement, mais ne leur a jamais dicté un style. Les groupes des années 1980, comme le Rebirth BB, ou des années 1990, comme le Soul Rebels BB et le Hot 8, ont suivi les traces du Dirty Dozen, tandis que des orchestres plus traditionnels comme le Treme BB, le Young Tuxedo BB ou l'Algiers BB ont conservé un répertoire plus traditionnel. Cependant, de manière générale, le saxophone a progressivement remplacé la clarinette dans beaucoup de ces groupes, devenant l'instrument dominant parmi les instruments à anche. Malgré l'émergence de groupes plus jeunes avant Katrina tels que TBC (To Be Continued [à suivre], formé 3 ans avant le cyclone), le Rebirth et le Hot 8 étaient à la lutte pour les meilleures places dans les défilés. Le Soul Rebels BB avait décidé de ne plus participer aux défilés bien avant Katrina en vue de s'établir avec succès comme un ensemble Hip Hop sur le marché national.

 

 

2. Quels sont les quartiers de la Nouvelle-Orléans les mieux représentés pour cette musique et comment les groupes conçoivent-ils leur relation avec la ville dans son ensemble ?

 

Treme, Central City [à proximité immédiate du CBD] et Gerttown [entre Mid-City et Uptown, à l'ouest du centre] sont les zones privilégiées de la tradition des "second lines", mais le 9th [à l'Est du centre] et le 7th [au Nord du French Quarter] wards [arrondissements] sont aussi parfois concernés. Les groupes vont là où les Social Aid & Pleasure Clubs (1) qui veulent bien les employer sont situés. De ces quartiers, Treme est probalement celui qui a le plus fort pourcentage de musiciens de Brass Band résidants rapportés à la population dans un seul quartier, même si ils jouent dans toute la ville.

 

 

3. Comment Katrina a-t-il affecté les musiciens de la ville ?

 

Moins de travail et moins d'argent pour le boulot obtenu. Le remplacement des instruments a été la grande question pendant les deux premières années qui ont suivi l'ouragan, un problème largement résolu par Music Rising, de même que le problème du logement, une question plus difficile. Quelques musiciens ont pu profiter du projet Musicians Village dans le 9th ward, mais peu d'entre eux étaient des musiciens de Brass Band en raison du protocole de crédit en lien avec Habitat for Humanity (2) , qui excluait les musiciens qui ne retournaient pas leur déclaration d'impôts et avaient des problèmes récurents de crédit. Il y a eu des incertitudes dans quelques quartiers quant à la survie de l'héritage musical de la Nouvelle-Orléans. Cinq ans plus tard, nous pouvons dire qu'il a survécu, mais pas sans changement.

 

[Voici un petit extrait d'une parade cette année avec les Stooges. C'est filmé un peu vite, mais regardez et écoutez pour l'ambiance]

 

 

 

4. Comment Katrina et ses séquelles ont-ils changé la manière dont ces Brass Bands considèrent leur tradition musicale, eux-mêmes et leur ville ?

 

Katrina a forcé la plupart des musiciens de Brass Band à se pencher sur leur situation, ce qui a conduit à une résurgence globale de l'intérêt pour la tradition et pour le positionnement des groupes dans cette continuité. Les Soul Rebels ont réalisés beaucoup de services pour leur communauté en 2006, les Hot 8 ont travaillé avec le Dr. Michael White [Professeur, producteur et musicien] pour approfondir leur compréhension du répertoire traditionnel des brass bands et leur engagement dans celui-ci, au Sound Café en 2007. D'une manière générale, le cloisonnement entre traditionnel et moderne semble être devenu moins rigide, en même temps qu'une prise de conscience s'est opérée, permettant à chaque musicien de Brass Band d'obtenir une place d'honneur si ces compétences le lui permettent, peu importe le style.

 

 

 [Baby Boyz Brass Band]

 

5. Y a-t-il un lien important entre la musique de Brass Band et le Hip Hop ?

 

Soul Rebels, Baby Boyz, Young Fellaz, TBC, Coolbone, Rebirth, The Stooge : Tous ces groupes ont exploré les synergies avec le Hip Hop, menant à l'émergence du "bounce" dans les années 1990 et, après Katrina, à une fusion des genres, des scènes et des publics dans des endroits comme Duck Off, sur Tureaud Avenue dans le 7th ward. Katrina semble avoir renforcé ce lien, tout en renouvelant en même temps l'intérêt pour le style et le répertoire traditionnels.

 

 

6. Pouvez-vous nous donner quelques titres des morceaux les plus représentatifs de la musique des Brass Bands ?

 

   1. Bunk’s Brass Band, “Oh Didn’t He Ramble” (1944)
   2. Eureka Brass Band, “Sing On” (1951)
   3. Young Tuxedo Brass Band, “Joe Avery’s Piece (Second Line)” (années 1950)
   4. Olympia Brass Band, “It Ain’t My Fault”Titre créé en 1964 par Smokey Robinson et Wardell Quezergue, enregistré à de nombreuses reprises par l'Olympia BB et d'autres groupes.
   5. Dirty Dozen, “My Feet Can’t Fail Me Now” (1984)
   6. ReBirth “Casanova” (2001)
   7. Hot 8 “Sexual Healing” (2007). Une version très New Orleans du tube de 1982 de Marvin Gaye.

 

Ecoutez ces morceaux dans la playlist ci-dessous. Certains morceaux n'étaient pas disponibles, j'ai donc parfois mis une version par un autre groupe ou un autre morceau du même groupe :

 

 

Propos recueillis et traduits par Aug (you can read it in english here). Merci à Véronique pour sa relecture attentive.

 

Un grand merci à Bruce Raeburn pour sa gentillesse et sa disponibilité !

 

Notes

(1) Les Social Aid and Pleasure Clubs sont des associations créées au XIXème à la Nouvelle-Orléans. Elles sont à  l'origine de la tradition des "second lines".

(2) Habitat for Humanity est une ONG chrétienne oecuménique qui travaille dans le logementi. Elle construit des logements simples, abordables et convenables en partenariat avec les gens qui en ont besoin.

 

 

Liens

 

 

 

Les autres articles de notre dossier sur la Nouvelle-Orléans :

 

Rock & pop - histoire géographie.

par vservat Email

 POP ROCK HISTOIRE ET GEOGRAPHIE

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Petites ou grandes histoires des musiques pop rock à travers la planète... 

