"Traits résistants" : parole à Xavier Aumage, commissaire de l'exposition.(1)

Ceux qui n’habitent pas la région lyonnaise vont devoir se fendre d’un billet de TGV. Tous à vos agendas ! Car du 31 mars au 18 septembre se tiendra à Lyon une magnifique exposition, qui se propose de faire le lien entre histoire et bande dessinée, et plus particulièrement sur la façon dont le 9° art s’est emparé de la Résistance. Après les restrictions de l’immédiate après guerre, un foisonnement d’images et de bulles traite du sujet. Les focales changent au fil du temps, le récit s’enrichit et intègre de plus en plus d’histoires et de mémoires. Aujourd’hui la BD se saisit des Résistances à l’aune de ce que font les séries télé, au tempo du flash-back et du flash-forward.(1)
A la source de ce projet il y a le Musée de la Résistance Nationale de Champigny sur Marne, ses fonds, et un de ses archivistes, Xavier Aumage (2). Dans l’entretien qu’il accorde à Samarra, il nous explique comment le Musée s’est impliqué dans ce projet, quelles collaborations sont nées et ont fructifié autour de cette exposition qui se tiendra donc à Lyon, au Centre d’Histoire de la Résistance et de la Déportation (CHRD)
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Nous avons choisi de publier l’entretien en 2 temps. Cette première partie s’attarde sur le travail de l’archiviste par l’intermédiaire des matériaux qu’il conserve, ces "fragments de mémoire" comme les appelle X. Aumage. Comment s’en saisit l’auteur de BD? Comment jongle-t-il entre les différents types de mémoires véhiculées par certains objets qui sont ensuite incorporés dans la fiction ? Nous ne sommes pas si éloignés de l’exposition "Traits résitants". En effet, celle-ci fédère autour d’elle de nombreuses initiatives dont des publications, pour lesquelles, X. Aumage, lève spécialement pour nous, en avant première, quelques secrets.
Pouvez-vous nous présenter rapidement l’endroit où vous travaillez et le service des archives où vous évoluez, en particulier pour ce qui concerne ses fonds.
Né en 1965 à l’instigation d’anciens résistants, le MRN (3), « musée de France », fédère une dizaine de sites développant chacun une thématique spécifique et locale liée à la Seconde Guerre mondiale. Tous les sites de la fédération sont placés sous la tutelle du ministère de la Culture et sous convention avec le ministère de l’Éducation nationale.Le Musée de la Résistance nationale à Champigny-sur-Marne [photo ci dessus] est installé dans un hôtel particulier du XIXème siècle, en bordure de la Marne, dans un parc baptisé du nom de Vercors, pseudonyme de Jean Bruller (fondateur des Editions de Minuit clandestines).
Les collections sont le fruit, depuis les années 1960, de plus de 4000 donations et représentent un ensemble unique sur la Résistance intérieure française par le nombre et la variété des pièces de toute nature les constituant. Elles mettent en scène des milliers de résistants et de déportés français, immigrés, étrangers, anonymes ou célèbres. Le Centre de Conservation où je travaille avec Céline Heytens et Charles Riondet mes deux collègues, renferme une des collections majeures d’éditions clandestines et d’archives des organisations de la Résistance, le fonds photographique du journal " Le Matin ", mais également des œuvres artistiques comme des photographies de Robert Doisneau [ci-dessous, photo d’un impriumeur clandestin, MRN CHampigny sur Marne] prises après la Libération de Paris, le manuscrit original de Liberté de Paul Eluard ou des dessins et aquarelles crées clandestinement à Buchenwald par Boris Taslitzky.

La mission principale de nos musées réside dans l’éducation et dans la transmission aux jeunes générations de ce patrimoine. En ce sens, chaque année, le Concours national de la Résistance et de la Déportation (CNRD), sous l’égide du ministère de l’Éducation nationale, est un moment privilégié pour répondre à cet objectif. Ce concours permet à nos institutions de faire le point sur une question liée à la Résistance ou la Déportation et de mettre à la disposition des élèves et des enseignants – en partenariat avec les Centres régionaux et nationaux de Documentation pédagogique – des expositions temporaires et itinérantes, des dossiers pédagogiques téléchargeables sur internet, etc.
Je pense que la BD peut être un support supplémentaire à notre disposition pour engager des discussions sur cette période entre les générations.
