Samarra


Archives pour: Mars 2011, 06

Sur la route des nouveaux esclaves avec Fabrizio Gatti

par vservat Email

Sujet récurrent ces temps-ci  que celui des mobilités, des migrations et des routes clandestines (1) ; l'actualité s'y consacre aussi résolumment, puisqu'à la faveur des révolutions au Maghreb et au Machrek les flux migratoires vers l'Italie depuis la rive sud de la Méditerrannée charrient un nombre important de migrants ces jours ci ce qui ne manque pas de provoquer, dans la foulée, une instrumentalisation politique à des fins électorales, de ces fuites désespérées vers l'Europe.

 

C'est donc l'occasion de lancer une invitation à lire un ouvrage qui vient d'être réédité en format de poche  et qui, à l'époque de sa première parution, avait suscité moultes commentaires et généré  un flot interrassable de compliments. 

 

 

Devant une telle unanimité et à lire les premières pages, on ne peut totalement se défaire d'une petite crainte. Fabrizio Gatti, journaliste italien, monte dans un avion à Milan, dans lequel, hasard ou pas, un clandestin se démène pour ne pas être renvoyé vers la destination finale du vol : Dakar-Sénégal. L'avion finira par partir sans lui. S'ensuivent pour notre reporter des kilomètres en voiture au rythme supposé lent de l'Afrique, "Inch allah" ou "si Dieu le veut" disent ses interlocuteurs,. Certains seront parcourrus en train ce qui n'est guère plus sûr, ni plus ponctuel. Ces quelques pages restent marquées par un regard finalement très occidental et n'appportent guère d'élément neuf sous le soleil écrasant de l'Afrique

Mais le reste du récit de Fabrizio Gatti est un tel tour de force qu'en refermant son livre on sait qu'avec et grâce à lui on est passé de l'autre côté du mirroir. Les migrations, les mobilités comme les géographes se plaisent à les appeler, s'appréhendent ici non du point de vue du Nord européen mais de ceux qui se lancent, éperdus, dans sa direction. Leur voyage n'est pas loin d'être un allé simple pour l'enfer, qui balayera d'ailleurs par son humanité de chair et de sang, les propos parfois très désincarnés de la recherche universitaire.

 

 

La pratique de l'immersion ou du travestissement à des fins de reportage n'est pas toujours ce qui a produit les démonstrations les plus convaincantes; Le "Bilal" de Gatti n'entre pas dans ce cas de figure et ce pour plusieurs raisons.

Dans un premier temps, en effet, le travestissement n'est pas total puisque pour effectuer le parcours des clandestins Gatti garde son identité, son passeport italien, son argent. Il a le teint blanc et dans le désert, on le remarque. Il en jouera d'ailleurs à plusieurs reprises pour stopper les déchainements de violence des policiers verreux croisés sur le parcours. En outre, bien qu'il ne s'efface jamais de son récit à l'écrit, Fabrizio Gatti sait écouter, donner, et susciter  la parole de ceux qui ne l'ont jamais ; avec une grande humilité , sans condescendance, ni voyeurisme, sans artifices lacrymogènes, il parvient  aussi à nous les rendre familiers. Sans jugement hâtif  il arrive ainsi à restituer subtilement le récit d'un voyage fait à plusieurs par des êtres dont le parcours, l'histoire, les motivations restent singuliers.

 

Gatti embarque donc pour un périple fort périlleux, sur un énorme camion surchargé d'hommes et de bidons d'eau qui négocie chaque piste dans un équilibre instable. La vie sur cet engin et sur le parcours qu'il emprunte ne tient bien souvent qu'à un fil : il faut se protéger de la chaleur, de la déshydratattion, des coups des policiers qui rançonnent lesmigrants. Ce n'est pas l'autoroute des vacances que le désert du Ténéré : une crevaison, une panne mécanique peut être fatale aux hommes installés de façon précaires sur le camion. Ici, il n'y a pas de pompe à essence, par de service des pièces détachés et encore moins de garage. C'est donc une épreuve de survie dans laquelle s'engagent ces hommes et ses femmes peu la  feront d'une traite.