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Places That Rocks !
 
 

Au Royaume Uni : 
 
Liverpool et "Penny Lane", "Strawebbery Fields forever" des Beatles (1966) et

"You'll never Walk Alone" de Gerry & The pacemakers (1963).

 Londres (Brixton) et "Guns of Brixton" des Clash (1979).

 

En Irlande : 

Belfast et "Where the streets have no name" de U2 (1997).

Derry et "Sunday bloody Sunday" de U2 (1983)

 

En Allemagne :

Berlin et "Heroes" de David Bowie (1977)

 

Aux Etats-Unis :

 Chicago et "Chicago" de Crosby, Still, Nash & Young (1970)

 Ellis Island et "American Land" de Bruce Springsteen (2006).

 Detroit et "The big three killed my baby" des White Stripes.(1999) et le MC5 avec "Motor city is burning" (1969).

 Allentown et "Allentown" de Billy Joel (1982).

 
 
 
Petit Atlas illustré des musiques pop-rock (work in progress...)
 

Afficher Petit atlas illustré des musiques pop-rock sur une carte plus grande 
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Dossiers thématiques disponibles sur Samarra :

 

Les chansons anti guerre du Vietnam. 

Les Hippies et Summer of love.

 

Les festivals :

- Monterey (1967) et le rock psychédélique.

- Woodstock (1969) : première partie et deuxième partie.

Altamont la fête est finie.

 

L'Histoire dans une pochette de disque :

 

 

 

Midlife de Blur, Une pochette kaléidoscope des années Blair.

 

 

 

 

Pop rock, bande son de l'histoire :

 

La sélection proposée a retenus oit des titres pop-rocks, soit des artistes assimilés à ces musiques qui sont prises ici au sens large (étendues au folk songs par exemple).


 

Red Scare :

 

 

Joan Baez "Here's to you" 2 anarchistes exécutés pendant la Red Scare, Sacco et Venzetti.

 

 


Deuxième guerre mondiale :

 

The Kinks "Churchill says"

Johnny Cash "The Ballad of Ira Hayes" le destin d'un des hommes qui planta la bannière étoilée sur Iwo Jima. 

 

 

 

Les années 60 aux Etats-Unis : droits civiques, protest songs.

 

Joan Baez "Birmingham Sunday" la tuerie de Birmingham, 6 enfants tués dans un attenta du Klan. 

Country Joe and the fish "I feel like I'm going to die rag"

Creedence Ckearwater Revival "Fortunate Son" contre les fils fortunés qui ne vont pas au Vietnam

Crosby, Still, Nash and Young "Ohio" sur la tuerie de Ken State.

Crosby, Still Nash and young "Chicago" tensions entre progressistes et conservateurs autour de la convention démovrate de Chicago.

Bob Dylan "Blowin' in the wind" la longue lutte pour les droits civiques.

Bob Dylan "Georges Jackson" sur Angela Davis et son soutien à Georges Jackson.

Bob Dylan "Masters of war" contre les profiteurs de guerre.

Bob Dylan "Only a pawn in their game" sur l'assassinat de Medgar Evans.

Bob Dylan "Oxford town" sur l'entrée difficile du premier étudiant noir à l'université.

Bob Dylan "Talkin' Jonhn Birch paranoid blues" sur une organisation ultra conservatrice des 60's.

Bob Dylan "The death of Emmet Till" sur le lynchage du jeune Emmet Till

Bob Dylan "The times they'are A-changin' sur l'aspiration au changement.

Bob Dylan "With god on your side" retour sur l'histoire des Etats-Unis.

MC5 "Motor City is burning" émeutes de Détroit fin des 60's.

Simon and Garfunkel "7 o clok silent night" autour des actualités sinistres de 1966.

 

 

Relations internationales - guerre froide :

 

Colonel Bagshot "Six Days War" sur la guerre des 6 jours.

Johnny Clegg "Asimbonanga" sur l'apartheid et Mandela.

Peter Gabriel "Biko" sur le meurtre du militant noir Steve Biko en Afrique du Sud

The Clash "Washington bullets" sur les impérialismes.

La Tordue "Paris, octobre 61." manifestation du FLN à Paris et sa répression policière.

Simple Minds "Mandela Day" sur Mandela.

Sting "Russians" les Russes dédiabolisés en fin de guerre froide.



Luttes sociales (autres que droits civiques aux Etats-Unis) :

 

 

The Clash "London Calling", Angleterre dans la crise économique et sociel des 70's finissantes.

The Clash "Guns of Brixton" anticipation des grandes émeutes de Brixtion en 1981.

The rolling stones "Street Fighting man" révolte des jeunes dans les 60's.

Bruce Springsteen "Born in the USA" sur les vétérans de la guerre du Vietnam.

Bruce Springsteen "The ghost of Tom Joad" sur la pauvreté aux Etats-Unis.

 

 

Après le mur :

 

Les fatals Picards : "mon père était tellement de gauche"

Jean Leloup "1990"

 

 

Question irlandaise :

 

 

U2 "Where the streets have no name" sur Belfast, ville déchirée.

U2 "Sunday Bloody Sunday" massacre des paras britanniques à Derry en janvier 72.

Sinead O'Connor "Dear Old Skibereen" sur la grande famine et ses conséquences.

The Pogues "Thousands are sailing" sur l'émigration irlandaise.

The Pogues "Poor Paddy on the railway" sur l'emploi des irlandais aux Etats-Unis dans les chemins de fer.

 

 

 

Radiohead cuvée 2011

par died Email

Voilà, il était attendu...
 
 
 
Radiohead a sorti son 9ème album. Comme le précédent, il y a du marketing dans l'air : sortie mondiale....pas de disque...seule possibilité, le téléchargement à partir du site du groupe. En effet, depuis le dernier album (Rainbow), le groupe se passe de maison de disque et des circuits traditionnels de distribution. Un vrai luxe et une vraie piste de réflexion pour ce groupe atypique.
 
 
 
 
Oui, le clip est étonnant, ce chapeau melon....a un je ne sais quoi d'Orangemécaniquesque !!!!
 
Mais parlons d'abord du contenu : Radiohead nous a habitué à des mélodies léchées, à des arrangements complexes et soignés, à une voix haut perchée....le tout formant à chaque fois un merveilleux album.
On peut dire que ce dernier opus n 'échappe pas à la règle : il est exigeant, les mélodies ne se dégagent pas forcément à la première écoute et le côté électro peut dérouter les fans de la première heure. Il est incontestablement dans la lignée de Rainbow et de l'album solo de Thom York The Eraser.
 