Vous possédez au musée de la résistance des objets qui ont directement inspiré les scénaristes de BD. Pouvez vous nous en présenter un en particulier et nous expliquer ce qu’il était historiquement et ce qu’il en est advenu une fois scénarisé?
Une exposition est également l’occasion de susciter des créations, de relever des défis.
La particularité de la Résistance réside dans le fait que les mouvements et les réseaux, compte tenu des spécificités de la lutte clandestine, ont précisément laissé très peu de «visuels». Les illustrateurs de bande dessinée, comme la plupart des Français depuis la Libération, n’ont à leur disposition que quelques éléments graphiques permettant de véhiculer et fixer sur le papier à dessin l’image de la Résistance. Or le principe de la création d’une bande dessinée – aussi bien pour le scénariste que pour l’illustrateur et quelle que soit l’époque abordée – réside souvent dans l’utilisation du témoignage, l’observation des photographies, des archives et des objets d’époque. Nos musées conservent en revanche nombre d’objets issus de la période de l’Occupation. Ces fragments du passé, ces « outils de la clandestinité », véhiculent des histoires extraordinaires, des parcours singuliers au sein d’un mouvement collectif qu’est la Résistance.
Nous avons donc sollicité des illustrateurs par l’intermédiaire duscénariste Jean-Christophe Derrien. Confrontés à 9 objets emblématiques conservés dans les collections du MRN, ils ont chacun illustré une histoire en six planches. Certaines de ces créations – réunies dans leur totalité dans un album à paraître aux éditions du Lombard (Vivre Libre ou mourir, sortie prévue en septembre 2011) - ont été utilisées pour marquer la tête de chapitre de chacune des entrées thématiques de l’exposition "Traits résistants", formant ainsi un parcours, une sorte d’album. Ces auteurs de BD se sont appropriés ces objets « de résistance », les ont fait parler, en ont donné leur vision.Certaines histoires de Vivre libre ou mourir sont des fictions pures tandis que d’autres sont inspirées de parcours et de personnages historiques (notamment celui de Robert Doisneau). À travers des styles et des techniques de dessin très hétéroclites, des histoires liées à des parcours offrant plusieurs visages de la Résistance, le but de cet album est d’ouvrir l’imaginaire du lecteur en suscitant chez lui la curiosité, lui donner envie d’aller plus loin et d’entrouvrir la porte de nos musées qui ont pour mission de conserver ces trésors.
Jean Trolley a par exemple choisi d’illustrer Le témoin, qui s’inspire de l’histoire vécue par le résistant Francis Porret. L’objet utilisé pour cette histoire est une Caméra « Emel » avec objectif Berthiot de 8 mm dissimulée dans un faux livre.[photo ci -contre, ce modèle date de 1946]Cette caméra a été utilisée clandestinement et au prix de risques considérables dans le Paris de l’Occupation par Francis Porret. Projectionniste à Enghien-les-Bains, Francis Porret achète chez un photographe de Bayonne cette caméra amateur et quelques pellicules de film. Il réussit par la suite à obtenir un ausweis (4) dans lequel il est référencé comme opérateur de cinéma. A ce titre, il se rend plusieurs fois chez Kodak afin d’obtenir de la pellicule. La diversification du marché amateur dans les années 1930 avec la miniaturisation des caméras et l’invention en 1932 par Kodak de la pellicule 8 mm, permettent à Francis Porret de tourner clandestinement pendant la guerre des images de Paris occupé : vie quotidienne (files d’attente, réapparition des fiacres avec la pénurie d’essence, etc.), Occupation allemande (pillage économique, présence des troupes à la gare du Nord, l’Opéra, etc).
En août 1944, cette caméra lui sert à garder des traces de l’arrivée des troupes du général Leclerc au moment de l’insurrection de Paris. Cet objet énigmatique a largement rempli sa fonction : témoigner. Ainsi, plus de 70 après le début de la Seconde Guerre mondiale, l’acte de bravoure de Francis Porret est immortalisé dans la bande dessinée, média de plus en plus utilisé pour transmettre la mémoire de la Résistance.
Autre scoop, à propos de "La messagère", illustré par Claude Plumail dans "Vivre libre ou mourir". Ce qui fait également la particularité de cette histoire relève d’un choix très original du scénariste. est en fait une scène coupée du 2ème opus de la série « Résistances » (5) Le vent mauvais…
Les archives sont porteuses de mémoires collectives mais aussi individuelles, familiales, intimes qui peuvent se retrouver propulsées dans l’espace public (on pense à la lettre de Guy Moquet). Comment cela se passe-t-il avec la bande dessinée ?