Quelques uns croisent la route de Fabrizio Gatti  et retiennent son attention d'Agadez, au Niger, à l'oasis de Dirkou, dans le Ténéré puis dans les repères d'Al-Qaïda jusqu'à la frontière lybienne à Madama, sur cette ancienne route des esclaves, dans ce désert où la destinée humaine est suspendue à la volonté de Dieu et du sable. Il y a les jeunes hommes Daniel et Stephen le jumeaux, Joseph et James, Catherine et d'autres malheureuses qui vendent leurs corps pour financer leur voyage. Ils ont fui la guerre, abandonné leur famille, femmes et enfants, parcourru déjà de nombreux kilomètres pour avancer cahotiquement à travers l'Afrique. Ils sont régulièrement  stranded, dépouillés par les passeurs ou les policiers, dans l'incapacité de s'alimenter pendant plusieurs jours parfois, sans pouvoir trouver de travail rémunéré pendant des mois car il sont à la merci de leurs employeurs. Ils restent ainsi à stationner de façon totalement désespérée au fin fond de l'Afrique, aux portes du désert, dans des bourgs sans avenir, sans pouvoir prévenir leurs familles. Leur motivation ? Ils n'ont plus rien à perdre, ils sont l'espoir de leur famille qui a parfois participé à la constitution du pécule nécessaire au départ, ils sont jeunes et veulent se construire un avenir digne de ce nom. Leur désespérance en Afrique est souvent proportionnelle aux espoirs que fait naître en eux leur vie rêvée en Europe. Hélas de part et d'autre de l'interface méditerranéenne se dressent les barrières de la nature (le désert, la Méditerranée)  et celles mises en places par les hommes.

Effectuer le trajet jusqu'en Lybie relève de l'entreprise la plus hypothéqiue qui soit. Gagner ce pays, à l'époque demandeur  de main d'oeuvre ne donne guère de garantie car les migrants venus d'Afrique subsaharienne sont souvent les soutiers du pays. En outre, hasard de la conjoncture,   leur situation est rendue d'autant plus précaire qu'au moment où les compagnons de voyage de Gatti s'y trouvent, l'Europe avance en Afrique du Nord, par des accords bilatéraux, ses protections anti migrants. De main d'oeuvre tolérée, les migrants deviennent des parias que les autorités lybiennes expulsent et relâchent dans le désert les condamnant à une mort quasi certaine. 

 

Gatti parviendra sans encombre au terme de son enquête. Il n'y a toutefois pas de doute sur le fait qu'il a laissé une partie de lui même dans cette entreprise, aux côtés de ceux qu'il a cotoyés et qui n'ont pas franchi la Méditerrannée. C'est alors qu'il rebondit sur un deuxième projet. Quite à faire la route des clandestins, des nouveaux esclaves,  autant la vivre jusqu'à son terme : Lampedusa, cette île au large de la Tunisie et au sud de la Sicile. Devenu Bilal, le kurde, Gatti réussit à s'y faire incarcérer après s'être jeté à l'eau et nous fait vivre le quotidien des naufragés aux portes de l'Italie. Entassement, promiscuité, négation des droits éllémentaires, vexations et racisme affiché de certains gardiens, justesse et mansuétude d'autres surveillants : Gatti décrit un univers carcéral en marge de l'humanité d'autant plus insupportable qu'on le sait d'actualité. Paradoxalement il nous explique que de ce centre de nombreux migrants sont tranférés vers d'autres (Crotone, par exemple) d'où il est relativement simple de s'échapper. L'adminsitration laisse bien souvent sortir avec une sommation à quitter le territoire dans des délais brefs des migrants qui gagneront bien viote les villes du nord de l'Italie.

 

C'est là le grand jeu de dupes qui se livre aux portes de la forteresse Europe : les turpitudes économiques et surtout démographiques font que l'apport de migrants aux sociétés européennes est indipensable, et pourtant, le repli du vieux continent sur ses mythes identitaires parfois très nauséabond ne peut laisser de place à cette tolérance dans le discours public. Aux candidats à un avenir meilleur venu d'Afrique, seul le discours de fermeté peut être tenu, les barbelés de Lampedusa derrière lesquels on entrevoit Gatti, devenu Bilal, ne laissent guère de doute à ce sujet. 


 

 

 

 

 

 

 

 

Notes :

(1) Voir "Clandestino" de Manu Chao sur l'Histgeobox.

Lectures complémentaires :

De nombreuses recensions du livre de Gatti ont été faites et son disponibles sur le net, le dossier que lui consacra Télérama est sans doute un de splus complet 

Le quotidien l'Espresso, pour lequel travaille Gatti, met en ligne un dossier sur les nouveaux esclaves qui nécessite de manier l'italien mais qui contient également des vidéos relatives au sujet. 

Le blog de Gabriele del Grande, Fortress Europ contient également des documents intéressants.

 

 

 

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