 
 
Alors ne boudons pas, ce nouveau Radiohead....c'est une musique incantatoire, électro-spirituelle qui touchera l'amateur de sons et d'univers qui sortent des sentiers re-battus par le rock traditionnel.
 
 
 
Et puis, quand on a fini d'écouter cet album, rien n'empêche de replonger dans les précédents opus qui sont devenus de vieilles ritournelles qui font plaisir à l'oreille et rappelle le bon temps.
 
 
 
Pour le téléchargement légal : c'est ici : 7 euros en Mp3 11 euros en fichier Wav
 
 
JC Diedrich
 

Messerschmidt, figures et caractères grimaçants

par died Email

 


 


Jusqu'à présent Messerschmidt était pour moi, un ingénieur de l'aéronautique allemand dont le génie a permis pas mal de belles victoires à un certain Adolf....Oublions ces épisodes fâcheux et concentrons-nous sur un sculpteur mis à l'honneur par le Louvre depuis janvier.
Franz Xaver Messerschmidt né en Bavière en  1736 est un sculpteur atypique, longtemps oublié qui est redevenu à l'honneur ces derniers temps. Il est à l'origine d'une série de sculptures, d'autoportraits appelée "têtes de caractères".
Il s'inscrit à l'Académie des Beaux-Arts de Vienne en 1755 et devient rapidement un sculpteur de la Cour. Ces deux premiers bustes sont celui de l'impératrice Marie-Thérèse et de François Ier.
Son succès est précoce, il réalise une série de buste des grands de la Cour, dont par exemple le futur empereur Joseph II. Il enseigne comme professeur assistant à l'Académie des Beaux-Arts.

  
Mais sa carrière prend un mauvais tournant, il ne reçoit pas le poste à l'Académie qui lui était promis en raison de ses troubles cérébraux. Sa position décline et on lui reproche son style trop classique qui s'inspire trop directement de l'Antiquité. IL tente alors sa chance à Munich mais il n'y réussit pas plus. Il se retire alors à Presbourg avec son assistant et mène alors une existence isolée de tout.
 
 
A sa mort en 1783, son frère vend une série de 49 têtes dites de caractères à un cuisinier de Vienne qui les expose dans son restaurant.  Dix ans plus tard, elles sont exposées à l'hôpital communal. Désormais, ce sont les médecins, les psychiatres qui s'intéressent à ces têtes de caractère.


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 



 
A la fin du XIXe siècle, la collection est dispersée mais l'avant-garde viennoise s'intéresse enfin à ces têtes plus pour des raisons artistiques que psychiatriques.  Elles deviennent de véritables icônes dans le milieu viennois. 
En 1932, la publication d'un article de l'historien d'art et psychanalyste Ersnt Kris renforce encore l'intérêt des deux communautés (artistiques et scientifiques) pour ce groupe d'une  petite cinquantaine de statues grimaçantes.
 
 
Pourquoi toutes ces grimaces ? Pourquoi autant d'autoportraits grimaçants ?
Beaucoup interprètent ces effigies comme une représentation de la douleur physique, somatique et psychique de Messerschmidt. Une expression de ses démons, de ses tourments voire de ses hallucinations. Elles seraient en fait, une sorte de transfiguration de sa souffrance psychique. Ces autoportraits qu'il n'a jamais souhaité vendre, sont ainsi des prothèses avec lesquelles il conjurait ses démons et tentait de se réapproprier sa personnalité. 



Aussi, ce qui bouleverse dans cette série de portraits, c'est autant la maîtrise absolue de son art que ses souffrances intérieures qui se lisent sur les multiples facettes sculptées de ce même visage.

Jean-Christophe Diedrich


 

Japon : Quand les mangas envisagent le pire

par Aug Email

Voici plusieurs mois, un peu par hasard, j'ai lu plusieurs mangas dont le point commun était d'envisager des scénarios catastrophes suite à des tremblements de terre au Japon. Je ne suis pas un grand fan de science-fiction, mais chacun à leur manière ces trois mangas me permettaient d'en apprendre plus sur la manière dont les Japonais vivent avec ce risque permanent. Le séisme de magnitude 9 (apparamment sans précédent depuis plus de 100 ans) qui s'est produit vendredi 11 mars, semble dépasser les scénarios les plus pessimistes avec l'enchaînement d'un séisme, d'un tsunami et d'explosions dans des centrales nucléaires. Voyons au travers de ces trois mangas comment leurs auteurs ont envisagé le pire.

 

 

 

 Tokyo Magnitude 8 : entre humanité et barbarie

 

Quel comportement adopter en cas de séisme ? Les médias français nous rabattent les oreilles avec la parfaite préparation des Japonais aux séismes et leur calme stoïque en pareille circonstance. C'est sans doute en partie vrai mais jusqu'à quel point un être humain est-il prêt ?

Furaya Usamaru a décidé d'explorer cela en imaginant un séisme de magnitude 8 en plein coeur de Tokyo. Une telle éventualité n'est bien sûr pas à écarter. Le dernier grand tremblement de terre ayant touché la capitale est celui de 1923, le plus meurtrier à ce jour de l'histoire contemporaine du Japon, et il n'était "que" de magnitude 7,9.

L'histoire démarre donc sur l'île d'Odaiba, un terre-plein en baie de Tokyo (cerclé de rouge sur la carte). C'est un des rares terre-pleins de la baie dédié aux loisirs et aux commerces. Il a été construit dès le XIXème siècle pour la défense de la ville et progressivement transformé dans les années 1960. On y trouve le siège de Fuji TV, une grande roue, une réplique de la statue de la liberté, des muséess, des centres commerciaux. L'île est desservie par un métro aérien automatique, le Yurikamome qui la relie au centre de Tokyo par le Rainbow Bridge. On voit tout cela au fil de la série ainsi que des explications sur la manière dont le terre-plein a été constitué.