Dès l’automne 1944, le résistant rejoint le panthéon des hérosqui ont fait l’Histoire de France.
L’époque de la Reconstruction est la grande période d’évocation des personnages historiques, de la mise en continuité de certains « héros de la Résistance» avec les modèles du passé. Ces mémoires, partisanes, reflets des diverses tendances au sein de la Résistance utilisent chacune leurs propres codes pour aborder des thématiques communes. Après quatre longues années d’Occupation, il s’agit d’exacerber le sentiment patriotique des plus jeunes en leur soumettant l’image d’une France toujours victorieuse à travers l’Histoire. Afin de construire des «lendemains qui chantent», on note à cette époque l’émergence d’une figure spécifique dans les productions de bandes dessinées émanant de lamémoire communiste: celle du héros sacrifié pour la sauvegarde de la patrie. Ce héros est souvent assimilé à une sorte de demi-dieu, à une icône, mais il reste profondément humain, car il est mortel. Ces modèles sont le colonel Fabien, le jeune Guy Môquet exécuté comme otage en 1941 ou encore le mineur Charles Debarge tué dans une embuscade en 1942 et dont le carnet personnel est adapté en bande dessinée dans Vaillant en août 1946. L’exposition "Traits résistants" montrera comment certains objets emblématiques (comme les carnets clandestins de Charles Debarge par exemple, ont donné naissance à des bandes dessinées dès La libération).
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Comment créer un personnage de BD à partir d’archives : l’exemple du Colonel Fabien dans "Jeunesse héroïque", avec une photo et son casque de combattant;
De septembre 1946 à juillet 1948, l’illustré Tarzan évoque également la mémoire des victimes de la Seconde Guerre mondiale à travers une rubrique à l’aspect funéraire illustrée la plupart du temps par René Brantonne. Dans un numéro de Tarzan, larubrique «Morts pour que vive la France» (dont une est consacrée à Guy Môquet) côtoie l’histoire fantastique de l’homme chauve souris !
Passée la période de la Reconstruction, peu de résistants vont faire l’objet de bandes dessinées relatant leur parcours. Les héros historiques que l’on croise dans les bandes dessinées depuis une cinquantaine d’années restent, pour la Résistance extérieure, le général de Gaulle, Leclerc, de Lattre et, pour la Résistance intérieure, Lucie Aubrac, Berthie Albrecht, Henri Frenay et Jean Moulin. Leur apparition se fait principalement au gré de bandes dessinées «cautionnées» par des institutions ou des personnalités de la Résistance dans le cadre d’anniversaires ou de commémorations.
Depuis la Libération jusqu’à une période relativement récente, les auteurs de BD s’appuyaient sur la construction d’une figure archétypale du résistant, désormais à l’opposé des choix opérés par les scénaristes de bandes dessinées. « Fifi gars du maquis », « Le Grêlé 7/13 » sont des modèles qui répondaient à la demande d’une époque, celle où les acteurs encore présents témoignaient devant tous ou dans le cercle familial, du sens et des enjeux de leur combat. Il y avait alors des liens forts, sensibles, des événements connus de tous, que nos musées de la Seconde Guerre mondiale ont essayé à leur tour de valoriser et de transmettre.
Nous sommes arrivés à une époque, avec la disparition des derniers acteurs de la Résistance, où nous devons réfléchir à d’autres moyens de transmission… Dans ce processus, l’album Vivre libre ou mourir et l’exposition véhiculent à travers la BD les parcours individuels de nombreux résistants dont nous possédons les archives.
To be continued…
Accéder directement à la suite de l’entretien.
Notes :
(1) Samarra a présenté récemment le volume "Résistances", L’appel (tome 1) qui utilise beaucoup cette forme narrative particulière.
(2) Xavier Aumage est archiviste au MRN de Champigny sur Marne, il est commissaire de l’exposition "Traits résistants" et il a préfacé le premier album la série "Résistances" de JC Derrien et C. Plumail.
(3) Musée de la Résistance Nationale.
(4) Un ausweis sont des papiers d’identité délivrés dans l’Europe sous domination allemande par l’occupant.
(5) Sortie prévue pour fin juin/début juillet 2011.





11.03.11 19:33:18,
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