Jin Mishima, l'un des personnages, vient à Odaiba passer un entretien d'orientation et croise une ancienne connaissance de lycée : la jeune Nanako Okano, au look très gothique... Lorsque le séisme se produit, tout semble chamboulé. L'île s'enfonce et il faut fuir. Commence alors un périple au travers des quartiers du centre de Tokyo, de Roppongi à Shibuya. Roppongi d'abord, quartier réputé pour sa vie nocturne, très prisé par les étrangers. Passage par la Tour de Tokyo, construite sur le modèle de la Tour Eiffel en 1958 (à droite). L'occasion de mesurer l'étendue des dégâts dans la ville. Shibuya enfin, quartier branché fréquenté par les jeunes, centre de la mode, à l'image de la Tour 109, rebaptisée Tour 009 et théâtre de scènes dramatiques dans la série (à gauche).

Tour à tour, les héros sont confrontés à des dilemmes moraux et à une série de personnages très variés et pas tous sympathiques. Privés d'informations, de nourriture, d'eau, de l'intimité la plus élémentaire, ils bénéficient parfois de la solidarité et de l'humanité de certains, mais aussi se heurtent à la méchanceté qu'entraine quelquefois ces privations. Usamaru met en scène quelques unes des dérives constatées lors des catastrophes : Exploitation de la faiblesse par des mouvements sectaires, viols, vols, crimes en tout genre font donc également partie de ce manga.

 

  

La série, au-delà de l'aventure vécue par les différents personnages, envisage tous les phénomènes  observés lors d'un séisme et ses conséquences aussi bien géophysiques (liquéfaction, répliques, incendies en série) que sur les comportements.

 

Usamaru Furuya, Tokyo Magnitude 8 (série de 5) Panini-Manga

 

 

Spirit of The Sun : le Japon coupé en deux

 

On connait l'intérêt de Kaiji Kawaguchi pour la politique et la diplomatie. Je vous ai déjà parlé ici de deux de ses séries : Eagle (10 volumes), qui racontait la campagne électorale d'un Américain d'origine japonaise pour les présidentielles de 2000. Zipang (série en cours) imaginait un navire de guerre japonais du début du XXIème siècle en plein coeur de la bataille de Midway en 1942.... Avec la série  Spirit of the Sun, il imagine un tremblement de terre sans précédent et des éruptions volcaniques en série, dont celle du Mont Fuji. Mais contrairement à Tokyo Magnitude 8, il étudie assez peu les conséquences du tremblement de terre à l'échelle locale. Son terrain de jeu, ce sont les relations internationales, même lorsqu'il nous plonge au coeur de la pègre de Taïwan ou au milieu des Japonais réfugiés dans ce même pays. Le héros, enfant au début de l'aventure qui se déroule sur plusieurs années, a fui le Japon mais continue de rechercher ses parents ou d'obtenir des informations sur eux.

Si des Japonais sont obligés de se réfugier à l'étranger, c'est que le Japon connait une situation tout à fait exceptionnelle. L'île principale d'Honshu est en effet coupée en deux à hauteur du lac de Biwa , des anciennes capitales Nara et Kyoto jusqu'à Osaka qui est engloutie. L'aide internationale apportée par la Chine et les Etats-Unis se transforme vite en volonté de contrôle facilitée par l'effondrement des institutions. Le Japon est donc coupé en deux parties : le Sud est sous protectorat chinois et le Nord sous protectorat américain ! C'est donc clairement aux conséquences géopolitques du cataclysme que s'intéresse Kawaguchi. De nombreux tomes se déroulent à Taipei, capitale de Taïwan où sont réfugiés des milliers de Japonais. Les relations difficiles entre habitants taïwanais d'origine et ressortissants japonais, passée la compassion, s'avèrent de plus en plus tendues. La minorité japonaise est au coeur d'enjeux qui la dépassent, aussi bien dans la politique taïwanaise que dans les relations entre les pays de la région. Kawaguchi sait mettre le doigt où ça fait mal : il dénonce la xénophobie d'où qu'elle vienne en envoyant aux Japonais un message du type "et si c'était vous ?".

 

 Kaiji Kawaguchi, Spirit of the Sun (17 volumes tous parus), Tonkam

 

 

La submersion du Japon : forces profondes

 

Des trois mangas, c'est sans doute celui qui s'approche le plus du scénario de 2011. Le titre en lui-même semble prédestiné... Au départ, il s'agit d'un roman de Komatsu Sakyo, publié en 1973, qui a connu un grand succès, probablement parce qu'il a mis des mots sur une angoisse ancestrale : le réveil des volcans et l'engloutissement du pays. Adapté au cinéma, à la télévision ou à la radio, il a donc également été mis en dessin par Ishiki Tihihiko. Il a une dimension beaucoup plus ésotérique  et surnaturelle que les deux précédents. Tout est fait pour susciter le malaise. On a l'impression de forces telluriques à l'oeuvre, de phénomènes étranges annonciateurs d'une catastrophe. 

Une partie de l'intrigue repose sur l'association improbable entre deux caractères forts , le jeune Toshio Onodera, pilote de sous-marin et le Professeur de géologie Yusuke Tadokoro. Ces deux personnages, à commencer par le pilote, se laissent guider par un sixième sens plus que par sa connaissance scientifique. Je n'ai pu lire que les deux premiers tomes alors que le cataclysme majeur ne s'est pas encore produit.  Le pilote et le scientifique s'inquiètent de signes assez perturbants et on veut bien les croire : un immeuble disparait en quelques minutes en s'enfonçant dans le sol à Shinjuku, quartier des affaires plutôt cosmopolite de  Tokyo. Pour en avoir le coeur net, ils plongent pour explorer la fosse des Bonins et découvrent de nouvelles failles....

 

 Sakyou Komatsu (scénario) et Tokihiko Ishiki (dessin), La submersion du Japon (3 volumes parus en français, série en cours), Panini-manga.

 

D'autres mangas, très nombreux, envisagent également des scénarios sombres qui peuvent aller jusqu'à la fin du monde comme dans X réalisé par le quatuor Clamp que je n'ai pas lu (merci à Morgane pour l'info). Le célébrissime Akira de Katsuhiro Otomo se déroule dans un Tokyo dévasté par une explosion nucléaire....

 

Retrouvez notre dossier sur les mangas et les BD qui permettent de mieux comprendre l'histoire et la géographie de l'Asie (dont Zipang et Eagle de Kawaguchi).

 

"Traits résistants" : parole à Xavier Aumage commissaire de l'exposition.(2)

par vservat Email

Et voici la suite de notre entretien avec Xavier Aumage, commissaire de l’exposition "Traits Résistants" et archiviste au Musée de la Résistance Nationale de Champigny sur Marne. Cette deuxième salve de question est davantage centrée sur l’exposition et sur les liens entre histoire et Bande Dessinée.

 

 Accéder à la 1ère partie de l’entretien.

 

 

 

Comment la BD s’est elle emparée de l’histoire de la Résistance?

 

Une histoire très riche, mouvementée !... qui remonte souvent à la période de l’Occupation. Difficile de résumer ici, en quelques lignes, ce long cheminement : la naissance à la Libération de certaines maisons d’éditions issues de la Résistance, le rôle des illustrateurs, qui, pour certains, ont dessiné pendant l’Occupation des histoires pour des périodiques de la collaboration et que l’on retrouve après-guerre dans ces illustrés…

 

 

 

On peut toutefois distinguer quelques grandes périodes clés concernant le traitement du sujet dans les bandes dessinées de l’automne 1944 à nos jours.

A la Libération, le papier est contingenté et les autorisations de parution accordées après jugement. Les séries sur la Résistance dans les BD (périodiques et récits complets) apparaissent très tôt, dès l’automne 1944. En 1945, la plupart des autorisations de parution sont suspendues. De nombreux journaux cessent leur activité du fait des restrictions et il faut attendre le printemps 1946 pour que le monde de l’édition enfantine connaisse une renaissance. On assiste alors à un véritable foisonnement de publications qui ont toutes un point commun : évoquer la Résistance. Les auteurs développent alors une littérature de jeunesse héroïque célébrant le maquis [voir couverture de Vaillant, le jeune patriote ci-dessus] et quelques héros comme le colonel Fabien, le général Leclerc, de Gaulle ou encore Guy Môquet. En dépit d’une baisse significative de l’évocation du sujet dès 1947, les histoires de résistance restent présentes pendant une dizaine d’années dans les «récits complets» (certaines maisons d’éditions sont créées par d’anciens résistants (Lug, Imperia). Sur fond de protectionnisme, la loi du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse modifie ensuite les thèmes abordés dans la littérature de loisirs. La quête de nouveaux horizons est désormais privilégiée et s’exprime à travers les aventures spatiales, l’humour, les exploits sportifs…

 

 

 

Le retour du général de Gaulle au pouvoir en 1958, l’inauguration le 18 juin 1960 du Mémorial de la France combattante au Mont-Valérien, amorcent un regain d’intérêt pour le sujet. La commémoration du 20ème anniversaire de la Libération avec le transfert des cendres de Jean Moulin au Panthéon et le discours de Malraux, l’édition d’un timbre célébrant l’appel du 18 juin, réactivent à leur tour dans les médias et dans les esprits, les images des principaux acteurs de la guerre. Naissent ainsi, dans ces années, des bandes dessinées qui relèvent souvent de la commande et se placent dans la lignée des images d’Épinal.

 

 

 

L’apparition de «Grêlé 7/13» publié dans Vaillant puis Pif de 1966 à 1971 semble marquer le retour du thème de la Résistance dans les bandes dessinées et la réédition des grandes séries ou histoires qui ont fait le succès de l’après guerre (Les Trois mousquetaires du Maquis, La Bête est morte…). Alors que la décennie 70 représente un tournant dans l’histoire de la bande dessinée (lancement du festival d’Angoulême…), les historiens, cinéastes, journalistes se penchent avec ferveur sur la période de l’Occupation, amorçant une période de débats souvent violents et polémiques avec les derniers acteurs présents. Les années 80 consacrent le succès des grandes fresques sur l’histoire de France en bande dessinée.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Du milieu des années 1990 à 2000, on peut parler d’une période de renouveau. De nombreux paramètres modifient sensiblement l’image que l’on a de la Résistance et la manière dont on la transmet : la disparition des acteurs de la période, des colloques ouvrant de nouvelles pistes en matière d’analyse des images du résistant et des oppresseurs, l’événement qu’a constitué le 50èmeanniversaire de la Libération ont renouvelé l’intérêt que l’on portait au sujet. On assiste donc tout naturellement à son retour dans les albums de bande dessinée au fil d’approches novatrices, plus sociologiques, réintégrant tous les fronts de lutte et tous les acteurs.

 

 

Du milieu des années 2000 à nos jours, on peut vraiment parler d’une explosion du sujet. Les créations récentes évoquent de manière quasi systématique la Résistance à travers la thématique du sauvetage. La résistance est aujourd’hui presque toujours traitée selon le procédé du flashback ou du flash-forward, dispositif narratif faisant écho à l’évolution de la mémoire dans les musées de la Seconde Guerre mondiale. Le regard porté par les petits enfants de résistants sur le passé de leurs aïeux entraîne désormais une certaine distanciation vis-à-vis de la guerre, phénomène qui favorise à son tour la multiplicité des récits et leur grande variété de traitement.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

En quoi consiste le projet de l’exposition "Traits résistants" qui s’ouvrira le 31 mars au CHRD de Lyon?

 

 

 

Créer du lien, faire avancer la recherche, ouvrir de nouvelles pistes. Une des pans les plus importants du projet a consisté à constituer un corpus rassemblant l’essentiel des productions évoquant la Résistance sur le sol français durant l’Occupation de 1944 à nos jours. Une frise monumentale introduit d’ailleurs l’exposition « Traits résistants » et permet de comprendre les grandes évolutions du traitement du sujet depuis la Libération.

 

 

 

 

 

La grande spécificité de ce projet réside également dans la coproduction de cette exposition. Deux musées de la Résistance, l’un en région parisienne (MRN de Champigny sur Marne), l’autre à Lyon (CHRD) s’associent pour la conception d’une exposition. Nous avons également souhaité faire dialoguer nos collections avec celles d’autres établissements, au premier rang desquels la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image à Angoulême, ainsi que celles de collectionneurs privés. La Bibliothèque municipale de Lyon, qui possède un patrimoine formidable sur ce sujet car issu du dépôt légal, joue également un rôle très important dans ce projet.

 

 

 

Car cette exposition est née tout d’abord d’un besoin…

 

 

Depuis les années 1970, la bande dessinée ne cesse d’être valorisée en étant considérée comme un média incontournable, un objet culturel à part entière. De nombreuses expositions de BD sont réalisées à travers le monde, abordant des thématiques variées, comprenant également des rétrospectives de grands illustrateurs. La bande dessinée est devenue au fil du temps un objet d’étude, analysé dans des ouvrages scientifiques, des colloques, des séminaires de grandes universités. Parallèlement, depuis une vingtaine d’années, de nombreux événements modifient sensiblement l’image que l’on a de la Résistance et la manière dont on la transmet. Les voix des derniers acteurs se taisent une à une. Une série de colloques et de rencontres ont contribué à modifier les rapports entre historiens et acteurs de la Résistance. Certains de ces colloques abordaient la représentation du résistant et ont ouvert de nouvelles voies en matière d’analyse de l’image, à travers le cinéma, les affiches ou encore la presse. La bande dessinée ne faisait pas encore partie du corpus étudié. L’ambition de « Traits résistants » est de combler ce manque et de permettre, à l’image de ce qui se fait depuis des années pour la Première Guerre mondiale, de renouveler le champ historiographique à partir d’un média très prisé, qui prend de plus en plus fréquemment pour sujet la Seconde Guerre mondiale.

 

 

 

 

Cette exposition va être suivie d’une BD (à paraître en juin), quand un archiviste ou un historien entre dans une projet d’écriture bande dessinée comment se gère le rapport fiction/histoire ?

 

 

 

Pour le One Shot intitulé "Vivre libre ou mourir" , le but était de donner un maximum de matière première au scénariste puis aux illustrateurs. Comme je le précisais précédemment, certaines histoires sont des fictions pures tandis que d’autres s’inspirent d’histoires et de parcours de personnages qui ont réellement existé. Dans ce dernier cas, même si l’on reste dans de la fiction car une bande dessinée reste une adaptation et ne peut en aucun cas être assimilé à un documentaire ou un témoignage historique pur, nous avons tenté de nous rapprocher du sens du combat qui animait les résistants. Nous avons souhaité montrer la diversité des engagements, des formes de lutte en évoquant des parcours peu abordés dans la BD où même le cinéma (résistances des antifascistes allemands, dans les lieux d’internement en France, etc…).

 

 

 

 

Pour le récit relatant la Résistance de Robert Doisneau, un travail avec les filles du célèbre photographe a permis, avec des photographies d’époque, de se rapprocher au plus près des lieux dans lesquels Robert Doisneau vivait pendant l’Occupation. Pour les autres histoires, des témoignages, les archives et recherches que nous menons depuis des années sur notre collection d’objets ont servi à nourrir les différentes histoires. 

 

 

 

 

Pouvez vous nous expliquer comment s’est construit le projet "Résistance" que vous avez mené avec JC Derrien qui se déclinera en 4 tomes ? Quelles sont éventuellement ses spécificités ?

 

 

 

 

 

Ma première rencontre avec Jean-Christophe Derrien s’est déroulée en 2008 autour d’une exposition temporaire, organisée dans le cadre du Concours de la Résistance et de la Déportation (CNRD) auquel nous participons chaque année à travers une exposition temporaire. En 2008, la thématique était consacrée aux «Jeunes en résistance». Nous avons échangé autour des notions de résistance et le courant est vite passé. Nous avons procédé à de nombreux échanges par la suite ainsi qu’avec Claude Plumail le dessinateur. Jean-Christophe n’a pas voulu être prisonnier de la documentation car l’essentiel pour lui était de raconter une histoire de fiction, mais il à toutefois consulté de nombreux fonds d’archives de notre collection pour élaborer L’Appel [couverture ci-dessous] premier opus de la série « Résistances ».

 

 

 

 

 

 

 

En 2009, le thème retenu par le jury national du CNRD était «L’appel du 18 juin du général de Gaulle ». Le premier volume de Résistance a pu ainsi bénéficier des dernières avancées de la recherche sur cet événement emblématique de l’histoire de France. Dans L’Appel, le personnage d’André entre par hasard dans un café en Bretagne et écoute l’Appel à la radio. Pour la première fois, une bande dessinée retranscrit le message du général de Gaulle dans son intégralité et dans la version diffusée par la BBC le 18 juin 1940 (qui diffère du manuscrit original de de Gaulle qui a modifié au dernier moment des éléments du discours). On voit ici comment la bande dessinée peut devenir un support pour nourrir tout à la fois l’imaginaire du lecteur et l’interprétation collective qu’une société fait de son Histoire. Certaines pièces d’archives ont également marqué Jean-Christophe et Claude, comme un billet « jeté du train » par une résistante lors de sa déportation vers l’Allemagne et annonçant à sa famille son triste sort. L’évocation du dernier message de cette résistante à ses proches (le mot a été ramassé par un cheminot qui l’a donné ensuite à la famille), est intégré au scénario de L’appel.

 

 

 

 

 

Sans rien dévoiler du deuxième opus qui sortira en septembre 2011, je dois tout de même signaler qu’il s’annonce riche en intensité avec des anecdotes et des évènements que l’on retrouve rarement dans les bandes dessinées historiques et les films sur la période, comme la célébration du 11 novembre 1940 par les étudiants parisiens malgré les interdictions lancées par l’Etat français et les autorités d’Occupation.

 

 

A partir du 30 mars 2011, la galerie d’actualité du CHRD montrera dans l’exposition « Traits résistants » la genèse de la série Résistances à travers une sélection d’archives et de planches originales ayant servi à la réalisation des deux premiers albums.

 

 

 

 

 

 

 

C’est donc sur des projets toujours en construction que nous arrêtons cet entretien. De chalereux remerciements à Xavier Aumage pour sa patience et sa disponibilité.

 

Rendez vous est pris pour le CHRD de Lyon du 31 mars au 18 septembre 2011. Toutes les informations nécessaires pour s’y rendre sont ici.

 

 

 

 

"Traits résistants" : parole à Xavier Aumage, commissaire de l'exposition.(1)

par vservat Email

 

 

Ceux qui n’habitent pas la région lyonnaise vont devoir se fendre d’un billet de TGV. Tous à vos agendas !  Car du 31 mars au 18 septembre se tiendra à Lyon une magnifique exposition, qui se propose de faire le lien entre histoire et bande dessinée, et plus particulièrement sur la façon dont le 9° art s’est emparé de la Résistance. Après les restrictions de l’immédiate après guerre, un foisonnement d’images et de bulles traite du sujet. Les focales changent au fil du temps, le récit s’enrichit et intègre de plus en plus d’histoires et de mémoires. Aujourd’hui la BD se saisit des Résistances à l’aune de ce que font les séries télé, au tempo du flash-back et du flash-forward.(1)

 

 

A la source de ce projet il y a le Musée de la Résistance Nationale de Champigny sur Marne, ses fonds, et un de ses archivistes, Xavier Aumage (2). Dans l’entretien qu’il accorde à Samarra, il nous explique comment le Musée s’est impliqué dans ce projet, quelles collaborations sont nées et ont fructifié autour de cette exposition qui se tiendra donc à Lyon, au Centre d’Histoire de la Résistance et de la Déportation (CHRD)

 

 

Nous avons choisi de publier l’entretien en 2 temps. Cette première partie s’attarde sur le travail de l’archiviste par l’intermédiaire des matériaux qu’il conserve, ces "fragments de mémoire" comme les appelle X. Aumage. Comment s’en saisit l’auteur de BD? Comment jongle-t-il entre les différents types de mémoires véhiculées par certains objets qui sont ensuite incorporés dans la fiction ? Nous ne sommes pas si éloignés de l’exposition "Traits résitants". En effet, celle-ci fédère autour d’elle de nombreuses initiatives dont des publications, pour lesquelles, X. Aumage, lève spécialement pour nous, en avant première, quelques secrets.

 

 

 

 

Pouvez-vous nous présenter rapidement l’endroit où vous travaillez et le service des archives où vous évoluez, en particulier pour ce qui concerne ses fonds.

 

 

 

 

 

 

 

Né en 1965 à l’instigation d’anciens résistants, le MRN (3), « musée de France », fédère une dizaine de sites développant chacun une thématique spécifique et locale liée à la Seconde Guerre mondiale. Tous les sites de la fédération sont placés sous la tutelle du ministère de la Culture et sous convention avec le ministère de l’Éducation nationale.Le Musée de la Résistance nationale à Champigny-sur-Marne [photo ci dessus] est installé dans un hôtel particulier du XIXème siècle, en bordure de la Marne, dans un parc baptisé du nom de Vercors, pseudonyme de Jean Bruller (fondateur des Editions de Minuit clandestines).

 

 

 

Les collections sont le fruit, depuis les années 1960, de plus de 4000 donations et représentent un ensemble unique sur la Résistance intérieure française par le nombre et la variété des pièces de toute nature les constituant. Elles mettent en scène des milliers de résistants et de déportés français, immigrés, étrangers, anonymes ou célèbres. Le Centre de Conservation où je travaille avec Céline Heytens et Charles Riondet mes deux collègues, renferme une des collections majeures d’éditions clandestines et d’archives des organisations de la Résistance, le fonds photographique du journal " Le Matin ", mais également des œuvres artistiques comme des photographies de Robert Doisneau [ci-dessous, photo d’un impriumeur clandestin, MRN CHampigny sur Marne] prises après la Libération de Paris, le manuscrit original de Liberté de Paul Eluard ou des dessins et aquarelles crées clandestinement à Buchenwald par Boris Taslitzky.

 

 

 

 

 

La mission principale de nos musées réside dans l’éducation et dans la transmission aux jeunes générations de ce patrimoine. En ce sens, chaque année, le Concours national de la Résistance et de la Déportation (CNRD), sous l’égide du ministère de l’Éducation nationale, est un moment privilégié pour répondre à cet objectif. Ce concours permet à nos institutions de faire le point sur une question liée à la Résistance ou la Déportation et de mettre à la disposition des élèves et des enseignants – en partenariat avec les Centres régionaux et nationaux de Documentation pédagogique – des expositions temporaires et itinérantes, des dossiers pédagogiques téléchargeables sur internet, etc.

 

 

Je pense que la BD peut être un support supplémentaire à notre disposition pour engager des  discussions sur cette période entre les générations.

 

 

 

 

Vous possédez au musée de la résistance des objets qui ont directement  inspiré les scénaristes de BD. Pouvez vous nous en présenter un en particulier et nous expliquer ce qu’il était historiquement et ce qu’il en est advenu une fois scénarisé?

 

Une exposition est également l’occasion de susciter des créations, de relever des défis.

 

La particularité de la Résistance réside dans le fait que les mouvements et les réseaux, compte tenu des spécificités de la lutte clandestine, ont précisément laissé très peu de «visuels». Les illustrateurs de bande dessinée, comme la plupart des Français depuis la Libération, n’ont à leur disposition que quelques éléments graphiques permettant de véhiculer et fixer sur le papier à dessin l’image de la Résistance. Or le principe de la création d’une bande dessinée – aussi bien pour le scénariste que pour l’illustrateur et quelle que soit l’époque abordée – réside souvent dans l’utilisation du témoignage, l’observation des photographies, des archives et des objets d’époque. Nos musées conservent en revanche nombre d’objets issus de la période de l’Occupation. Ces fragments du passé, ces « outils de la clandestinité », véhiculent des histoires extraordinaires, des parcours singuliers au sein d’un mouvement collectif qu’est la Résistance.

 

 

Nous avons donc sollicité des illustrateurs par l’intermédiaire duscénariste Jean-Christophe Derrien. Confrontés à 9 objets emblématiques conservés dans les collections du MRN, ils ont chacun illustré une histoire en six planches. Certaines de ces créations – réunies dans leur totalité dans un album à paraître aux éditions du Lombard (Vivre Libre ou mourir, sortie prévue en septembre 2011) - ont été utilisées pour marquer la tête de chapitre de chacune des entrées thématiques de l’exposition "Traits résistants", formant ainsi un parcours, une sorte d’album. Ces auteurs de BD se sont appropriés ces objets « de résistance », les ont fait parler, en ont donné leur vision.Certaines histoires de Vivre libre ou mourir sont des fictions pures tandis que d’autres sont inspirées de parcours et de personnages historiques (notamment celui de Robert Doisneau). À travers des styles et des techniques de dessin très hétéroclites, des histoires liées à des parcours offrant plusieurs visages de la Résistance, le but de cet album est d’ouvrir l’imaginaire du lecteur en suscitant chez lui la curiosité, lui donner envie d’aller plus loin et d’entrouvrir la porte de nos musées qui ont pour mission de conserver ces trésors.

 

 

 

 

 

 

 

Jean Trolley a par exemple choisi d’illustrer Le témoin, qui s’inspire de l’histoire vécue par le résistant Francis Porret. L’objet utilisé pour cette histoire est une Caméra « Emel » avec objectif Berthiot de 8 mm dissimulée dans un faux livre.[photo ci -contre, ce modèle date de 1946]Cette caméra a été utilisée clandestinement et au prix de risques considérables dans le Paris de l’Occupation par Francis Porret. Projectionniste à Enghien-les-Bains, Francis Porret achète chez un photographe de Bayonne cette caméra amateur et quelques pellicules de film. Il réussit par la suite à obtenir un  ausweis (4) dans lequel il est référencé comme opérateur de cinéma. A ce titre, il se rend plusieurs fois chez Kodak afin d’obtenir de la pellicule. La diversification du marché amateur dans les années 1930 avec la miniaturisation des caméras et l’invention en 1932 par Kodak de la pellicule 8 mm, permettent à Francis Porret de tourner clandestinement pendant la guerre des images de Paris occupé : vie quotidienne (files d’attente, réapparition des fiacres avec la pénurie d’essence, etc.), Occupation allemande (pillage économique, présence des troupes à la gare du Nord, l’Opéra, etc).

 

 

 

 

En août 1944, cette caméra lui sert à garder des traces de l’arrivée des troupes du général Leclerc au moment de l’insurrection de Paris. Cet objet énigmatique a largement rempli sa fonction : témoigner. Ainsi, plus de 70 après le début de la Seconde Guerre mondiale, l’acte de bravoure de Francis Porret est immortalisé dans la bande dessinée, média de plus en plus utilisé pour transmettre la mémoire de la Résistance.

 

 

Autre scoop, à propos de "La messagère", illustré par Claude Plumail dans "Vivre libre ou mourir". Ce qui fait également la particularité de cette histoire relève d’un choix très original du scénariste. est en fait une scène coupée du 2ème opus de la série « Résistances » (5) Le vent mauvais…

 

 

Les archives sont porteuses de mémoires collectives mais aussi individuelles, familiales, intimes qui peuvent se retrouver propulsées dans l’espace public (on pense à la lettre de Guy Moquet). Comment cela se passe-t-il avec la bande dessinée ? 

 

 

 

Dès l’automne 1944, le résistant rejoint le panthéon des hérosqui ont fait l’Histoire de France.

 

 

 

L’époque de la Reconstruction est la grande période d’évocation des personnages historiques, de la mise en continuité de certains « héros de la Résistance» avec les modèles du passé. Ces mémoires, partisanes, reflets des diverses tendances au sein de la Résistance utilisent chacune leurs propres codes pour aborder des thématiques communes. Après quatre longues années d’Occupation, il s’agit d’exacerber le sentiment patriotique des plus jeunes en leur soumettant l’image d’une France toujours victorieuse à travers l’Histoire. Afin de construire des «lendemains qui chantent», on note à cette époque l’émergence d’une figure spécifique dans les productions de bandes dessinées émanant de lamémoire communiste: celle du héros sacrifié pour la sauvegarde de la patrie. Ce héros est souvent assimilé à une sorte de demi-dieu, à une icône, mais il reste profondément humain, car il est mortel. Ces modèles sont le colonel Fabien, le jeune Guy Môquet exécuté comme otage en 1941 ou encore le mineur Charles Debarge tué dans une embuscade en 1942 et dont le carnet personnel est adapté en bande dessinée dans Vaillant en août 1946. L’exposition "Traits résistants" montrera  comment certains objets emblématiques (comme les carnets clandestins de Charles Debarge par exemple, ont donné naissance à des bandes dessinées dès La libération).  

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

Comment créer un personnage de BD à partir d’archives : l’exemple du Colonel Fabien dans "Jeunesse héroïque", avec une photo et son casque de combattant;

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

De septembre 1946 à juillet 1948, l’illustré Tarzan évoque également la mémoire des victimes de la Seconde Guerre mondiale à travers une rubrique à l’aspect funéraire illustrée la plupart du temps par René Brantonne. Dans un numéro de Tarzan, larubrique «Morts pour que vive la France» (dont une est consacrée à Guy Môquet) côtoie l’histoire fantastique de l’homme chauve souris !

 

 

Passée la période de la Reconstruction, peu de résistants vont faire l’objet de bandes dessinées relatant leur parcours. Les héros historiques que l’on croise dans les bandes dessinées depuis une cinquantaine d’années restent, pour la Résistance extérieure, le général de Gaulle, Leclerc, de Lattre et, pour la Résistance intérieure, Lucie Aubrac, Berthie Albrecht, Henri Frenay et Jean Moulin. Leur apparition se fait principalement au gré de bandes dessinées «cautionnées» par des institutions ou des personnalités de la Résistance dans le cadre d’anniversaires ou de commémorations.

 

 

 

 

 

Depuis la Libération jusqu’à une période relativement récente, les auteurs de BD s’appuyaient sur la construction d’une figure archétypale du résistant, désormais à l’opposé des choix opérés par les scénaristes de bandes dessinées. « Fifi gars du maquis »« Le Grêlé 7/13 » sont des modèles qui répondaient à la demande d’une époque, celle où les acteurs encore présents témoignaient devant tous ou dans le cercle familial, du sens et des enjeux de leur combat. Il y avait alors des liens forts, sensibles, des événements connus de tous, que nos musées de la Seconde Guerre mondiale ont essayé à leur tour de valoriser et de transmettre.

 

 

 

 

 

 

Nous sommes arrivés à une époque, avec la disparition des derniers acteurs de la Résistance, où nous devons réfléchir à d’autres moyens de transmission… Dans ce processus, l’album Vivre libre ou mourir et l’exposition véhiculent à travers la BD les parcours individuels de nombreux résistants dont nous possédons les archives.

 

 

 

To be continued…

 

Accéder directement à la suite de l’entretien.

 

Notes : 

 (1) Samarra a présenté récemment le volume "Résistances", L’appel (tome 1) qui utilise beaucoup cette forme narrative particulière.

 (2) Xavier Aumage est archiviste au MRN de Champigny sur Marne, il est commissaire de l’exposition "Traits résistants" et il a préfacé le premier album la série "Résistances" de JC Derrien et C. Plumail.

(3) Musée de la Résistance Nationale.

(4) Un ausweis sont des papiers d’identité délivrés dans l’Europe sous domination allemande par l’occupant.

(5) Sortie prévue pour fin juin/début juillet 2011.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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